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“Noce juive” de Delacroix : regard(s) sur la figure du Juif oriental 
Publié le 25 septembre 2026

8 min de lecture

Eugène Delacroix, Noce juive dans le Maroc, 1839, huile sur toile, 105 x 140 cm, Paris, musée du Louvre. Source : Wikimédia Commons. 

C’est en me baladant au Louvre que je suis tombée nez à nez sur Noce juive dans le Maroc, ce fameux tableau de Delacroix. Œuvre très célèbre, car elle raconte son passage au Maroc, je la connais sans la connaître. Je crois ne l’avoir jamais vraiment regardée. J’observe alors la perspective, les personnages, les lieux. Je commence à comprendre ce que mon regard ou mon cerveau fixe. À tel point que mon œil m’interdit presque de lâcher l’œuvre. Je cherche à répondre à cette question fondamentale : comment sont représentés les Juifs dans l’art ? De quelle manière mes ancêtres séfarades ont‐​ils été peints ? Cette œuvre est fascinante car elle se situe au croisement de regards tripartites : celui de l’artiste, celui de ses contemporains et le nôtre, celui qu’on projette actuellement sur l’œuvre. Delacroix a‑t‐​il alors peint un témoignage réaliste des communautés juives du Maghreb du XIXe siècle ? Ou son regard d’Occidental dessine‐​t‐​il le début d’un imaginaire autour des Juifs d’Orient ? 

Un voyage diplomatique     

Lors de l’exposition Les Juifs dans l'orientalisme, présentée au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme en 2012, Noce juive de Delacroix est considérée comme pionnière dans la représentation du Juif oriental. C’est d’ailleurs l’un des tableaux les plus célèbres qui figurent les Juifs. Mais quelle image Delacroix délivre‐t‐il ? 

L’histoire de cette peinture commence au début de l’année 1832. Delacroix, qui n’avait jamais voyagé, se joint à la délégation du comte Mornay envoyée par la France au Maroc afin de rassurer les Marocains après l’intervention en Algérie. L’artiste y reste six mois, ses carnets se remplissent ! Il ne va cesser de dessiner les gens, de capturer la lumière et de croquer les villes. Ce voyage changera son regard, tant sur les autres que sur la peinture elle‐même. 

Delacroix assiste à cette noce à Tanger, le 21 février 1832. Il s’agit de la noce de l’interprète du consulat, Monsieur Abraham Benchimol. Ce monsieur lui ouvre les portes du monde juif marocain. Si la question de l’imaginaire se pose, Delacroix a bien assisté à cette scène. Il l’a croquée sur le vif, afin d’enregistrer tous les moindres détails aussi bien anecdotiques qu’esthétiques. Il peint le tableau quelques années plus tard, à la suite d’une commande dont le commanditaire ne voudra finalement pas. Motif : trop peu d’exotisme ! Le peintre recrée la scène à partir de ses croquis et de ses souvenirs à la manière d’un collage. 

Un mariage séfarade sans youyous 

Dans un décor de cour intérieure tangéroise, Delacroix peint une trentaine de personnages. Ils sont tous répartis en trois groupes : à droite, les hommes en burnous et turbans, au centre, les musiciens et, à gauche les femmes, dont une seule danseuse. Étrange ! L’espace resserré plonge le spectateur dans la composition. J’ai l’impression de me retrouver projetée au centre de l’œuvre, assez vide. Pourtant quelque chose m’interroge. Où sont les mères qui scandent les youyous ? Si je les rejoins au centre, est‐​ce que je vais devoir danser comme à un mariage juif traditionnel ? Je me pose cette question, car la scène paraît calme. On entend les musiciens, mais surtout le silence des gens lascifs assis voire affalés au sol. Et surtout, on observe une seule danseuse. Une danseuse orientale tout en courbes dans une composition géométrique très rigide. Si certains sont en mouvement, la plupart restent sur la retenue. Une pudeur peu caractéristique des mariages juifs ou orientaux. Même les couleurs qui portent usuellement l’éclat romantique de Delacroix semblent atténuées, pour ne former qu’un ensemble homogène. Est‐​ce alors un fragment de réalité ? Ou le regard de Delacroix qui parle ? 

