Textes choisis par Mira Niculescu et Francis Lentschner

Jacques Derrida, 2001
De quoi demain… dialogues, avec Elizabeth Roudinesco
Quand je suis arrivé pour la première fois en France métropolitaine, à l’âge de dix‐neuf ans, j’ai cru que j’allais cesser d’en souffrir [de l’antisémitisme]. J’ai naïvement pensé qu’en France, et surtout dans le milieu intellectuel ou académique, l’antisémitisme n’avait vraiment aucune chance. Cette illusion a duré, je ne m’en suis pas vraiment défait, même s’il lui arrive d’être brutalement interrompue par des « réveils ».

Albert Cohen, 1954
Le livre de ma mère
Peu après notre débarquement, mon père m’avait déposé, épouvanté et ahuri, car je ne savais pas un mot de français, dans une petite école de soeurs catholiques. J’y restais du matin au soir, tandis que mes parents essayaient de gagner leur vie dans ce vaste monde effrayant. […] La mère supérieure, pour laquelle je nourrissais une respectueuse flamme, soupirait en regardant mes boucles noires et murmurait parfois « comme c’est dommage », faisant ainsi allusion à mon origine juive.

Jean Ferrat, 1978
Ma France
Au grand soleil d’été qui courbe la Provence
Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche
Quelque chose dans l’air a cette transparence
Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche
Ma France
Cet air de liberté au‐delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France

Marcel Proust, 1920
La recherche du temps perdu
Le duc de Guermantes : « Pour un Français, être dreyfusard, c’est autre chose ; il est vrai que Swann est juif ; mais jusqu’à ce jour […], j’avais eu la faiblesse de croire qu’un juif peut être français, j’entends, un juif honorable, homme du monde. »

Emmanuel Levinas, 1963
Difficile liberté
Faut‐il dire enfin comment, dans les juiveries d’Europe orientale, la France était le pays où les prophéties se réalisent.

Serge Gainsbourg, 1978
Aux armes et cætera
Aux armes et cætera…

Enrico Macias, 1992
La France de mon enfance
La France de mon enfance
N’était pas en territoire de France
Perdue au soleil du côté d’Alger
C’est elle la France où je suis né.
La France de mon enfance
Juste avant son rêve d’indépendance
Elle était fragile comme la liberté
La France celle où je suis né.
Le soleil n’était pas celui de Marseille
Ma province n’était pas ta Provence
Je savais déjà que rien n’était pareil
Et pourtant mon cœur était en France

Joseph Kessel, 1962
Discours de réception à l’Académie française
Pour remplacer le compagnon dont le nom magnifique a résonné glorieusement pendant un millénaire dans les annales de la France ; dont les ancêtres grands soldats, grands seigneurs, grands dignitaires, amis des princes et des rois, ont fait partie de son histoire d’une manière éclatante, pour le remplacer, qui avez‐vous désigné ?
Un Russe de naissance, et juif de surcroît. Un Juif d’Europe orientale. […] Vous avez marqué, par le contraste singulier de cette succession, que les origines d’un être humain n’ont rien à faire avec le jugement que l’on doit porter sur lui. De la sorte, Messieurs, vous avez donné un nouvel et puissant appui à la foi obstinée et si belle de tous ceux qui, partout, tiennent leurs regards fixés sur les lumières de la France.

Albert Memmi, 1962
Portrait d’un juif
Je n’ai rien refusé hélas, c’est la nation qui m’a refusé, qui me laisse hors d’elle. Que je le veuille ou non, l’histoire du pays où je vis m’apparaît comme une histoire d’emprunt. Comment me sentirai‐je représenté par Jeanne d’Arc, entendrai‐je avec elle ses voix patriotiques et chrétiennes ? Oui, encore la religion ?
Que l’on me donne une recette pour considérer à part la tradition nationale et la tradition religieuse. Je ne puis oublier que l’héroïne nationale portait sont épée comme une croix ; comme la plupart des héros historiques. […] Comment aurai‐je pu m’identifier à un Clovis, naïf et bon ancêtre prestigieux des manuels de l’école primaire, qui, paraît‐il, aurait volontiers exterminé les méchants juifs ? Ou à Napoléon, si ambigu, si agacé par les juifs de son époque ? […] D’où ma gêne, mon appréhension, dès que l’on parle devant moi de tout ce qui touche à ce passé historique.

Alain Finkielkraut, 2016
Discours de réception à l’Académie française
La France s’est rappelée à mon bon souvenir quand, devenue société post‐nationale, post‐littéraire et post‐culturelle, elle a semblé glisser doucement dans l’oubli d’elle-même. Devant ce processus inexorable, j’ai été étreint, à ma grande surprise, par ce que Simone Weil appelle dans L’Enracinement le « patriotisme de compassion », non pas donc l’amour de la grandeur ou la fierté du pacte séculaire que la France aurait noué avec la liberté du monde, mais la tendresse pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable. J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son « après » n’avait rien d’attrayant.



