Read this interview in English / Lire cet entretien en anglais
Antoine Strobel‐Dahan – Alors que nous commémorons le troisième anniversaire des massacres du 7 octobre, vous publiez Sermons sous les décombres, un livre qui reprend seize des divrei Torah [sermons rabbiniques] que vous avez prononcés entre Yom Kippour 2023 et Simhat Torah 2025. L’exercice auquel vous vous livrez est singulier : sans rien modifier de ces textes, vous choisissez de les relire, de regarder dans un rétroviseur celle que vous étiez en les écrivant. Dans quel état d’esprit le publiez-vous ?
Delphine Horvilleur – Ma question du moment, c’est la question de nos rapports aux mots et au langage. J’ai le sentiment — pardon, je vais être un peu pessimiste — que les mots ne servent plus à rien aujourd’hui, que notre rapport au langage a vrillé collectivement, comme a vrillé notre rapport à la lecture, or lire est l’activité sacrée par essence du judaïsme. Je pense toujours à ce qu’Amos Oz et sa fille Fania Oz‐Salzberger disaient dans leur livre Juifs par les mots : « Essayez de remplacer, dans ce livre, le mot Juif par lecteur : à bien des endroits, vous serez surpris de voir à quel point cela fonctionne ».
Je veux donner un exemple de ce qui nous arrive : dans les derniers jours, j’ai publié deux écrits sur mes réseaux sociaux : mon sermon de Kippour et un entretien paru dans Libération.
Je suis très peinée par ce rapport aux mots et le non‐rapport à la lecture, qui suggèrent qu’on est entré dans un temps où les mots ne sont plus que des armes.C’est-à-dire que les mots ne servent plus qu’à aiguiser les épées de nos combats, ils ne servent plus du tout à débattre et à argumenter, moins encore à nourrir la nuance ou la complexité. cette absence de lecture, c’est un vrai problème qui pose une question de fond : « Est‐ce la mort des livres aussi ? Est‐ce la fin des livres ? » Je publie aujourd’hui un livre pour dire que je crois qu’il faut savoir se relire, qu’il est urgent, nécessaire et vital de se relire mais, en même temps, j’ai un peu l’impression que j’invite les gens à se relire alors qu’ils ne veulent même plus lire.
On m’a demandé récemment, en préparation de l’émission La Grande Librairie, quels livres je lis en ce moment, quels livres m’inspirent. Je me rends compte que la seule chose qui me fait du bien en ce moment, vraiment la seule, c’est la poésie. Parce que la poésie est le seul langage où on vous dit clairement la règle du jeu dès le départ : c’est un rapport aux mots très particulier, la poésie, on n’est pas dans le signifiant, on n’est pas dans l’outil. La poésie, par définition, échappe à l’idéologie. Parce que les mots sont là pour ouvrir un univers totalement subjectif où la terre peut vraiment être « bleue comme une orange ».
Je lis très souvent de la poésie israélienne et palestinienne. Parce que quand je ne crois plus qu’on peut se parler – et nombreux sont les moments où je crois qu’on ne le peut plus –, je me dis qu’il n’y a que les poètes qui le peuvent encore. Il est d’ailleurs troublant de voir à quel point la poésie palestinienne et la poésie israélienne se répondent. Quand je lis un poème palestinien ou israélien, parfois, si je ne lis pas l’auteur, je ne peux vraiment pas savoir qui l’a écrit. Parce que ces textes abordent les mêmes thèmes, le deuil, la guerre, la perte, la peur pour les enfants, l’arrachement. C’est un langage dans lequel on peut se retrouver.
