
Albert Memmi est tout à la fois. Né à Tunis de parents juifs berbères et exilé en France, il est donc Juif, Tunisien et Français. Des identités multiples qui se bousculent, s’entrelacent, se heurtent et se réconcilient dans chacun de ses ouvrages. De La statue de sel (1953) au Scorpion (1969), en passant par Agar (1955), de ses portraits à ses essais sur La dépendance (1979) ou le Racisme (1982), Albert Memmi n’a cessé d’écrire “pour ordonner ce désordre, pour retrouver, dans l’unité d’une œuvre, l’émiettement de [sa] vie” (Ce que je crois, 1985). “Ces origines complexes, racines lointaines et adventices, entremêlées au point qu’il faudrait tout arracher pour les séparer, cette triple histoire, au moins, la juive, l’arabo-berbère, la franco-européenne, les manières d’être qui en sont résultées sont significatives, ensemble, de mon existence d’homme. Taisant telle ou telle, j’aurais été accueilli plus volontiers par les uns et par les autres, mais je me serais senti, moi, irrémédiablement mutilé”, écrit‐il dans son Autobiographie impossible (nom donné à la réédition par Grasset de Ce que je crois, 1985).
Albert Memmi s’est souvent senti étranger parmi les siens. Étranger parmi les Tunisiens d’abord : en tant que Juif, Memmi fait partie d’une minorité colonisée, opprimée malgré sa présence plurimillénaire. Étranger parmi les Français : en tant que tunisien, Memmi fut d’abord un colonisé pour les Français.Naturalisé en 1967, après la publication de ses textes fondateurs, il fut d’abord et surtout connu en France comme un intellectuel juif tunisien. Enfin, étranger parmi les Juifs, il avait été vivement critiqué pour ce qu’il avait dévoilé de la communauté juive dans La statue de sel. Étranger partout, Albert Memmi trouva peut‐être la solution à son problème dans le mariage mixte : “Le mariage mixte était la solution à mes difficultés mais, en un sens, leur perpétuation définitive”, avoue‐t‐il à Victor Malka dans La Terre Intérieure (Gallimard, 1976). Mariage qui symbolisa, peut‐être plus que tout autre engagement, “le déchirement de toute une vie”.
Pour comprendre l’attachement d’Albert Memmi à ses identités multiples, il nous a paru essentiel de recueillir la parole de l’un des plus grands spécialistes d’Albert Memmi en France : le spécialiste de la littérature judéo‐maghrébine d’expression française, Guy Dugas. Nous lui devons ainsi plusieurs livres consacrés à l’étude des textes de Memmi, mais aussi la réédition commentée de ses Portraits ainsi que de ses journaux intimes, confiés par Albert Memmi à Guy Dugas. Ces derniers ont été divisés en deux tomes. Les Hypothèses infinies. Journal 1936 - 1962 ont été publiés en 2021 aux CNRS Éditions. Un prochain opus, Lutter à contre-courant, est prévu pour 2027. Ce dernier reprendra ainsi le journal intime de Memmi à partir de 1962, une date charnière dans le parcours du sociologue. C’est en effet à partir de 1962 qu’Albert Memmi sera progressivement “mis en quarantaine des élites occidentales et arabo-musulmanes”, écrit Guy Dugas. En effet, après la publication la même année du Portrait d’un Juif (Gallimard, 1962), «“un essai d’autobiographie ordonnée et comparée” qui raconterait “son histoire en tant que Juif”»1, Albert Memmi fera du sionisme la possibilité d’émancipation du peuple juif, ce qui lui vaudra de terribles critiques, autant de la part de Juifs que de non‐Juifs.
Victoria Géraut-Velmont - En tant que professeur de littérature comparée, qu'est ce qui vous a poussé à étudier l’œuvre d’Albert Memmi ? Pourquoi lui plus qu'un autre ?
Guy Dugas : C’est le résultat d’un cheminement personnel à la fois logique et opportuniste. Je suis un ancien coopérant, c’est‐à‐dire que j’ai passé la première moitié de ma carrière universitaire à l’étranger, en Tunisie, de 1972 à 1980. J’y suis arrivé très jeune, à l’âge de 22 ans avec un projet de thèse portant sur les écrivains voyageurs dans le monde arabe. Je travaillais déjà à partir de journaux intimes, dont ceux de l’écrivain Pierre Loti2. Puis, j’ai découvert que je n’avais pas les droits sur son journal intime.
