
Après avoir essayé de comprendre ce qu’était l’amour juif puis d’avoir passé plusieurs semaines à courir après lui pour savoir où il se cachait, je pensais que le plus dur était derrière moi. Après tout, une fois qu’on a une définition, une fois qu’on a trouvé les lieux où il peut naître, que reste‐t‐il à raconter ?
J’avais l’impression d’avoir déjà fait le tour de la question. Et pourtant, plus le temps passait, plus quelque chose me dérangeait. Mon enquête s’est arrêtée à un endroit. On me racontait une rencontre. Un premier regard. Un premier rendez‐vous. Une histoire qui commence. Puis plus rien.
Comme si l’amour juif s’arrêtait au moment où il naissait. Comme si la rencontre était la fin de l’histoire, alors qu’elle en est, vous le savez, seulement la première phrase.
Rencontrer quelqu’un ne dure qu’un instant. Aimer, vivre une histoire d’amour, c’est autre chose. Ce sont des habitudes qui s’installent. Des compromis. Des renoncements, parfois. Des traditions que l’on garde, d’autres que l’on laisse de côté. Des familles et des belles‐familles qui prennent plus ou moins de place. Des fêtes que l’on célèbre ou que l’on redécouvre. Des questions qui s’invitent sans prévenir.
Alors je me suis demandé : comment l’amour juif prend‐il réellement forme ? Comment s’exerce‐t‐il ? Existe‐t‐il une manière singulière de vivre un amour lorsque l’on est juif, ou bien est‐ce précisément à ce moment‐là que toutes les histoires d’amour finissent par se ressembler ?
Depuis le début de cette enquête, un détail continue de me tarauder. Chaque fois que je pose une question sur l’amour, mes interlocuteurs finissent inévitablement par me parler d’autre chose.
Je leur demande comment ils aiment. Ils me répondent en évoquant leurs parents. Leurs grands‐parents. Les enfants qu’ils espèrent avoir un jour ou qu’ils ont déjà. Les repas de famille. Le vendredi soir. Israël. La transmission. Une recette. Une chanson. Une langue que certains ne parlent plus mais qu’ils aimeraient transmettre malgré tout. Comme si l’amour juif n’arrivait jamais seul. Comme si, derrière deux personnes qui décident de construire quelque chose ensemble, des générations entières prenaient discrètement place à la table.
Pour comprendre comment l’amour juif se vit, je ne sais pas vraiment à qui parler. Au fond, personne n’est un spécialiste de l’amour. Et heureusement d’ailleurs. Alors, j’ai une idée, je me dis qu’il faut parler à quelqu’un qui s’apprête à se marier. C’est forcément à ce moment‐là que les questions les plus importantes prennent toute leur place.
Tant que l’on tombe amoureux, tout paraît simple. Mais lorsque deux personnes décident de construire une vie ensemble, j’imagine que les évidences disparaissent et que d’autres interrogations émergent dans la conversation. Des interrogations auxquelles on ne pense peut‐être pas au premier rendez‐vous, mais qu’il devient impossible d’éviter lorsque l’amour cesse d’être une promesse pour devenir un projet. Et c’est peut être à ce moment‐là qu’on peut saisir ce qu’est l’amour juif ?
Je retrouve mon amie Morane, elle a cinq ans de plus que moi et, à chaque fois que j’ai besoin d’une réponse, elle l’a toujours. Je la retrouve à l’ombre des arbres du boulevard Rothschild, à Tel Aviv. Comme d’habitude, je fais semblant de ne pas l’interviewer. De toute façon, elle me connaît trop bien. Depuis le début de cette enquête, elle sait que je finirai toujours par ramener la conversation vers l’amour juif. Elle sourit, s’installe et me laisse poser mes questions. Très vite, elle me dit quelque chose qui m’arrête : « On ne choisit pas seulement quelqu'un parce qu'il est juif. » Au contraire. Justement parce qu’il est juif, certaines conversations arrivent beaucoup plus tôt. Il faut parler de la tradition. Des enfants. De la vie que l’on veut construire. De ce que chacun est prêt à transmettre… ou à transformer. Son futur mari est plus religieux qu’elle, ils ont donc dû avoir ces discussions très rapidement. Pas parce que quelqu’un les y obligeait, mais parce qu’elles étaient importantes. Parce qu’il fallait savoir où chacun se situait avant d’avancer ensemble.