ASD – Quand vous dites : « Souvent, parfois, j’ai l’impression qu’on ne peut plus parler », vous ne dites pas juste qu’on ne peut plus parler entre Israéliens et Palestiniens. Vous dites qu’on ne peut plus parler entre Juifs, qu’on ne peut plus parler entre nous, qu’on ne peut plus parler entre gauche et droite, qu’on ne peut plus parler tout court…
DH – Quand je lis des poètes israéliens et palestiniens, ils représentent en quelque sorte la quintessence des gens qu’on imagine ne plus pouvoir se parler. Mais cette impossibilité est vraie à toutes les échelles. C’est même ce qui a le plus marqué les deux dernières années de mon rabbinat à JEM : quand je recevais des gens dans mon bureau, quand je parlais aux fidèles, la chose qui revenait le plus, c’était le fait que les gens n’arrivent plus à se parler dans la sphère intime. Les gens me disaient : « Je ne peux plus parler à mon frère. Je cherche comment quitter le WhatsApp familial. Je n’ai pas envie d’inviter mon oncle au séder. Je ne comprends plus mes enfants. Je ne comprends pas mes parents »… Il y a eu rupture dans la sphère de l’intime, rupture qui empêche le dialogue. Donc on évite le sujet, et on se tait.
Mais c’est vrai partout : on n’arrive plus à se parler. On ne sait plus comment débattre. On ne sait plus non plus qui sont nos alliés. Quand on me demande « Pour qui avez‐vous écrit ? », c’est une question à laquelle j’ai du mal à répondre pour ce livre. Même si j’ai souvent le sentiment que j’ai écrit pour « les miens ». Mais ces trois dernières années, quand je dis ça, je n’ai aucune idée de ce que je veux dire moi‐même par « les miens », parce que je ne sais pas qui ils sont. Parfois, il m’est arrivé ces dernières années, de raccrocher d’une conversation avec Kamel Daoud, de sortir d’un café avec mes amis Hen Mazzig ou Joann Sfar et de me dire : « Les miens, c’est lui ».
C’est peut‐être le propre des temps de guerre, de crise : les cartes sont rebattues. Est‐ce que les nôtres, c’est notre famille de sang ? Est‐ce que c’est notre famille ethnique ou religieuse ? Est‐ce que c’est une famille d’idéologie ? Est‐ce que c’est une famille d’humanistes ? Est‐ce que c’est une famille française et européenne ? C’est qui, « les nôtres », aujourd’hui ? Je ne sais pas.
Et d’ailleurs, je ne sais pas à qui ce livre s’adresse, ce qui m’a fait beaucoup hésiter à le publier. J’étais face à une aporie terrible, qui est que je cherchais, avec ce livre, à parler à des gens dont je savais qu’ils ne pourraient pas et ne voudraient pas m’entendre. Et, simultanément, je savais qu’en le publiant, il serait largement lu par des gens à qui je n’avais pas envie de m’adresser. Alors, que faire ?
ASD – Quand vous parlez de gens à qui vous n’aviez pas envie de vous adresser, vous pensez à ceux vont l’utiliser pour simplifier, extraire, décomplexifier les mots et les utiliser comme une arme ?
DH – Quand on me dit : « On va instrumentaliser tes mots », c’est vrai. Je sais qu’on va instrumentaliser mes mots. Et alors quoi ? Dois‐je me taire ? Dois‐je renoncer à enseigner, à dialoguer, à faire mon travail de rabbin ? Je ne crois pas.
Je crois que mon devoir aujourd’hui, c’est de parler à des gens qui doivent m’entendre, des gens de ma famille à qui je veux m’adresser, des gens à qui je veux dire les doutes que je porte, le sentiment qu’on s’est égarés, collectivement. Je sais que ces mots peuvent être instrumentalisés, par des gens pour qui ça va conforter la diabolisation des Juifs et d’Israël, ou nourrir un regard malhonnêtement critique qu’ils vont porter sur nous tout en refusant leur propre autocritique. Je sais que mon autocritique va potentiellement leur servir à se retourner contre nous.
Pourtant, j’ai aussi une conviction simultanée : si on parle d’instrumentalisation, je crois que nos silences sont aujourd’hui beaucoup plus instrumentalisés que notre parole. Alors quand on me dit : « Si tu parles, ce sera instrumentalisé contre nous », j’ai toujours envie de répondre : « Mais si on ne parle pas, ça le sera encore plus. » Parce que ne rien dire, c’est nourrir complètement la rhétorique de : « Finalement, vous manquez totalement de lucidité, de regard critique. Vous trahissez quelque chose de votre histoire, de votre identité ».