Mon directeur de thèse m’a donc dit “puisque vous êtes en Tunisie, travaillez donc sur la littérature tunisienne”. Or, la littérature tunisienne, dans les années soixante‐dix, c’était beaucoup, si ce n’est uniquement, l’œuvre d’Albert Memmi. La littérature maghrébine à cette époque était essentiellement arabo‐musulmane : Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri en Algérie, Driss Chraïbi et Ahmed Sefrioui au Maroc, des auteurs qui appartenaient à la première génération d’auteurs maghrébins, dans les années cinquante. Parmi ces intellectuels, il y avait donc aussi Albert Memmi en Tunisie. Mais il était le seul auteur juif parmi tous les autres, qui plus est un auteur juif dont l’œuvre était vraiment teintée par sa judéité. Personne ne parlait de cette particularité alors je me suis demandé s’il y avait d’autres écrivains judéo‐maghrébins. Ma thèse d’État a donc porté sur la littérature judéo‐maghrébine, j’avais dressé une bibliographie de 400 titres pour la plupart totalement méconnus (voir sa Bibliographie critique de la littérature judéo-maghrébine d’expression française, L’Harmattan, 1992). Finalement, cette littérature judéo‐maghrébine – pour peu qu’on considère que les Juifs sont des Maghrébins car chronologiquement présents au Maghreb bien avant les Arabes – était antérieure de naissance à la littérature maghrébine. Et Albert Memmi y apparaissait comme un auteur majeur.
VGV - Ces œuvres dont vous avez fait l'inventaire ont-elles précédé Memmi ?
GD - Il y a les deux. Il y a des œuvres qui ont précédé et de loin Memmi : la première œuvre en date, Rabbin écrit par un Juif oranais, Saadia Lévy, en 1896. Concernant la Tunisie, il y a ce que j’ai appelé “l’École de Tunis”, constituée de quatre ou cinq enseignants de l’Alliance Israélite Universelle tels que Ryvel (1898 – 1972) ou Vitalis Danon (1897 – 1969), auteurs de romans populistes tels que Ninette de la rue du péché ou L’Enfant de l’Oukala3. Ces derniers ont directement inspiré l’œuvre de Memmi. Et en particulier son côté sombre, pessimiste, car leurs textes portent sur des peurs ancestrales, la misère, la séparation, l’exclusion.
VGV - Quels étaient d’ailleurs vos liens avec lui ? Vous le connaissiez bien ?
GD - Je l’ai connu il y a plus de quarante ans, dès l’écriture de ma première thèse sur la littérature tunisienne. Et lorsque j’ai voulu inscrire ma deuxième thèse – portant sur la littérature judéo‐maghrébine d’expression française4 –, personne ne parlait de cette littérature judéo‐tunisienne. Je me suis alors tourné vers lui pour lui demander si j’avais raison de m’intéresser à cette littérature. Non seulement il m’a encouragé à le faire, mais m’a trouvé un directeur de recherche. Ma thèse a duré douze ans en tout. J’ai eu deux directeurs de thèse car le premier, Claude Abastado, un collègue de Memmi à l’université de Nanterre, est décédé en cours d’écriture. Et il m’a été très difficile d’en trouver un deuxième, ce qui a corroboré le sentiment que j’avais, à savoir que cette littérature était passée totalement sous silence, et que les chercheurs et les universitaires en France ne s’y intéressaient pas du tout.
VGV - Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
GD - La plupart des chercheurs, que ce soit dans le domaine de la sociologie et peut être plus encore dans le domaine de la littérature, ne s’intéressent pas à cette littérature juive du Maghreb qui n’a, à mes yeux, rien à voir avec la littérature arabo‐musulmane ou encore avec celle des pieds noirs, auxquelles on l’a longtemps associée. Dans la littérature judéo‐maghrébine, on retrouve cet humour juif qui existe aussi dans la littérature ashkénaze, sous d’autres formes. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans ma thèse. Finalement, les chercheurs sont essentiellement de jeunes Juifs, qui se cherchent à travers ces questions‐là.
VGV - Justement, dans toute l’œuvre d’Albert Memmi, il est question de recherche de soi, de définition identitaire. On observe la coexistence de plusieurs identités qui parfois se heurtent les unes aux autres, parfois irréconciliables mais tout aussi importantes pour Albert Memmi. Vous qui avez travaillé sur ses journaux intimes, pensez-vous qu’il a fini par faire cohabiter ses identités multiples ?
