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“Le fabuleux piano” n° de série 68 037 : Sonia Devillers sur les traces d’une famille spoliée

Cinq chiffres gravés dans le bois d’un prestigieux piano à queue. Cinq chiffres pour retrouver la trace d’un instrument arraché aux Enoch, famille juive parisienne d’éditeurs de musique, dont les membres déportés à Auschwitz ne revinrent pas. De cette quête du « fabuleux piano » spolié par les nazis, la journaliste Sonia Devillers remonte le fil de la lignée. Une fresque familiale minutieusement documentée. Une sépulture de papier qui nous bouleverse en cette rentrée littéraire.



Publié le 9 septembre 2026

6 min de lecture

L’Académie Goncourt a dévoilé ses seize présélectionnés, et Sonia Devillers en a pleuré. Passionnant, remuant, son second ouvrage s’élance aussi dans la course au Renaudot, dans la catégorie essai.

Il est essai – s’il fallait absolument le classer – et tant d’autres genres à la fois. Dans cette fresque historique mais intime, enquête journalistique et roman, l’intervieweuse de France Inter depuis quinze ans sonde un Fabuleux piano et, à travers lui, redonne avec respect et délicatesse une voix à ses propriétaires jamais revenus d’Auschwitz.

L’étincelle jaillit d’un avis de recherche émis par Carla Shapreau, universitaire à Berkeley et fondatrice du Lost Music Project. L’Américaine s’est illustrée en retrouvant le Small Mendelssohn, ce violon façonné par le fils d’Antonio Stradivari, pillé par les nazis, offert par Goebbels en 1943 à la violoniste japonaise Nejiko Suwa… et réapparu lors d’une exposition à Tokyo en 2018. Sa nouvelle quête obstinée porte sur un majestueux piano à queue, de concert, long de 2,48 mètres, fabriqué par Érard, la plus ancienne des manufactures françaises, réputée dans le monde entier pour ses sonorités romantiques. Son modèle numéro 2, précisément, acquis à la fin du XIXe siècle par Wilhelm Enoch, patriarche d’une dynastie d’éditeurs de partitions, et volé à ses descendants, lors du pillage, en octobre 1943, de leur appartement rue de Courcelles, à Paris, par l’occupant allemand.

Sur l’annonce, Carla Shapreau indique son numéro de série. 68 037, frappé dans son bois de palissandre. Cet identifiant unique de l’instrument renseigne aussi bien sur son année de production que sur son fabricant. Des « chiffres magiques » sont gravés sur chacun des objets aux touches bicolores ? La journaliste l’ignorait jusqu’alors.

Le pillage des instruments de musique, une autre entreprise d’effacement 

Interpellée par ce numéro, attirée par ce précieux indice, Sonia Devillers entreprend une enquête vertigineuse. La journaliste exhume les exactions du Sonderstab Musik, des commandos spéciaux de l’armée nazie, dédiés au pillage de la musique. Révélée dans les années quatre‐​vingt‐​dix par l’historien et musicologue Willem de Vries*, cette brigade de musicologues en uniforme opérait sous la houlette d’Alfred Rosenberg et de Herbert Gerigk. Ses membres pénétraient dans les appartements des familles juives pour piller leurs pianos, les évaluer et les hiérarchiser. Près de 8.000 de ces instruments ont ainsi été raflés en France, principalement à Paris**. Rien ne leur échappait, « du piano bourgeois des beaux quartiers à la modeste guimbarde des clapiers de Belleville », précise l’écrivaine. Ceux de valeur n’étaient plus les seuls concernés. Le projet politique nazi était plus vaste. Les Enoch « ont cru en la musique comme un élément profond de civilisation et c’est précisément ce que les nazis voudraient enlever aux Juifs : le droit d’appartenir à une civilisation », résume parfaitement Sonia Devillers interviewée sur son antenne.

Au fil de son investigation, l’auteure découvre aussi l’existence des « camps pour pianos », des annexes de Drancy, au cœur de Paris, où des prisonniers juifs devaient trier jusqu’à l’épuisement les instruments entassés, avant qu’ils ne soient transportés jusqu’à l’Est du IIIe Reich.

Quatre ans après Les Exportés, qui retraçait l’histoire de sa famille juive échangée contre du bétail par la Roumanie communiste, Sonia Devillers confirme son talent pour tisser des sagas familiales sur fond de grande histoire et de tragédies collectives. Cette fois, elle reconstitue le destin des Enoch, famille d’origine allemande réputée et bien installée dans la haute bourgeoisie parisienne, juive et laïque, profondément attachée à la France, leur terre d’accueil au XIXe siècle, mais aussi terre de l’affaire Dreyfus, qui viendra fissurer leur idéal.

Jacques Enoch, gardien d’une mémoire engloutie

Daniel, fils de Wilhelm, qui avait repris les rênes de la maison d’édition, son épouse Anna et l’un de leurs fils périrent à Auschwitz. L’intimité du seul survivant de la famille, Jacques, autre enfant du couple, se révèle à Sonia Devillers huit décennies après la Shoah. La fille de Jacques Enoch lui confie les agendas de son père. Un geste de confiance inestimable, poignant. 