Quand aujourd’hui je vois qu’Israël accueille sur un tapis rouge les extrêmes droites du monde entier, je ne veux pas faire comme si c’était OK, comme si ça ne me touchait pas, sous prétexte qu’Israël est attaqué dans le monde entier, si souvent de façon injuste, et diabolisé.
ASD – Avec ce livre, vous parlez d’autocritique, et avant ça, vous aviez utilisé l’expression « se relire ». Or « se relire » peut vouloir dire deux choses : « se relire », c’est d’un côté ce que fait l’élève à l’école, à qui l’enseignant dit : « Relis-toi bien avant de rendre ton devoir », autrement dit : « Corrige tes fautes avant de le donner à lire ». Or ici, « se relire » pour vous, c’est lire qui vous avez été, ou qui vous étiez quand vous avez écrit ça, dans quel état d’esprit vous étiez. C’est un exercice très exigeant qui n’est pas uniquement de l’autocritique. C’est un exercice qui consiste à être capable de se regarder, d’observer ses failles, ses manquements, ou ses maladresses, ce qu’on n’a pas vu, ses points aveugles ou ses « angles morts », comme vous l’écrivez.
Lorsque vous publiez ce livre, alors même que vous racontez ce qui vous est arrivé en mai 2025 avec la publication d’un article dans Tenoua, « Gaza/Israël : Aimer (vraiment) son prochain, ne plus se taire », vous savez très bien ce qui va se passer. Comment vous faites le choix d’y aller quand même, en sachant que vous avez un shitstorm, ou un « orage excrémentiel », comme vous l’écrivez joliment, qui vous arrive droit dessus à partir du moment où vous reprenez la parole publiquement sur ces questions ?
DH – Certains diront que c’est de l’inconscience. La réalité est que j’ai décidé que je ne bâillonnerai pas ma parole par peur de ce que ça va susciter. J’ai fait le choix que je pouvais assumer ce que ça allait déclencher et que je ne laisserais personne piétiner ma liberté de parole. C’est un choix coûteux, mais je me rends compte aussi que j’ai le luxe de pouvoir faire ce choix. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui pensent comme moi mais qui ont trop peur pour parler. Pas un jour ne passe sans que, dans la rue, on m’arrête pour me dire : « Merci de dire ça, parce qu’on pense pareil mais on n’ose pas le dire ». Je sais très bien pourquoi les gens n’osent pas le dire : les Juifs qui me disent ça ont peur de trahir, ils ont peur de perdre des amis, de se brouiller avec des gens de leur famille.
Donc oui, je me retrouve très souvent en première ligne parce que j’ai décidé que je ne tairais pas cette voix en moi : c’est trop douloureux pour moi de taire ça.
Certains m’en ont beaucoup voulu parce qu’ils avaient l’impression que ma parole, qu’ils avaient perçue comme étant celle d’une porte‐parole du groupe, les impliquait. Mais moi, j’essaie de parler en mon nom propre. Il y a des gens qui se reconnaissent dans ma parole et d’autres pas, mais je ne veux pas laisser la peur me bâillonner, je refuse, tout simplement.
En réalité, je ne saurais même pas comment faire autrement. Ces dernières années m’ont fait comprendre à quel point j’étais attachée à Israël, à notre tradition, à nos textes, à leur réinterprétation, à leur mise en garde contre l’hubris de la force qui est constante dans nos textes. C’est, selon moi, l’immense défi du judaïsme d’aujourd’hui : la question de ce que la souveraineté juive crée pour la pensée juive. C’est la question qui se pose à moi comme rabbin, comme exégète des textes. Et je n’ai pas d’autre choix que de le partager avec le monde.
ASD – Ce serait donc un livre religieux ?
