
Il y a des voix qui vous touchent si profondément que vous voudriez toute votre vie vous en faire l’écho. Avec Etty, le réalisateur Hagai Levi redonne voix à l’une d’entre elles, Etty Hillesum, qui, au cœur de la Shoah, a écrit l’amour de la vie et son désir de vivre.
C’est sur les conseils de sa psychologue que Hagai Levi découvre, il y a quelques années déjà, les écrits d’Etty Hillesum, publiés en hébreu sous le titre Le ciel en moi : journaux intimes et correspondances écrites par la jeune étudiante de 27 ans entre 1941 et 1943, jusqu’à sa déportation à Auschwitz où elle meurt assassinée avec sa famille. Loin d’y lire un témoignage historique sur la Shoah néerlandaise, le réalisateur fait la découverte d’une jeune femme surprenante qui, grâce à l’écriture, réussit à se réapproprier sa vie et ses souffrances, guidée par une profonde empathie et un esprit solidaire. Cette lecture le bouleverse tant qu’il décide d’adapter les journaux d’Etty à l’écran.
Dans un Amsterdam sous occupation nazie, Etty Hillesum (interprétée par Julia Windischbauer), étudiante juive de 27 ans, entame une thérapie avec Julius Spier (sous les traits de Sebastian Koch), un psychochirologue qui lui conseille de tenir un journal intime. Cette rencontre les entraîne dans une relation passionnée qui déclenche chez la jeune femme une métamorphose spirituelle la menant à prendre une décision qui va bouleverser le reste de sa vie.
Hagai Levi fait le pari ingénieux de situer sa série hors de toute référence historique : ni costumes, ni décors, ni même référence au nazisme. C’est donc dans un Amsterdam contemporain, tel que nous pouvons le visiter aujourd’hui, qu’Etty et ses proches prennent vie à l’écran. En choisissant une mise en scène qui suggère plus qu’elle ne montre la montée des persécutions nazies, le réalisateur soulève un problème historiographique : comment raconter l’histoire de la Shoah aujourd’hui ? Avec Etty, Hagai Levi tranche : les séries et films d’époque n’y parviennent plus, il faut adopter une approche universelle et contemporaine. Porté par les mots d’Etty Hillesum, le réalisateur opte pour un nouveau langage visuel dans ce projet au message intimement universel.
Si les trois premiers épisodes sont un peu lents, c’est qu’il fallait prendre le temps de présenter les personnages et, il faut le dire, la personnalité complexe d’Etty. Les lecteurs d’Une vie bouleversée et des Lettres de Westerbork verront avec une certaine émotion les mots d’Etty Hillesum prendre vie grâce à la sensible interprétation de Julia Windischbauer, actrice et réalisatrice autrichienne. À l’écrit comme à l’écran, Etty se présente comme une femme libre, moderne, traversée par le désir, désir qu’elle suscite tout autant. Le spectateur qui ne connaîtrait pas les Journaux s’interrogera certainement : s’agit-il d’une adaptation fidèle aux écrits d’Etty ou d’une relecture contemporaine ? On peut répondre sans hésitation que Hagai Levi dresse un portrait fidèle d’Etty Hillesum, même si cela peut surprendre tant sa voix fait écho à nos préoccupations actuelles. Les tensions qui traversent cette femme – santé mentale, rapport au corps et à l’alimentation, montée du fascisme, liberté amoureuse, recours à l’avortement – ne relèvent en rien de la fiction. Tous ces éléments sont bel et bien présents, avec une grande honnêteté, dans les écrits d’Etty. Le choix même de refuser de faire un drame historique trouve ses échos dans les écrits : sur les près de 800 pages de journal intime, seules quelques références à la guerre et à l’occupation se glissent parmi les grands moments d’introspection, les méditations et les élans mystiques. C’est surtout l’histoire d’une vie qui cherche à se vivre chaque jour un peu plus que raconte le journal, une dynamique qu’Hagai Levi parvient à restituer de mieux en mieux au fil des épisodes.