GD - Dans l’œuvre de Memmi, il y a non seulement présence d’une multiple identité, mais il y a aussi recherche de cette multiple identité, d’où par exemple, le désir de fuir le milieu natif dont il garde paradoxalement la nostalgie, ou le mariage mixte, en dépit de tous les problèmes que cela peut causer. C’est ce que l’on découvre dans son deuxième roman, Agar (Correa Buchet-Chastel, 1955). À l’époque, on a beaucoup commenté le caractère autobiographique ou non de Agar mais le deuxième tome du journal intime montre bien que le mariage mixte de Memmi n’est pas si heureux finalement.
Aussi, dans ses écrits, il y a toujours cette volonté de départ, puisque la plupart de ses personnages quittent leur milieu d’origine et, en particulier, le jeune Mordekhai Alexandre Benillouche, dans La statue de sel. Celui‐ci quitte son milieu familial, son milieu social. Et lui‐même, Memmi, brise la plupart des liens qu’il a avec la Tunisie pour gagner la France. À plusieurs reprises, il est sollicité par Israël, pour qu’il “récupère” une part de son identité juive. Mais il a toujours refusé de faire son alyah alors que plusieurs de ses frères et sœurs s’étaient installés en Israël et qu’on lui proposait des postes importants, en tant que conseiller culturel ou en tant qu’universitaire. Donc, il y a en même temps cette part d’attachement à cette multiple identité mais aussi de rejet. Il était attaché à chacune de ses parcelles d’identité, beaucoup plus qu’à ce qui pourrait être une identité majeure. Il a essayé de concilier en lui tous ces éléments.
VGV - Est-ce finalement aussi pour cela qu’il a été si critiqué ? Car à partir du moment où il a exprimé ses positions sur le sionisme, sur les indépendances des pays du Maghreb qu’il considérait comme ratées… Il a été de plus en plus critiqué, pour être ensuite de plus en plus marginalisé, notamment après la publication du Portrait du décolonisé.
GD - Le premier volume de son journal intime s’intitulait Les hypothèses infinies. Cela évoquait l’ouverture de la jeunesse à tous les possibles, à la découverte de la vie intellectuelle, aux études universitaires à Alger puis à Paris, l’œuvre en train de naître. Le deuxième volume, quant à lui, est intitulé Lutter à contre-courant et montre que dans la plupart de ses combats, Memmi s’est heurté à quantité d’obstacles avec un acharnement peu commun.
Pour introduire ce second tome du journal intime, qui portera sur la période 1963–2016, j’ai choisi comme titre d’introduction : La quarantaine, en jouant sur la polysémie de ce terme. Il s’agissait de ses quarante ans et en même temps de sa mise au ban. Car il ne s’agit pas seulement de critique. J’ai vécu dans le monde arabe pendant près de vingt ans et j’ai pu constater cette mise au ban progressive par toute l’intelligentsia arabo‐musulmane. Et c’est effectivement à partir des conflits israélo‐arabes et israélo‐palestiniens des années soixante et soixante‐dix que l’on remarque une première grande levée de boucliers. À l’époque, étant universitaire au Maghreb, j’ai entendu mille et une fois : "Memmi n'est plus digne d'être cité comme écrivain maghrébin”.
VGV - Finalement, Memmi, en tant que Juif, n’était jamais vraiment considéré comme maghrébin en Tunisie – et c’est notamment ce qui l’a conduit à quitter définitivement la Tunsie en 1956 : “Je ne crois pas que j’aurais bougé de Tunis si l’Histoire ne m’en avait pas chassé, si ma vie ne m’était pas devenue invivable” dit-il (La Terre Intérieure, 1976). Il ne fut pas non plus, ou très tardivement, considéré comme un écrivain français en France. Peut-être est-ce l’affaire de tout exilé… Cela peut aussi expliquer son intérêt pour ses identités multiples, comme une manière de se réconcilier avec lui-même.
