Salomé est une danseuse : une danseuse moderne, une danseuse expérimentale, une danseuse orientale, voire une strip‐teaseuse. La danse définit sa destinée depuis sa création, tant en être de papier que dans le corps réel de celles qui l’incarnent. Son corps tourbillonne sur des rythmes orientaux et vibre grâce aux mouvements colorés des sept voiles. Ses hanches séduisent et envoûtent, elles suggèrent sans dévoiler et attisent sans véritablement tout montrer. Enfin, tout dépend de qui l’interprète !
En 1909, Ida Rubinstein est la première danseuse moderne à se mettre complètement à nu devant les spectateurs. Une interprétation inédite de la fameuse danse des sept voiles, inventée par Oscar Wilde dans sa version de Salomé. Les spectateurs crient au scandale : comment danse et nudité peuvent‐elles être associées sur scène ? Cette performance provocante pose une question centrale dans le mythe de Salomé : qu’est-ce que la danse des sept voiles ? Et comment les danseuses de la Belle Époque se sont‐elles servi du vide chorégraphique pour danser la transgression ?

Une allégorie de la danseuse
« Elle dansa et plut à Hérode » [1]. Avant même d’être nommée, Salomé est une danseuse. Dès sa naissance dans les Évangiles, elle apparaît comme une danseuse anonyme. Sa fonction dans l’histoire biblique est de danser pour accomplir les volontés incestueuses de sa mère en séduisant le roi Hérode. Tout ce qu’on devine de cette danse, c’est qu’elle attise le désir masculin. En peinture, les artistes privilégient, jusqu’au milieu du XIXe siècle, la scène classique du mythe : la décollation du prophète Jean‐Baptiste obtenue grâce à sa danse. Pourtant, une tendance inverse se dessine ensuite : les artistes privilégient l’iconographie de Salomé qui danse. La femme fatale prend le pas sur le personnage biblique, comme la réalité de l’actrice déstatufie l’être de papier. La tête de Jean‐Baptiste disparaît peu à peu. Salomé devient définitivement une allégorie de la danse. Pourtant, à aucun moment, ni dans les Évangiles, ni dans l’écriture d’Oscar Wilde, la danse de Salomé n’est véritablement décrite. On devine son caractère sensuel et hypnotisant, potentiellement une manifestation de l’interdit. Bien qu’elle n’en soit pas totalement responsable, son corps dansant reste l’instrument du meurtre d’un saint. Loin de la danseuse classique, Salomé devient un outil d’explorations esthétiques et corporelles inédites pour les danseuses de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres. Mais quelle forme va prendre la danse des sept voiles ?
Loïe Fuller : les premiers pas de Salomé en danseuse moderne
« Salomé était une danseuse moderne, attendant de se produire sur scène [et] Loïe Fuller porte une place particulière dans la définition du canon du personnage pour en avoir présenté l’une des premières versions ». [2]
Née en 1862 et morte en 1928, Loïe Fuller est la première danseuse à donner corps à Salomé. Elle est célèbre pour ses chorégraphies de danses serpentines où vibrent et tourbillonnent des voiles colorés. Ses mouvements s’approchent de la danse orientale. C’est sous le joug d’un orchestre oriental que Loïe Fuller transforme Salomé en danseuse moderne. C’est la première à danser sur l’œuvre de Florent Schmidt, une adaptation opératique de la pièce de Wilde. Toutefois, son interprétation du personnage ne rencontre que des critiques. Trop extravagante, trop expressionniste, trop expérimentale, trop sensuellement décalée, trop moderne ! Elle ne séduit pas, car les spectateurs viennent voir le personnage pour sa beauté et sa fatalité, pas une interprétation expérimentale. Loïe Fuller fait danser Salomé en première. Elle transgresse par sa modernité, trop avant‐gardiste pour son époque. Toutefois, Salomé valse davantage avec la modernité subversive d’Ida Rubinstein.
Ida Rubinstein : de la modernité à la nudité

Quelques années plus tard, Ida Rubinstein, jeune danseuse slave, va faire fureur en portant – ou en enlevant… – le costume de Salomé. Un rôle qui va changer sa carrière et bouleverser l’histoire de Salomé.
Icône de la danse moderne, Ida Rubinstein est née en 1885 dans une famille juive ukrainienne et morte en 1960 dans les bras de sa femme. Elle domine le monde du divertissement de l’entre-deux guerres avec un réseau de choix : Erik Satie, Paul Valéry, Maurice Ravel et Kees Van Dongen. Sa professeure, Sarah Bernhardt, lui enseigne l’art du jeu dramatique. D’une Salomé à une autre, les deux font briller le personnage.