Le peintre écrit que la musique du mariage lui semble n’être « qu’une éprouvante cacophonie » et il juge les contorsions des danseuses orientales de « très mauvais goût »[1]. Au‐​delà de la danse, les personnages ne sourient pas. Ils paraissent doublement enfermés dans leur intériorité et dans l’architecture de la scène. Son regard européen pèse sur la toile et sur la manière dont il peint. Pourtant, des témoignages racontent également que l’artiste a été touché par l’intensité et la chaleur du moment. Et si on regarde bien ces noces, elles oscillent entre ces deux sentiments : le mouvement de la danseuse orientale face aux personnages assis et mélancoliques, l’orchestre qui joue face au silence de la composition. La joie attendue et le visage fermé comme réponse. Delacroix projetterait son regard, ou plutôt son malaise dans l’œuvre elle‐​même, parce qu’il est étranger à tout cela. 

Pourquoi des noces juives et pas un mariage musulman ? 

Avec un tel titre, Noce juive dans le Maroc, l’artiste affirme qu’il assiste à un mariage juif. Pourtant, les costumes des hommes prêtent à confusion. En effet, ils portent des burnous et sont coiffés de turbans. Des vêtements qui sont à l’origine musulmans. Pourquoi Delacroix peint‐​il une minorité marocaine à l’époque, alors qu’il aurait pu peindre un mariage musulman ? 

C’est une question qui a passionné les chercheurs, et qui n’a pas trouvé de réponse unanime. Je pense que Delacroix aurait préféré peindre des femmes musulmanes, mais qu’il n’a pas pu pour deux raisons : elles n’étaient pas forcément accessibles – son réseau ne le lui a pas permis – et pas toujours visibles car voilées.

Dans un journal, Delacroix écrit à propos des femmes juives : « principal attrait, de petits pieds nus et blancs, chaussés à peine de mules pointues qui ouvertes par derrière, laissent voir leurs talons roses et mignons. Le bas de la jambe est orné d’un bracelet d’argent fort large qui orne cette nudité et la relève d’une manière très gracieuse »[2]. Une drôle de déclaration dictée par le regard masculin européen de l’époque ! Quelques lignes plus loin, il dit « les Juives sont admirables. Je crains qu’il ne soit difficile d’en faire autre chose que de les peindre ! ». Décidément, une déclaration marquée son époque, baignée de compliments qui renforcent les clichés sur le rapport pseudo‐​oriental à la nudité. Il semble envoûté par ces femmes, la fascination pour l’Autre. 

Mais si ce titre n’avait pas été donné, ni ces déclarations publiées, comment aurait‐​on pu savoir qu’il s’agissait d’un mariage juif et non musulman ? La réponse n’est pas évidente, elle est même très floue. Car on voit plus de turbans que de kippas. Et les costumes nous en disent beaucoup sur l’intégration des Juifs au Maroc. 

Les Juifs représentent le premier peuple non berbère installé au Maghreb et, pendant des siècles, la seule minorité non musulmane du Maroc. Ils possèdent alors le statut de dhimmi, celui du « sujet non musulman ». Dans les faits, ce statut les oblige à résider dans les mellahs, et les soumet à des contraintes violentes comme marcher pieds nus, ne pas avoir accès aux chevaux, porter des signes distinctifs. En échange, ils jouissent d’une liberté de culte. Vers 1850, on compte environ 100.000 Juifs au Maroc, soit 2 à 3 % de la population[3].

Si l’on se fie à l’œuvre de Delacroix, les Juifs semblent complètement intégrés. Jusqu’à porter l’habit marocain. Est‐​ce le moment du henné ? Est‐​ce l’artiste qui mêle les deux, et qui habille les Juifs en Marocains ? Ou est‐​ce simplement un témoignage réaliste ? Car Delacroix semble loin de l’exotisme orientaliste, et des images d’époque prouvent que certains portaient ces vêtements dans le mellah. Certains de mes ancêtres séfarades ne parlaient même qu’arabe car ils y habitaient depuis l’Antiquité. 

Mais où sont les mariés ? 

C’est le mystère de ce tableau. Un mariage sans mariés ! Chose étrange, plusieurs pistes ont donc été avancées. Delacroix écrit à propos de cette absence : « La mariée est enfermée dans les appartements intérieurs, tandis qu'on se réjouit dans le reste de la maison »[4]. Tout le monde fait la fête, dans un calme singulier, en les attendant. Ce serait donc a priori une scène de pré‐​mariage. L’artiste ne mentionne pas le marié qui n’apparaît pas non plus. Un classique, le retard des mariés ! Mais pourquoi peindre des noces sans mariés ? Capturer les mouvements, les discussions, l’attente, le calme de l’excitation. 