GD - Justement, le deuxième volume du journal intime, permet aussi de faire le point sur sa situation en France, de voir le malaise dans lequel il se trouve à partir des années soixante. Le premier volume allait jusqu’en 1962 alors que l’indépendance de l’Algérie se concrétisait. Et là encore, tout était possible puisque il y avait eu le grand succès de librairie du Portrait de Colonisé. Les années 1962–1963 vont aussi être celles de l’important Portrait d'un Juif, publié en deux volumes. À partir de là, tout va commencer à se compliquer, en‐dehors et à l’intérieur de la communauté juive. Ce rejet va se poursuivre ensuite lors de chacune de ses publications. Par exemple, avec La libération du Juif, dans lequel il conclut sans ambages qu’elle ne peut se faire qu’à travers l’existence de l’État d’Israël. Dans sa logique c’est tout à fait cohérent avec ce qu’il a décrit dans le Portrait du Colonisé : le colonisé est dominé en tant que peuple. C’est donc sur la base de l’État‐nation que le colonisé peut se libérer. Dans le Portrait d’un Juif, comme dans La libération du Juif, Albert Memmi tente de montrer que les Juifs forment un peuple, qu’ils soient ashkénazes ou séfarades. Ils ne peuvent retrouver leur liberté, leur humanité, leur fierté qu’à travers l’existence de l’État d’Israël, même s’ils n’aspirent pas à y vivre. Pour autant, il n’est pas exempt de critiques envers l’État d’Israël, envers la colonisation et les colonies israéliennes en Cisjordanie. Je me demande ce qu’il aurait pensé aujourd’hui du 7 octobre et de ce qui s’est passé ensuite à Gaza. Je crois qu’il en aurait été très malheureux.Tout comme Camus et contrairement à Sartre, Memmi condamne la violence aveugle comme instrument politique.
Son drame à cette époque est qu’il déplaît à tout le monde par ses prises de position et que son caractère difficilement maîtrisable n’arrange pas les choses. Je pense à une anecdote précise : en 1973, le colonel Mouammar Kadhafi était invité en France à participer à un colloque organisé par les plus grands médias européens. Face à lui, plusieurs penseurs sont présents : Claude Bourdet, Roger Garaudy, Pierre Mendès France et Albert Memmi. Tous restent discrets dans leurs prises de parole, sauf Albert Memmi qui ne supporte pas l’appel de Kadhafi à démanteler Israël ni son hypocrite invitation suggérant aux Juifs de revenir vivre en Libye. Memmi rappelle alors au Colonel la condition séculaire intérieure de dhimmis vécue par les Juifs dans le monde arabe, et l’irréversible création de l’État d’Israël. Il donne aussi l’exemple de la fuite clandestine des Juifs de certains pays comme l’Éthiopie. Cette prise de parole fait alors grand bruit et Gallimard lui propose de développer cette position dans un ouvrage qui s’appellera Juifs et Arabes (Gallimard, 1974). Ce texte causera beaucoup de tort à Albert Memmi dans les milieux intellectuels arabo‐musulmans. (Juifs et Arabes sera réédité en janvier 2027 chez Gallimard et préfacé par le philosophe Milo Lévy‐Bruhl. Il s’agira de la première réédition de ce livre depuis sa parution en 1974).
VGV - Qu'est ce qui fait tant polémique dans ce livre?
GD - Dans ce livre, Memmi s’attaque frontalement à un certain nombre de questions, comme la mauvaise volonté des pays arabes vis‐à‐vis de leurs minorités, et pas seulement la minorité juive. Il y évoque notamment la situation de dhimmitude, c’est-à-dire la condition juive – condition de soumission – en terre d’Islam. À partir des années soixante‐dix, Albert Memmi, très influencé par l’historienne égyptienne Bat Ye’or5, considère que c’est un leurre que de dire que la condition des Juifs sous l’Islam était une condition enviable.
VGV - Pourtant Albert Memmi se définissait comme “juif-arabe”. Dans son autobiographie Ce que je crois publiée par Grasset en 1985, il écrit ceci : “J'ai contribué à lancer il y a quelques années la formule : « Je suis un juif-arabe », qui a surpris et irrité; elle ne voulait rien dire de plus : nous sommes d'une même souche et nous partagerons dorénavant un destin commun”. Il a été pionnier et a inspiré les générations d’après, de jeunes Juifs séfarades qui se définissent ainsi (comme Cléo Cohen dans son documentaire Juive-Arabe, comment je me suis réconciliée avec mes identités disponible sur Radio France). Est-il revenu dessus ?