De cette transmission, l’enquête familiale tire sa matière la plus précieuse : les écrits de Jacques Enoch couvrent une vie entière, du 1er janvier 1931 jusqu’à sa mort en 1990. L’autrice s’attèle des mois durant à déchiffrer cette calligraphie en pattes de mouche. Miniatures, les carnets étaient taillés pour les poches d’un veston. Elle y lit la chronique quotidienne d’un gouffre. L’éditeur y consigne la montée de l’antisémitisme et du nazisme jusqu’au basculement, l’Occupation – l’homme, alors âgé d’une quarantaine d’années, comprend rapidement qu’il faut quitter Paris –, l’angoisse, la clandestinité, la Libération, puis le retour à la capitale, sans les siens, sans ses biens. Plus qu’un journal intime, ces pages, qui lui ont permis de « lutter contre la mort », comme il l’écrivait, constituent une pièce d’histoire rare, presque intimidante : le siècle de l’horreur, jour après jour.

Si le livre se déploie en trois parties, pour trois figures masculines de la lignée Enoch – Wilhelm, Daniel et Jacques –, c’est de ce dernier dont on se souvient longtemps après lecture. Jacques, l’orphelin qui découvre l’appartement familial saccagé et vidé, ultime dépositaire d’un monde englouti. Jacques Enoch… Et le piano. 

Les agendas de Jacques Enoch, l’œuvre dans l’œuvre

Jacques Enoch mène une double quête : retrouver les siens et récupérer leur instrument. Il envoie courrier sur courrier au service des restitutions des instruments et se heurte à l’absurdité violente de l’administration française. Jusqu’à la fin de sa vie, le rescapé cherchera désespérément le fabuleux piano. L’écrivaine bute sur ce vertige : pourquoi s’obstiner pour un meuble quand ses proches ont tous disparu ? « Il me semble absurde, à peine croyable même, que les Allemands se soient acharnés à voler des pianos alors que leur armée pliait déjà sous la défaite. Il me semble tout aussi absurde que des survivants de la Shoah se soient donné du mal pour retrouver leur piano alors que beaucoup guettaient un signe de leurs proches disparus, attendant des mois, parfois des années, le retour d’un père, d’une sœur, d’un fils. Mais d’un piano », se questionne‐​t‐​elle, troublée. « Il faut me rendre à l’évidence : cela importe. »

Cela importe. Deux mots d’une simplicité désarmante, d’une humilité face à l’Histoire et aux souffrances des disparus, qui bouleversent par tout ce qu’ils racontent en silence.

La quête intime de Sonia Devillers derrière l’enquête historique

Cela importait aussi à Gabriella. Cette enquête ravive‐​t‐​elle ou apaise‐​t‐​elle la blessure familiale de l’auteure ? Son aïeule roumaine forcée à l’exil, pianiste et musicologue, ne s’est jamais remise de l’arrachement à son demi‐​queue Bechstein.

Découvrir, à la faveur de l’avis de recherche lancé par la chercheuse américaine, que chaque piano possède sa propre carte d’identité, lui a ouvert les portes de l’enquête sur les Enoch, mais lui a refermé aussitôt celle, plus intime, qui aurait pu la conduire jusqu’au piano de sa grand‐​mère Gabriella. Faute de connaître les chiffres‐​clés de l’instrument, Sonia Devillers a dû se résoudre à renoncer à l’espoir de le retrouver. 

La traque de l’Érard apparaît alors comme un exercice thérapeutique face à ce deuil. Cette transposition insuffle au texte une sincérité totale, une émotion pure, même si l’alternance entre la tragédie des Enoch et les échos personnels de l’autrice brise parfois le rythme du récit.

Une enquête précise et une alerte face à l’antisémitisme

L’œuvre épate par l’ampleur de sa documentation et la minutie de ses sources. Elle n’en est pas pour autant indigeste. Grâce à une écriture fluide et sensible, qui ne cède jamais au pathos, le lecteur se passionne pour l’histoire de la maison Érard, celle de la famille Enoch, et même pour la composition des bois ou les balbutiements de la variété française – Jacques Enoch, ami de Joseph Kosma et de Jacques Prévert, fut le premier à éditer la partition des Feuilles mortes.

Le livre de Sonia Devillers est surtout nécessaire parce qu’il raconte comment l’antisémitisme latent peut se muer en politique de persécution et d’extermination, et comment l’aveuglement peut autoriser ce basculement. 

Le fabuleux piano ne s’achève pas sur des retrouvailles miraculeuses même si d’autres instruments retrouvent parfois le chemin de leurs familles… Le 7 octobre prochain, un violon spolié durant la Shoah sera restitué aux descendants de ses propriétaires, lors d’un événement public organisé par l’association Musique & Spoliations à Paris.

Le somptueux instrument des Enoch, lui, demeure introuvable, silencieux. Il trône peut‐​être chez un particulier qui ignore tout de ses fantômes. En tournée promotionnelle, Sonia Devillers répète inlassablement ces cinq chiffres, 68 037. À la télévision, à la radio, partout, elle les lance comme un SOS… 68 037. Avec l’espoir ténu que quelqu’un, quelque part, les reconnaîtra.


*COMMANDO MUSIK. Comment les nazis ont spolié l’Europe musicale, de Willem de Vries, paru initialement en 1996, et en France en 2019, aux éditions Buchet Chastel.

**Seulement 2 000 ont été ramenés en France à la Libération. Données citées dans Harmonies volées – Printemps 1945 : le retour des pianos pillés par les nazis, de l’historienne et archiviste Caroline Piketty, paru en 2025 aux éditions de l’Archipel.

Le fabuleux piano, Sonia Devillers, Robert Laffont, collection Pavillon, 2026, 21 €