La série offre aux spectateurs le plaisir d’entendre, en langue originale, de nombreux extraits du Journal : la majorité des répliques est directement tirée du texte original. Hagai Levi réussit ainsi brillamment à créer à l’image l’univers multilingue du journal d’Etty, typique de la culture juive européenne de l’époque : le néerlandais de la famille Hillesum, installée aux Pays‐Bas depuis des générations, le russe de la mère d’Etty, arrivée de Russie en 1907 et l’allemand, la langue de l’occupant mais aussi des milliers de réfugiés allemands installés aux Pays‐Bas depuis les premières persécutions nazie en Allemagne, dont Julius Spier faisait partie. C’est donc une série « trilingue » que propose Hagai Levi et on salue le dévouement de Julia Windischbauer qui a appris le néerlandais spécialement pour ce rôle. On retient également le personnage de Riva Bernstein, jouée à l’écran par la grande Evgenia Dodina qui incarne à merveille le personnage de la mère juive ashkénaze dépressive et névrosée. Etty la décrit d’ailleurs dans son Journal avec un mélange de désespoir et de tendresse. Ses rares apparitions ne manqueront pas de faire sourire (et d’émouvoir) tous ceux qui reconnaîtront en elle une figure maternelle. Ce personnage apporte ainsi une légèreté bienvenue, et souvent attendue, à une série par ailleurs très dense, tout en offrant quelques‐unes de ses répliques les plus drôles.
Parmi les scènes les plus marquantes – qui se trouvent plutôt dans les trois derniers épisodes –, une retient particulièrement l’attention. Cette scène de l’épisode 5 offre un face à face tragique entre Etty et son ami Klaas qui n’arrivent plus à se comprendre. Etty souhaite rejoindre le camp d’internement de Westerbork en tant qu’assistante sociale pour apporter son aide aux prisonniers, Klaas s’épuise à vouloir la supplier de se cacher, de sauver sa vie : il ne comprend pas qu’elle puisse aller au‐devant de sa mort comme ça ! Il s’emporte définitivement quand Etty lui parle de Dieu et d’amour du prochain : deux visions du monde qui s’opposent, deux voix qui n’arrivent plus à s’entendre. Ou plutôt, une voix, celle d’Etty, portée par l’amour de la vie malgré tout et l’amour de Dieu, que son ami Klaas se refuse à entendre. Cette scène saisit à elle seule tous les enjeux contemporains autour de la figure d’Etty : une spiritualité libre qui dérange, un sens absolu de la solidarité qui vient nous mettre en question. Surtout, la mention du nom de Dieu qui irrite toujours les oreilles de ceux qui cherchent désespérément une raison face aux souffrances humaines. On comprendrait presque pourquoi les écrits d’Etty n’ont pas été publiés après-guerre, mais seulement en 1981…
La série s’arrête au seuil du camp de Westerbork quand Etty y arrive pour la première fois le 30 juillet 1942. Hagai Levi fait le choix de conclure sa série aux portes du camp, suggérant que la vie d’Etty y prend fin à ce moment‐là. Mais l’histoire d’Etty ne s’arrête pas là : elle a travaillé à Westerbork pendant plusieurs mois bénéficiant de permissions pour rentrer à Amsterdam plusieurs fois. Cet acte de solidarité qui la pousse à retourner au camp de Westerbork, c’est dans les Écrits d’Etty, journaux et correspondance (Seuil, 2008) que les lecteurs pourront aller la lire. Elle a en effet continué d’écrire jusqu’au jour de sa déportation, le 7 septembre 1943 où, du train pour Auschwitz, elle jeta une dernière lettre : « J’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : “Le Seigneur est ma chambre haute”. Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. […] Nous avons quitté le camp en chantant, père et mère très calmes et courageux, Mischa [son frère] également. »
Jusqu’au bout, elle a témoigné de sa foi en Dieu alors même qu’elle savait qu’elle serait « dévorée par les poux » en Pologne (extrait du journal, 1er juillet 1942). C’est peut‐être cet aspect du Journal, cet amour de Dieu et du prochain, qui s’estompe à l’écran au profit d’une voix plus « rationnelle ». Mais justement, on aurait souhaité que soient montrées ces nombreuses scènes d’étude de la Bible en dialogue avec Spier, si présentes dans le Journal, qui sont une véritable révélation pour Etty, elle qui a grandi dans une famille juive assimilée. On ne peut alors que conseiller aux spectateurs de se plonger dans la lecture des Écrits d’Etty. Ils y découvriront comment une jeune intellectuelle juive éloignée de toute pratique religieuse retrouve dans la méditation de la parole biblique l’espérance et la force d’affirmer que la vie reste belle malgré tout. Si la série rencontrera certainement son public, espérons que les écrits rencontrent de nouveaux lecteurs.
Etty de Hagai Levi, d’après les écrits d’Etty Hillesum.
Une série en six épisodes produite par Arte et les Films du Poisson.
Sortie au cinéma le 6 mai. Disponible à partir du 13 mai sur la plateforme VOD d’Arte.
Diffusion les jeudis 21 et 28 mai à 21 heures sur Arte.