Eugène Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, 1834, huile sur toile, 180 x 229 cm, Paris, musée du Louvre. Source : Wikimédia Commons

J’avance une hypothèse, mais peut‐​être est‐​ce Delacroix qui nous parle lui‐​même. Dans les Femmes d’Alger dans leur appartement qu’il peint sensiblement à la même époque, durant l’année 1834, les femmes dessinées sont sûrement juives. Elles sont toutes lascives, perdues dans leur pensée, presque mélancoliques. Une mélancolie aux sonorités baudelairiennes et à la sensualité presque intellectuelle ! Ce sont les yeux de Delacroix qui parlent. C’est sa propre mélancolie qui rejaillit dans l’attitude de ces femmes. On retrouve cette absence de joie et cette mise en scène de l’attente dans les Noces juives. Tous les visages sont fermés ! Pour un mariage, un moment joyeux, c’est assez contradictoire… Là encore, ce sont les yeux de Delacroix qui teintent l’œuvre de sa mélancolie. De son ennui peut‐​être, de son sentiment d’être étranger sûrement, et de sa solitude manifeste, car Delacroix ne s’est jamais marié. Ainsi, le tableau devient‐​il un autoportrait de ses sentiments. 

Regard sur les Juifs ? Ou sur lui-même ?

Cette œuvre nous rappelle qu’en art, tout est une question de regard. Quel regard Delacroix porte‐​t‐​il sur les Juifs à cette époque ? Comment dépeint‐​t‐​il l’Orient ? 
Il y a une part de réalisme qu’il a lui‐​même documentée. Aller au Maroc, rencontrer ses gens, ses paysages, a complétement changé sa perspective de l’orientalisme. On est très loin de l’exotisme cliché de la Mort de Sardanapale où les femmes sont des corps de luxure, des symboles du péché, et les hommes des tyrans sanguinaires. Les personnages représentés semblent réels, dans un espace qui semble appartenir au Maroc de l’époque. 

Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, 1827, huile sur toile, 392 x 496 cm, Paris, musée du Louvre. Source : Wikimédia Commons

Pourtant, cette scène est une pure construction qu’il a fabriquée à partir de ce qu’il a vu et croqué. N’oublions pas qu’il a observé la scène en 1832, mais qu’il ne l’a peinte qu’en 1839. D’abord le décor : il installe le mariage dans un décor réel, mais qui n’était pas celui d’origine. De même, beaucoup d’indices laissent penser qu’il y a aussi une forme d’imaginaire : l’absence de signe religieux distinctif à un mariage, la musique silencieuse, le manque de danseuses ou même d’ambiance festive. Il est le premier à peindre ce Juif oriental qui dépasse l’exotisme mais dont les traces de regard européen persistent. Car au final, un artiste ne se détache jamais complètement de l’environnement dans lequel il a baigné, des stéréotypes qui l’ont marqué. 

Delacroix peint ce qu’il voit, mais raconte l’histoire avec ses yeux. Et c’est là toute la nuance de cette œuvre ! Oui, cette scène a existé, il l’a vue, documentée et beaucoup de participants y ont assisté. Oui, elle demeure l’une des œuvres les plus réalistes représentant les Juifs peinte par un artiste non juif. Mais des traces de son regard tendent vers l’imaginaire : celui d’un mariage juif séfarade aux allures mélancoliques, sans youyous – improbable ! –, sans danseuses, sans mariés. Ce double regard interroge : les Juifs séfarades peuvent‐​ils sortir des représentations orientalistes stéréotypées ? 

Delacroix a créé une nouvelle figure du Juif oriental, plus réaliste. Certains artistes vont s’inscrire dans ses pas. La tendance du voyage au Maghreb va changer les regards et pousser à la quête ethnographique (même s’ils restent mineurs). Et quand bien même ils entreprennent le voyage, le regard de l’artiste ne peut se défaire de ses sentiments. Pour ceux qui ne le font pas, ils continuent de diffuser l’image d’un Orient rêvé, une histoire dont les Juifs sont aussi des personnages principaux. 


[1] Eugène Delacroix, « Noce juive dans le Maroc », Le Magasin pittoresque, janvier 1842
[2] Ibid. 
[3] Ce n’est pas encore le protectorat français qui commencera bien des années plus tard. Les instituts de démographie estiment la population du Maroc à environ cinq millions d’habitants. 
[4] Eugène Delacroix, « Noce juive dans le Maroc », Le Magasin pittoresque, janvier 1842