Si Loïe Fuller pose les premiers pas modernes de la danse des sept voiles, Ida Rubinstein laisse une empreinte féministe forte. C’est la première femme à se mettre complètement nue sur scène. Elle provoque un scandale pour avoir exposé sa nudité, mais aussi parce qu’elle est jugée trop mince. En effet, sa minceur lui confère un côté androgyne inédit dans l’histoire de Salomé et de la danse. Dans l’imaginaire de l’époque, la femme fatale est voluptueuse, mais pas trop non plus. Sa chorégraphie est constituée de postures expressives et abstraites. Elle fait beaucoup de mimes. Pour la danseuse, la musique est un corps en mouvement.
Évidemment, la pièce est censurée, l’exhibitionnisme étant de mise. Se mettre à nu sur une scène de théâtre, c’est un acte féministe. Dans une époque, où le corps de la femme doit être caché derrière un amas de vêtements, Rubinstein ose se déshabiller intégralement. Elle démontre que son corps lui appartient. Consciente du pouvoir de sa sensualité dans le regard masculin, elle joue Salomé pour créer un scandale et faire carrière. Rubinstein est une figure provocatrice de l’époque, qui prend des risques en assumant sa féminité et sa bisexualité. Ainsi, les femmes se réapproprient le corps de Salomé pour habiter un nouvel art : celui d’une féminité osée, assumée, jugée scandaleuse et trop avant‐gardiste dans le regard d’une époque qui semble l’obséder.
Mais qu’est-ce que la danse des sept voiles ? Un mélange de danse moderne, d’affirmation de la femme ou les prémices masqués du strip‐tease ? Salomé ou plutôt les actrices qui l’incarnent y répondent de manière claire : c’est le regard de l’homme sur la femme que les femmes se réapproprient. Un regard omniprésent dont les femmes ont finalement toujours su – sans véritablement toujours pouvoir – se défaire !
Ishtar : la déesse de la sensualité et de la transgression
Si la danse de Salomé n’est pas décrite, son caractère « exotique » ou oriental se devine. Sensualité, nudité, hanches, manipulation, renvoient à la danse orientale. Et pour cause, la source de la danse des sept voiles serait une adaptation d’un mythe d’origine babylonienne et assyrienne : l’histoire de la déesse Ishtar. La légende met en scène la déesse Ishtar, divinité de l’amour charnel qui brave les portes de l’enfer pour retrouver son mari Tammuz décédé. Le gardien la laisse entrer, mais à la condition qu’à chacune des portes elle enlève un vêtement. À la septième porte, elle est complètement nue. Très en colère, Ishtar s’en prend à la déesse des enfers qui l’enferme. Mais l’activité sexuelle sur terre baisse, et les dieux finissent par la libérer,sans son amant.
Une danse orientale…
Si, encore une fois, la danse d’Ishtar n’est pas définie, elle est une déesse orientale, donc cela suggère qu’elle pratique la danse orientale. C’est un exercice qui accentue les mouvements de poitrine et de hanches. La danseuse intensifie le mouvement et les fait bouger de plus en plus vite. Cette danse est source de plaisir, faite pour aguicher le spectateur.
Ce mythe raconte moins une danse qu’un effeuillage. Ishtar se fait dépouiller de ses vêtements à la demande du garde. À l’instar de Salomé, Ishtar est prête à tout pour obtenir ce qu’elle désire, même braver la mort. Ce sont deux déesses de la sensualité, donc de la transgression, entremêlées à la mort. Par ailleurs, la Bible est alimentée de connotations sexuelles : on s’intéresse moins à Salomé qu’aux conséquences des actes qu’elle produit. Peu importe la danse, c’est le pouvoir de fascination qu’elle exerce sur le regard masculin qui compte. Salomé plaît, parce qu’elle danse et dévoile son corps pour séduire.
… ou plutôt un strip-tease ?
En fin de compte, la danse des sept voiles représente une des premières mises en scène du strip‐tease. Si l’on prend la définition du strip‐tease, c’est « un spectacle qui consiste à attirer en enlevant, ou exciter en arrachant si le désir est maximal » [3]. En ce sens, l’enjeu du strip‐tease est d’ôter ses vêtements de manière érotique. S’il n’a pas d’équivalent en français, le mot effeuillage semble être un synonyme de choix car la danseuse retire peu à peu, dans une chorégraphie sensuelle, ses vêtements. Dans la pièce de Wilde, la danse des sept voiles est une danse double, visible dans sa forme, mais invisible dans ses enjeux.
L’enjeu de la danse des sept voiles n’est pas la chorégraphie, mais l’exposition de la nudité. Plus que le spectacle dans la forme, c’est sa réception par le regard masculin qui importe – malheureusement, Salomé n’existe pas en dehors du regard masculin. Elle est victime et bourreau à la fois. Elle porte en elle la vie, la mort, l’androgynie, le danger et l’étranger.