DH – Quand, tout à l’heure, vous parliez de cet acte de relecture, j’ai repensé au mot « religieux ». Il existe un débat sur l’étymologie : « religare » ou « relegere ». Il y a des gens qui disent que « religieux », ça vient de l’acte de relier, en latin. Et Cicéron disait que ça venait de la capacité à relire, que la vraie religion, c’est ce qui nous permet de relire. De ce point de vue, mon livre est très religieux.
Je crois qu’on doit relire ce qui nous est arrivé, on doit relire la façon dont on s’est exprimés quand il nous est arrivé ce qui nous est arrivé, comment on y a réagi. Et on doit aussi constamment relire nos textes. Ça, c’est vraiment l’exercice juif de la lecture : croire que ces textes ont encore quelque chose à nous apprendre dans une situation inédite.
En relisant les dizaines de divrei Torah que j’ai prononcés depuis Yom Kippour 2023, je me suis rendue compte à quel point, tout au long de ces dernières années de guerre, semaine après semaine, j’interrogeais les fêtes juives, la parasha, etc. et à quel point, si souvent, dans la parasha, je trouvais quelque chose qui me semblait avoir été été écrit pour cette semaine‐là. C’est troublant. Il y a comme un hiatus entre l’actualité et ce qu’on raconte à la synagogue. Et, à mon sens, le travail du rabbin, c’est d’essayer de comprendre ce hiatus, de le relire, de l’interpréter. Même chose pour Pessah : on a vécu Pessah, chacun, autant de fois que l’âge qu’on a. Et, pour la première fois de ma vie, j’ai vécu ce Pessah au moment où une partie des nôtres était esclave à la frontière de l’Égypte.
Tout à coup, c’est comme si ces textes nous clignotaient, et je ne pouvais pas ne pas le voir. On me dit que j’aurais pu ne pas dire. Mais, pour ne pas dire, il aurait fallu que je puisse ne pas voir. Là, les textes se sont mis à clignoter et à demander à parler autrement. Alors j’ai essayé de dialoguer avec ces textes, mais en n’ayant aucun doute quant au fait que ma lecture des textes, évidemment, ce n’est pas celle de Ben Gvir, de Smotrich, de bien des rabbins orthodoxes, de courants messianistes. C’est une autre lecture. Elle n’est pas meilleure, mais elle n’est pas moins valable non plus.
ASD – Ces seize divrei Torah, ces seize moments où vous faites « parler la Torah », ont été prononcées dans un contexte religieux, dans une synagogue… Chaque drasha est-elle une réponse à une éthique, ou une pratique d’une éthique de la lecture ? Et est-ce que, par ailleurs, cette relecture que vous faites et le fait de les assembler, de les donner à lire ensemble, de rendre lisible cette progression et de regarder vos angles morts, est-ce une forme d’éthique qu’on pourrait rapprocher plus du religieux que du politique ?
Je pose la question parce que, si vous êtes souvent attaquée sur le rabbinat, c’est aussi très souvent politiquement qu’on vous accuse de ne pas avoir les bonnes idées, les bons réflexes, les bonnes façons de dire les choses, les bonnes alliances, les bonnes fidélités.
DH – Je crois que le judaïsme est une tradition éminemment politique. Je crois que tout commentaire de texte est politique, au sens noble du terme. C’est-à-dire que le judaïsme se pose toujours, et en toute circonstance, la question de la responsabilité dans le monde, qui est une question politique.
La Bible commence comme ça : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Tous les récits du judaïsme ont à voir avec la question de notre responsabilité, notre responsabilité de lecteur ou notre responsabilité d’acteur dans la société.
La tradition rabbinique est tout le temps dans un questionnement de la responsabilité qui est au cœur du judaïsme. Donc on peut dire que c’est une pensée ultra‐politique qui questionne toujours notre responsabilité et notre éthique dans le monde. C’est d’ailleurs le rôle des prophètes, toujours, que de susciter l’éthique, de ramener dans un chemin d’éthique.