Et je me demande soudain si ce n’est pas là, finalement, une des différences de l’amour juif. Peut‐être qu’il ne demande pas plus d’amour qu’un autre. Peut‐être qu’il demande parfois de se poser certaines questions très sérieuses beaucoup plus tôt.
En l’écoutant, quelque chose d’autre me frappe. Morane est jeune, elle vit à Tel Aviv. Elle appartient à ma génération, une génération qui remet tout en question, qui revendique sa liberté, qui refuse les cases et les chemins tout tracés. Pourtant, les questions qu’elle se pose aujourd’hui sont parfois les mêmes que celles que se posaient ses parents, ses grands‐parents, peut‐être même leurs propres parents. Comment transmettre ? Que garder ? Que changer ? Jusqu’où adapter la tradition sans avoir le sentiment de perdre quelque chose en chemin ? Je trouve cela fascinant.
Comme si, au moment où deux personnes décident de construire une vie ensemble, certaines interrogations traversaient les générations sans vraiment disparaître.
Une autre question commence à me poursuivre. L’amour juif est‐il vraiment moderne ?
Après tout, notre génération parle d’égalité, d’émancipation, de féminisme, de liberté de choisir. Pourtant, sous la houppa, certains gestes semblent raconter une histoire beaucoup plus ancienne que nous. Le père accompagne souvent sa fille. Bien souvent, c’est encore la femme qui prend le nom de son mari. Comment ces traditions résonnent‐elles aujourd’hui ?
Ont‐elles encore le même sens qu’autrefois ? Est‐ce qu’on les vit différemment ? Ou est‐ce simplement moi qui les regarde avec les yeux de 2026 ? Je n’en sais rien.
Pour essayer d’en savoir plus, je décide de quitter ma génération quelques heures. Je veux maintenant rencontrer ceux qui ont déjà construit leur vie amoureuse. Un couple qui s’aime depuis des décennies. Je veux savoir si les questions que Morane se pose, que je me pose, sont nouvelles… ou si elles traversent, finalement, toutes les générations.
Je décide de remonter le temps. Autant que je le peux. J’appelle les grands‐parents d’un ami. Mariés dans les années soixante. Je les imagine déjà me raconter une époque où tout semblait plus simple, où l’on épousait un Juif parce que c’était une évidence, parfois même parce que l’on n’imaginait pas vraiment faire autrement.
Le couple me raconte qu’il y avait évidemment des mariages qui se faisaient davantage pour rassurer les familles que pour écouter son cœur et que les parents avaient leur mot à dire, la communauté aussi. Un peu innocemment, je leur demande si cela se passait comme dans Yentl, un de mes films préférés, une de mes « bibles » pour mieux comprendre ce que c’est d’être juif. « Heureusement, ce n'était pas tout à fait ça », me répond le mari.
Je comprends quand même que certains chapitres étaient parfois écrits avant même que l’histoire ne commence. Puis, presque instinctivement, le couple me dit : « Nous, on s'est choisis ». J’aime cette précision. Elle me rappelle qu’une génération n’est jamais une seule histoire. Ils sont tous les deux ashkénazes, enfants d’une génération qui avait grandi avec des parents revenus de la guerre, des familles incomplètes, des silences que personne ne pouvait vraiment rompre.
Je leur demande alors s’ils se posaient les mêmes questions que mon amie Morane. Ils réfléchissent quelques secondes. « Bien sûr », me répond‐elle, « on n'employait simplement pas les mêmes mots. » Cette phrase ne me quitte plus. Le vocabulaire a changé. Les questions, beaucoup moins. Ils ne parlaient ni de féminisme ni de charge mentale. Pourtant, c’était déjà de cela qu’il s’agissait.