GD - Je ne pense pas qu’il soit revenu là‐dessus. Il s’est toujours considéré comme juif‐arabe, juif‐berbère, du moins par sa mère, née Sarfati. Ceci dit, c’est au regard de la Tunisie et du contexte tunisien qu’il se définissait ainsi, avec une certaine admiration pour Habib Bourguiba [ancien président de la République]. Or, il était beaucoup plus réservé quand il s’agissait de parler de la politique de l’Algérie, des pays et des mouvements manipulés par l’Islam politique. Je voudrais ajouter que Memmi détestait toutes les religions, il trouvait que c’était du folklore, que c’était un système de domination de l’individu. Il disait de la religion, qu’elle était de la littérature devenue folle. Il se moquait de toutes les religions, non sans une certaine contradiction là aussi, car il était extrêmement attaché à certaines traditions liées au judaïsme.
VGV - C'est ce qui l'a conduit à définir les termes tels que judéité, judaïcité et judaïsme. Il a souhaité séparer, définir plusieurs choses qui sont parfois englobées sous le terme de “religion juive” ou de “judaïsme”...
GD - Exactement. D’ailleurs, il a tenté d’appliquer cette typologie à d’autres conditions. Dans un texte publié dans Le Monde du 16 octobre 2012, il définit les termes Islam‐Islamité‐Islamisme. Il propose également à Léopold Sédar Senghor de différencier négrité‐négrisme‐négritude. Il a été l’un des premiers à sentir que la dimension politique de l’Islam pourrait être confisquée par quelques fanatiques, individuellement ou collectivement. Il craignait énormément le terrorisme, et s’était rendu compte assez tôt qu’il y avait une possibilité d’instrumentaliser l’Islam. Or, contrairement au « Maghreb pluriel » dont le jeune Memmi pouvait rêver à l’instar de son collègue et ami Jacques Berque, le monde arabe est devenu pratiquement exclusivement musulman, la religion d’État de tous les pays du Maghreb est constitutionnellement l’Islam. Ce n’était pas ce qu’il avait imaginé dans son Portrait du Colonisé. Comme beaucoup, d’Albert Camus à Jean Sénac, tout en imaginant la possibilité d’une indépendance des pays arabes, Albert Memmi a plaidé pour des États pluriels et ouverts, ce qui n’a finalement pas été le cas.
VGV - Finalement, Albert Memmi a passé sa vie à explorer cette multiple identité. A-t-il pour autant trouvé une forme de réconciliation avec lui-même ? Ses derniers écrits semblent rechercher une certaine sagesse, une philosophie plus apaisée…
GD - À partir des années quatre‐vingt‐dix, face aux critiques incessantes et face à l’échec de son dernier roman, Le Pharaon (Julliard, 1988), refusé par Gallimard, Albert Memmi est en proie à une certaine lassitude et désillusion. Il se replie sur lui‐même, se réfugie dans sa « Tunisie portative », l’espace qu’il s’est aménagé dans son grenier. Ses journaux intimes de ses vingt‐cinq dernières années l’illustrent bien : sa pensée se fait alors plus détachée, moins « politique » ; il délaisse la sociologie pour revenir à la philosophie. Il se rapproche d’une certaine éthique, celle de ses maîtres de l’Antiquité grecque et romaine, et se distancie de la « philosophie engagée » de Rousseau ou de Voltaire, qu’il a longtemps admirée. À l’exception du Portrait du décolonisé arabo-musulman (Gallimard, 2004) – qu’il porte en lui pratiquement depuis les lendemains des indépendances et dont il craignait la réception –, Albert Memmi tourne le dos aux essais et aux romans pour préférer des formes plus brèves : entretiens, nouvelles, poèmes, aphorismes et chroniques (comme la série des Bonheurs aux éditions Arléa).
- “La Quarantaine, préface de Guy Dugas de l’édition commentée du second tome des journaux intimes d’Albert Memmi.
↩︎ - Écrivain français de la fin du XIXème siècle et dont les romans sont largement inspirés par ses nombreux voyages.
↩︎ - Pour en savoir plus, se référer à « Dugas Guy. Prolégomènes à une étude critique de la littérature judéo‐maghrébine d’expression française. In : Revue del’Occident musulman et de la Méditerranée, n°37, 1984. pp. 195–213 »
↩︎ - Thèse publiée chez l’Harmattan en 1991 et intitulée La Littérature judéo-maghrébine d’expression française.
↩︎ - Bat Ye’or, de son vrai nom Gisèle Littman‐Orebi, est une essayiste juive britannique née au Caire en 1933 connue pour son travail sur les minorités juives et chrétiennes dans le monde arabe. Elle est aussi une historienne devenue controversée à la suite de son travail sur l’islamisation de l’Europe.
↩︎