Exotisme ou érotisme ?
Le caractère exotique de la danse des sept voiles renforce cette analogie avec le strip‐tease. Premièrement, l’idée de l’ailleurs ajoute une plus‐value. En effet, l’imaginaire collectif de l’époque est fasciné par le corps de l’Autre. Celui‐ci est alors légitime à être nu. Deuxièmement, le côté sauvage, animal et instinctif du corps exotisé accroît l’érotisme. L’imagination d’un corps nu étranger, offert au spectacle, excite davantage l’homme, puisqu’il constitue l’accessible, la possession et le désir de l’interdit. Troisièmement, le corps de ces femmes est considéré comme une possession coloniale par les hommes occidentaux. Elles seraient sexuellement disponibles et soumises pour satisfaire leurs fantasmes de domination.
Les Salons Salomé : strip-tease dans les cabarets
Dans les cabarets des années dix, vingt ou trente, des milliers de courtisanes jouent Salomé. Le strip‐tease devient la tête d’affiche de tous les cabarets européens et américains dans l’entre-deux-guerres. Salomé est le personnage principal de ces divertissements. Aux États‐Unis, après la Grande Guerre, la foule se précipite à Broadway pour voir les strip‐teases. Dans une mise en scène où éclairages et effets lumineux sont de rigueur, une danseuse fait son apparition et disparaît. À chaque disparition, elle se débarrasse d’un vêtement qu’elle jette dans le public. Quand elle est nue, pour préserver la morale, elle met les mains devant son sexe. Toutes les trois semaines, la police fait une descente pour formalités administratives. Pour le spectacle du lendemain, la danseuse doit porter une culotte. Puis, la nudité redevient la norme. Dans les cabarets parisiens, l’américanisation devient la norme. Les dancings et le strip‐tease envahissent les capitales européennes.
Danse moderne ou strip-tease ?
Quelle est la différence entre la danse moderne et le strip‐tease ? Lorsque qu’Ida Rubinstein s’effeuille petit à petit afin de danser nue sur scène, que fait‐elle, serait‐ce un strip‐tease ?
Outre l’objectif esthétique et avant‐gardiste – malheureusement souvent incompris –, les premiers pas de la danse moderne se heurtent à la question de la sensualité. Et lorsque les danseuses interprètent la danse des sept voiles, la frontière entre les deux semblent s’étioler. D’ailleurs, si le public va voir Salomé, ce n’est pas seulement pour le drame, mais aussi pour les sept minutes cruciales de danse. Il n’est pas exclu que nombre de spectateurs viennent uniquement pour le déshabillage et le strip‐tease. Même si en théorie, ces représentations doivent être plus morales que dans un cabaret.
Toutefois, à la différence de la danseuse de cabaret, Maud Allan ou Ida Rubinstein choisissent de le faire, tandis que les autres sont souvent contraintes de le faire, vulnérables financièrement. Ainsi, la danse des sept voiles n’est rien d’autre qu’un strip‐tease, puisque son intérêt se révèle moins dans la chorégraphie que dans l’exposition de la nudité féminine. Dans ce contexte, Salomé enflamme les cabarets, et devient personnage principal des revues. Elle participe de plus à érotiser la danse moderne et l’opéra.
Personnage populaire de la Belle Epoque et de l’entre-deux-guerres, Salomé est l’étoile qui règne sur la planète du divertissement. En revanche, encore une fois, Salomé ou la danse des sept voiles ne sont que des figures écrans sur lesquelles les artistes masculins projettent leur fantasme. Parce qu’elle est Autre, les actrices qui l’incarnent deviennent l’image de l’interdit, qu’on censure officiellement mais qu’on entretient officieusement. Si certaines danseuses qui interprètent Salomé sont des « belles juives », elles se jouent des stéréotypes et s’en servent pour manipuler le regard masculin.
L’avantage d’incarner l’altérité réside dans l’expérimentation. Salomé est une précurseure des arts et ouvre la voie à la danse moderne, mais aussi aux films muets hollywoodiens. À l’image d’Ida Rubinstein, de plus en plus d’artistes juives incarnent Salomé et cherchent à proposer une nouvelle définition du personnage, en manipulant le regard masculin.
[1] Marc VI, 22 et Matthieu XIV, 6
[2] Tony BENTLEY, Sisters of Salomé, New Haven, CT, Yale University Press, 2002, p.44
[3] Longman, Dictionnaire en ligne, consulté le 4 mai 2023, : « a performance in which someone takes off their clothes in a sexually exciting way ».