ASD – Et pourtant, nous ne sommes pas dans une période de prophètes. Nous vivons une période où on appelle des rois partout. Et un des surnoms de Benjamin Nétanyahou parmi ses partisans est d’ailleurs « Bibi melekh Yisrael / Bibi roi d’Israël »…
DH – Nous sommes effectivement dans un temps qui encense un leadership de royauté, de royauté virile, d’ailleurs. Or, ce que nous enseigne le judaïsme, c’est que le roi ne peut régner que s’il sait écouter le prophète. Tous les prophètes sont là pour dire au roi : « Attention, tu t’es égaré ». Aujourd’hui, on ne veut pas entendre la voix des prophètes. Pour moi, le livre le plus fascinant à lire en ce moment dans la Bible, c’est Jérémie. Parce que Jérémie parle de l’intérieur de son peuple, comme les rabbins aujourd’hui. Il parle et on le jette en prison, on veut le lapider. On lui dit : « Tais‐toi, tu démotives les troupes et c’est la guerre ». On lui dit : « Tu es un traître », et on veut le tuer parce qu’il dit une parole qui, pour le groupe à ce moment‐là, n’est pas audible. Et pourtant, elle est vitale.
Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas qu’il y ait de roi, mais ça veut dire que le roi a besoin, toujours, à ses côtés, du prêtre et du prophète. Le prêtre, c’est celui qui aime le peuple et le console, et le prophète, c’est celui qui lui tend un miroir.
ASD – Le fait que vous ne vivez pas en Israël constitue un angle d’attaque pour certains. On vous reproche parfois de parler de l’extérieur, de vivre à l’abri des bombes et de la guerre. Nous avons souvent publié sur Tenoua des penseurs israéliens qui demandent aux Juifs de diaspora de prendre la parole sur ce qui se passe en Israël, comme Tomer Persico, Denis Charbit, Sefy Hendler, entre autres. Cela dit, vous êtes israélienne…
DH – Oui, j’ai fait mon alyah à 17 ans, et j’ai vécu en Israël, j’ai vécu des années de terrorisme, j’ai perdu des amis. J’ai la citoyenneté israélienne, je parle hébreu et je donne régulièrement des conférences dans cette langue, je suis en relation étroite et quotidienne avec nombre de mes collègues israéliens et de nombreuses personnalités politiques et intellectuelles du pays, y compris le président Herzog. Et d’ailleurs, je suis allée voter le 27 octobre en Israël. Mais la question n’est pas tellement là, car il s’agit, dans ce cas aussi, de délégitimer ma parole avant même que je ne parle.
Je considère que je n’ai de leçons de judaïsme et de sionisme à recevoir de personne. Je n’ai pas la même vision du judaïsme que d’autres, je n’ai pas la même vision du sionisme que d’autres, pour autant, je n’ai pas de leçons à recevoir. Je connais l’histoire du sionisme et celle du judaïsme. Très souvent, je reçois des leçons de judaïsme de la part de gens qui n’ont jamais ouvert une page de Talmud et des leçons de sionisme de la part de gens qui ne parlent pas hébreu et qui n’ont jamais vécu en Israël. Et je ne suis pas la seule à dire ça, nombreux sont les Israéliens et les Franco‐Israéliens qui ne supportent plus ces donneurs de leçons qui se sentent autorisés à vous dire quoi penser et comment penser, à nous traiter de traîtres ou de mécréants.
ASD – Certes mais ces attaques en légitimité sont quand même plus souvent dirigées contre vous… Comment les vivez-vous ?
DH – J’avoue que la polarisation autour de ma personne me dépasse. J’essaie de comprendre ce qu’il y a en jeu. Alors comment je vis ces attaques ? Honnêtement, celles venues de l’extrême gauche me passent au‐dessus de la tête, c’est plutôt un badge d’honneur que d’être attaquée par eux. Les attaques qui viennent du sein de la communauté juive, en revanche, sont compliquées pour moi parce que j’aime cette communauté et les gens qui la composent. J’ai un rapport de très forte tendresse à la communauté juive, je comprends parfaitement ses douleurs, et je comprends tant ses traumatismes et ses peurs que je sais exactement comment certains en arrivent là. Leurs attaques sont donc plus douloureuses pour moi, parce que très souvent je perçois bien comment ils en arrivent à cette folie et à cette violence‐là. Je ne peux pas simplement les balayer d’un revers de la main.