Eux aussi se demandaient quelle place donner aux traditions, ce qu’ils garderaient de leurs familles, ce qu’ils offriraient un jour à leurs enfants. Les réponses de Morane ressemblent finalement beaucoup aux leurs. Elles sont simplement racontées dans la langue de leur époque.
En les écoutant, je repense soudain à ma grand‐mère. À cette phrase qu’elle m’avait confiée au début de cette enquête, lorsqu’elle m’avait expliqué pourquoi elle avait finalement voulu épouser un Juif, ou du moins tomber amoureuse d’un Juif. Au téléphone avec ce couple, je me demande si cette question appartenait à toute une génération. Une génération qui avait vu des familles disparaître, des noms s’effacer, des maisons ne plus se remplir. Peut‐être qu’au fond, vivre un amour juif, se marier, avoir des enfants, ce n’était pas seulement construire une vie à deux. C’était aussi accepter que l’Histoire continue malgré tout. Pas par devoir. Pas par peur. Presque comme un acte de confiance. Comme une façon de dire que, malgré tout ce qui avait été perdu, il restait encore quelque chose à transmettre. Je raccroche avec une étrange sensation. Plus de soixante ans séparent mon amie et ce couple. Les robes ont changé. Les cérémonies aussi. Les femmes ont conquis des libertés immenses. Les couples définissent parfois leurs propres règles. Certaines questions semblent refuser obstinément de vieillir.
En refermant mon ordinateur et cette enquête qui, je vous l’avoue, continuera probablement de me suivre bien après avoir été écrite, je repense à toutes les personnes qui m’ont ouvert leur porte cet été. À ma grand‐mère qui m’a raconté son amour comme on confie un secret. À Morane qui, avant même de choisir les fleurs de son mariage, réfléchit déjà aux enfants qu’elle n’a pas encore. À mon amie Raphaëlle qui a vu toutes ses croyances se réinventer après la tragédie du 7 octobre.
J’ai passé des semaines à leur demander comment se vivait ce qu’on peut appeler l’amour juif. Aucun ne m’a répondu de la même manière. Et pourtant, tous m’ont raconté exactement la même histoire.
Tous m’ont parlé de cette rencontre étrange entre une histoire profondément intime et une histoire plurimillénaire. Comme si, au moment où deux personnes décidaient de s’aimer, elles ne construisaient jamais seulement un avenir, elles héritaient aussi d’un passé. Non pas d’un passé qui dicte la marche à suivre. Mais d’un passé qui accompagne, qui interroge, qui console parfois, qui dérange aussi. Un passé avec lequel chacun négocie. Certains le bousculent. D’autres s’y accrochent. La plupart font un peu des deux.
Quand je repense à toutes les personnes croisées pendant cette enquête, aucune ne cherchait à vivre comme ses parents ou comme leurs parents l’avaient décidé. Mais aucune ne voulait non plus faire comme s’ils n’avaient jamais existé. Elles cherchaient toutes, à leur manière, un équilibre.
Celui qui permet de rester fidèle sans être prisonnier. De changer sans renier. De construire sans effacer. Et je crois que c’est précisément à cet endroit, fragile et presque invisible, que l’amour juif prend véritablement forme. Alors, après trois épisodes passés à courir après lui, je ne suis toujours pas certain de pouvoir définir l’amour juif.
Je ne sais pas si l’amour juif a une définition. Peut‐être consiste‐t‐il simplement à poser les mêmes grandes questions à chaque génération, sans jamais imposer les mêmes réponses. L’amour juif est peut‐être un étrange endroit où deux personnes écrivent une histoire nouvelle, sans jamais avoir l’impression qu’elle commence à la première page ?
Peut‐être que c’est cela, finalement, aimer lorsqu’on est juif ? Ne jamais avoir à choisir entre écrire sa propre histoire et continuer celle que d’autres ont commencée avant nous.
Une chose est sûre, je pensais qu’une enquête servait à trouver des réponses. Et celle‐ci m’a surtout appris à aimer les questions.




