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Noa Eshkol, l’Israélienne qui faisait danser le tissu

Théoricienne, danseuse, chorégraphe, plasticienne… Noa Eshkol est une artiste israélienne en phase avec son temps et sensible au monde qui l’entoure. Pour la première fois en France, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme rassemble ses compositions chorégraphiques et textiles. L’exposition, riche et enthousiasmante, est à découvrir jusqu’au 30 août 2026.

Publié le 5 mai 2026

6 min de lecture

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Théodore Brauner (photo), Noa Eshkol, Mirale Sharon, John G. Harries et Naomi Polani dans Promenade, 1954–1956
© Paris, Adagp, 2026

Il y a quelques années, Pascale Samuel, conservatrice des collections d’art moderne et contemporain du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ), découvre par hasard les compositions textiles de Noa Eshkol sur le stand de la galerie berlinoise Neugerriemschneider à la Foire internationale d’Art contemporain (FIAC) de Paris. Ces compositions, sortes de grands patchworks de tissus colorés, attirent son attention : Noa Eshkol, la grande chorégraphe israélienne est aussi plasticienne. On doit notamment à Sharon Lockhart, une artiste américaine exposée dans cette galerie allemande, la redécouverte de l’œuvre de Noa Eshkol. D’autres, telles l’artiste israélienne Yaël Bartana ou même la Noa Eshkol Foundation for Movement Notation contribuent à la mise en lumière de la danse de Noa Eshkol. Aujourd’hui, avec leur aide, le mahJ propose une exposition mêlant photos et vidéos de chorégraphies et tapisseries murales, une exposition qui invite à explorer l’intersection unique entre danse et art textile.

Sur le tempo du métronome 

C’est sur le tempo du métronome que nous entrons dans l’univers de Noa Eshkol. Entourés de wall carpets, les tapisseries murales composées par l’artiste dès 1973, nous découvrons Noa Eshkol et ses danseurs en mouvement. Comme en miroir de ces corps qui bougent d’un même mouvement, A Big Kolo nous accueille, une tapisserie de deux mètres sur deux mètres représentant des cercles les uns autour des autres. Coloré et cylindrique, il rappelle la hora israélienne, ce pas de danse folklorique du pays qui se danse en rond, épaule contre épaule ou main dans la main.A Big Kolo : un pont entre sa culture israélienne et son métier de chorégraphe. 

Nos yeux sont à nouveau attirés par les mouvements des danseurs, projetés sur le mur du musée. Ils sont précis, parfaitement synchronisés. Nul besoin de musique, ni de costume. Seul le mouvement compte, sans fioriture. "La danse de Noa Eshkol est radicale, explique Pascale Samuel, commissaire de l’exposition, entièrement focalisée sur le mouvement du corps"

Le corps, Noa Eshkol en a fait sa vie et son métier. Née en 1924 au kibboutz Degania Bet, au bord du lac de Tibériade et face au plateau du Golan, Noa Eshkol est issue d’une famille de Juifs ukrainiens ayant immigré en Palestine en 1914. Son père n’est autre que Levi Eshkol, l’un des futurs Premiers ministres du pays et grande voix du parti travailliste israélien. Dès son enfance, la vie de Noa est partagée entre le kibboutz et New York, ville où vit pendant quelques années sa mère. Quelque temps avant le début de la Seconde Guerre mondiale, la mère et la fille s’installent à Holon, au sud de Tel Aviv. C’est là, alors que Noa apprend le piano, que la jeune fille découvre la notation musicale. Très vite, la jeune femme se détourne de l’instrument au profit de la danse qu’elle étudie auprès des plus grands. De la pionnière de la danse moderne, l’allemande Tille Rössler au spécialiste de la notation Rudolf Laban à Manchester, Noa se forme à la danse expérimentale, expressionniste, moderne. Enfin, en 1953, Noa rentre définitivement chez elle, en Israël. 

Noa Eshkol, Red-Pink Sea [Mer rouge-rose], 1995
Coton, lin, fibres synthétiques, acrylique, 133 × 129 cm
mahJ, œuvre acquise grâce à un don d’Hubert et Mireille Goldschmidt

Noter le mouvement 

De retour à Holon, elle enseigne à son tour et crée sa propre troupe, le Chamber Dance Quartet, avec Naomi Polani, Mirale Sharon et John G. Harries. "Car la danse n’est danse que si elle est pratiquée à plusieurs. Seule, elle n’est qu’un exercice", précise Pascale Samuel. Dans ce cadre, elle invente des chorégraphies telles que Promenade ou Peacock, une composition chorégraphique minimaliste de quelques minutes. Avec son style, Noa Eshkol nous pousse à concevoir la danse autrement, comme un pur langage du corps, ne nécessitant aucune musique. De quoi déconcerter les plus novices d’entre nous tant la danse est âpre et exigeante. La musique ne guide plus le mouvement, le corps engendre son propre rythme. 