Je me rends compte que le 7 octobre et la montée de l’antisémitisme, le traumatisme et le réveil des fantômes de l’histoire juive, ont eu sur eux un effet de construction tribale parfaitement explicable : ce sentiment qu’on ne peut plus s’en remettre qu’à nous‐mêmes, que le monde est hostile, qu’il y a une terrible injustice qui nous est faite, et que l’unique moyen de nous défendre est cet esprit tribal et le recours à la force. Simultanément pourtant, j’observe que ce même traumatisme a eu sur moi et sur nombre de mes proches, un effet inverse : cela nous a rendus plus universalistes. Je ne parviens pas à comprendre comment on peut être aveugle à la souffrance humaine, d’où qu’elle vienne. Les gens qui nient le droit d’Israël à exister, la souffrance des Israéliens, le traumatisme et le réveil des angoisses juives légitimes, m’insupportent. Mais m’insupportent aussi les gens qui, parmi les nôtres, ne veulent pas voir la douleur palestinienne, ni reconnaître l’existence de ce peuple et prononcer des phrases aussi révoltantes que « Il n’y a pas d’innocents à Gaza ». Dans les deux cas, ces rhétoriques sont des outils de la négation non pas des moyens du combat de l’Autre, mais de la légitimité même de son combat pour ses droits et pour sa dignité.
ASD – Comment comprenez-vous alors les gens qui ne veulent pas entendre ce que vous avez à dire, non pas nécessairement être d’accord, mais entendre ?
DH – Lorsque j’ai écrit cet article en mai 2025, et que j’ai subi cette espèce « d’orage excrémentiel », j’ai perçu plusieurs types de refus de ce que je disais. Les premiers disent : « Ce que tu dis est faux, nous, on ne peut pas faire ça. Nous, les Juifs, ne sommes que des victimes ». Ces gens qui sont dans le déni veulent avoir une lecture d’un judaïsme qui a existé mais qui n’existe plus, qui était un judaïsme d’impuissants, un judaïsme de sans‐force, sans armée, donc un judaïsme aux mains pures et morales. Ensuite viennent ceux qui disent : « Oui, on fait ça, et alors ? Le monde nous l’a fait, donc c’est à notre tour de le faire. La guerre, c’est sale, alors nous menons une guerre aussi dégueulasse que les autres ». Ceux‐là sont dans un autre rapport à l’Histoire, comme si la création de l’État d’Israël nous avait débarrassés d’un questionnement ancestral d’éthique juive, y compris d’éthique de la guerre.
ASD – Certains vous demandent aussi de ne pas parler « maintenant », parce que c’est la guerre.
DH – Oui, j’appelle « argument de la buanderie » celui qui consiste à dire : « On en parlera quand la guerre sera finie. En attendant, lavons notre linge sale en famille ». Le problème aujourd’hui, c’est que tout est mis en place pour que cette guerre ne s’arrête jamais. Il faut donc en parler même pendant qu’elle est en cours. Je me réjouis d’ailleurs de voir qu’il existe encore en Israël des voix qui portent très haut l’auto-critique. Prenons l’exemple très actuel du film NAZA. On peut tout à fait adresser une critique à NAZA, et sans doute faut‐il le faire mais, avant tout, je trouve qu’il faut saluer une société en guerre dans laquelle il existe encore des gens qui font ça. S’ils le font, c’est pour que puisse être stimulé, en interne, un esprit critique qui pousse même à contrecarrer leurs propres arguments.
Par ailleurs, ce film, comme mon livre, comme bien des gens qui prennent la parole, posent un problème d’adresse. La vraie question que pose NAZA, c’est : « À qui s’adresse ce film ? » NAZA est fait pour les Israéliens, mais ils ne le verront pas. Et ce film sera vu par plein de gens qui vont instrumentaliser ses propos pour diaboliser Israël encore un peu plus. Mon livre, que j’adresse aux miens, risque de ne pas être lu par des gens avec lesquels je veux avoir une conversation. Et évidemment, il sera lu par des gens qui ne sont pas nécessairement bienveillants à mon égard, et surtout pas à l’égard d’Israël, même pas à l’égard des Juifs en général.
Pour autant, j’ai la conviction qu’il doit être écrit. Les Juifs n’ont jamais cessé d’interpréter la Torah, et la guerre n’est pas une situation qui doit interrompre l’art juif du débat. Le combat, dans le judaïsme, n’a jamais le droit d’interrompre le débat.
Une autre rupture m’inquiète : notre rapport au livre. Nos bibliothèques ont créé, malgré nous, du lien entre les générations. La bibliothèque juive fait que nous partageons les mêmes livres, même si nous ne les lisons pas de la même manière. J’ai la même bibliothèque que mon grand‐père, et peut‐être que certains extrémistes israéliens, mais nous en faisons des lectures différentes. Ce qui m’angoisse aujourd’hui, c’est le sentiment qu’un nombre croissant de gens n’ont plus de bibliothèque et ne lisent plus.
À cela s’ajoute l’IA, qui se met à produire des textes. Qui écrit les livres ? Peut‐on encore repérer si un livre a été écrit par un auteur ou par l’IA ? Je ne sais pas encore bien le formuler, mais j’ai le sentiment d’une menace de tabula rasa sur le récit et l’écriture, d’un danger existentiel pour l’humanité qui dépasse les questions du Proche‐Orient. Si nous ne savons plus lire, nous ne savons plus non plus nous relier ni nous relire.
ASD – Vous parlez de la menace de tabula rasa par l’IA, mais le propre d’une IA, c’est de ne rien créer, c’est un outil d’agrégation et de répétition du même, du déjà-créé. Est-ce que j’exagère si je comprends ce que vous dites comme la menace qu’on ne crée plus, qu’on ne lise plus, dans le sens où on ne relirait plus, où on ne serait plus capable d’inventer de nouvelles interprétations et où on tournerait en rond sur celles qui existent déjà ?
DH – Il y a sans aucun doute un manque de liant entre les temps de nos vies. Je pense souvent à cette phrase des Cahiers de prison de Gramsci qui dit en somme : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair‐obscur surgissent les monstres ». Il me semble que nous en sommes très exactement là, dans le temps monstrueux. Il y a un monde ancien qui est en train de mourir, il est peut‐être même déjà mort, et il m’arrive d’avoir l’angoisse d’être ce monde ancien, d’être un dinosaure qui va chercher dans des livres des messages qui nous attendraient, qui écoute les voix de nos ancêtres pour se nourrir, qui se pense comme héritier d’un monde encore en lui. Et un nouveau monde arrive, une espèce de trou noir ; on ne sait pas du tout ce qu’on va y trouver.
En attendant, nous sommes dans cette zone liminale où tout est monstrueux, politiquement. Alors ce livre, j’ignore si c’est un livre qui appartient au vieux monde ou si je l’ai écrit pour dans longtemps, pour quand des gens se demanderont comment les leaders religieux parlaient à ce moment monstrueux de l’histoire, ce qu’ils disaient à leurs fidèles.
ASD – Pourtant, vous le dédicacez à ceux qui viendront.
DH – Oui, c’est comme si je leur tendais un livre en disant : « J’espère que vous, vous pourrez le lire et en faire quelque chose ». Mais je ne suis pas sûre que ma parole soit audible pour notre génération, dans ce temps où on n’entend que les gens qui hurlent…

Sermons sous les décombres, de Delphine Horvilleur, Olivier Nora Éditions, 2026, 21€