Avec l’un de ses élèves, l’architecte Avraham Wachman, Noa Eshkol consacre une grande partie de son temps à l’élaboration de son propre système de notation du mouvement. "Pour elle, le corps est un orchestre dont chaque segment du corps est un instrument. Ces segments, délimités par les articulations, nécessitent chacun sa partition", poursuit la commissaire de l’exposition. Tout y est pensé : l’angle du segment, son orientation, sa position. Grâce aux dessins du danseur de sa troupe, John G. Harries, et aux cylindres symbolisant la circularité du mouvement, le système de notation de Noa Eshkol et d’Avraham Wachman se perfectionne. Il permet ainsi de noter chaque mouvement, qu’il s’agisse de danse, de langue des signes ou encore de Tai Chi.

 Noa Eshkol, Palestinian Vase in Window, 1999, Holon, Israel, The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation

“Il n’est plus temps de danser”

Alors qu’elle est une chorégraphe confirmée dont le système de notation est désormais mondialement reconnu, Noa Eshkol cesse de danser. Nous sommes en octobre 1973 et, ces dernières années, Noa Eshkol s’intéresse plus particulièrement aux danses folkloriques israéliennes, et au Tai Chi qu’elle étudie avec Moshé Feldenkrais. Elle peaufine sa notation du mouvement et s’inspire des danses folkloriques du pays quand une nouvelle guerre éclate. Le jour de Yom Kippour 1973, journée particulièrement importante pour les Juifs du monde entier, Israël est attaqué par ses voisins égyptiens et syriens qui veulent récupérer les territoires occupés depuis la guerre des Six Jours. Pris par surprise dans une guerre à nulle autre pareille, Israël mobilise de nombreux soldats sur le terrain. Parmi eux, Shmuel Zeidel, l’un des danseurs de la troupe de Noa Eshkol. Bouleversée par la guerre, Noa Eshkol décide "qu’il n’est plus temps de danser". S’ouvre alors une nouvelle page de sa carrière artistique, plus colorée mais tout aussi expérimentale, celle de la composition d’œuvres textiles, ses wall carpets. "Telle Pénélope faisant et défaisant le linceul prévu pour son mari Ulysse", Noa Eshkol assemble et coud des tissus aux formes prédéfinies en attendant le retour de son danseur, traduit Pascale Samuel. 

 John G. Harries, Mouvement vertical, 1950–1958, Holon, Israël, The Noa Eshkol Foundation for Movement Notation

Composées de chutes de tissus, ces magnifiques tapisseries sont des patchworks aux couleurs audacieuses faisant échos aux épreuves que traversent le pays. La première, appelée Yom Kippour et faite de tissus jaunes, kaki, noirs, bleus et marron, rappelle la terrible guerre dans laquelle le pays est emporté. En plus des chutes de tissus qu’elle récupère dans les usines textiles des alentours de Tel Aviv, des amis lui en apportent de tout le pays. Elle conçoit l’assemblage et donne à coudre ces tissus – qui ne sont jamais coupés à nouveau – aux danseurs de la troupe. En tout, plus de 1.800 tapisseries seront conçues par la chorégraphe. 

Ces tapisseries murales, créées à l’échelle du corps humain, évoquent tantôt le territoire – Israël, les guerres, la Palestine – tantôt la danse, à l’image de l’œuvre A Big Kolo, qui résonne comme un écho à la hora. Elles racontent l’histoire d’Israël et de ses utopies déçues. Elles illustrent aussi l’histoire et la créativité de Noa Eshkol, une artiste engagée s’inscrivant dans une longue tradition des Juifs d’Europe avec le tissu usagé, une artiste sensible aux bouleversements qui parcourent son pays.

Aujourd’hui, ses œuvres chorégraphies et textiles, subtiles et pensées dans les moindres détails, font partie du patrimoine israélien. Certaines artistes, telles que l’américaine Sharon Lockhart, ou l’israélienne Yaël Bartana se réapproprient désormais son travail. De son côté, la Noa Eshkol Foundation for Movement Notation continue de donner vie aux cent cinquante chorégraphies imaginées par Noa. La troupe de Noa Eshkol – The Noa Eshkol Chamber Dance Groupe – toujours à Holon, se déplacera à Paris pour la Nuit Blanche le 6 juin prochain à la Ménagerie de Verre. De quoi continuer le travail amorcé par l’exposition du mahJ : faire découvrir au plus grand nombre l’œuvre phénoménale de Noa Eshkol. 

Noa Eshkol, 1924-2007. Danse et compositions, exposition à découvrir au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 71, rue du Temple à Paris, jusqu’au 30 août 2026.