Lire la première partie du récit d'Ismaël

27 juin
Depuis la veille, nous découvrons Cracovie. La lumière frappe les murs ocres, un parc encercle la ville ; partout, des trouées de verdure apparaissent. Comme un bout d’Italie au cœur de l’Europe de l’Est. Une atmosphère d’insouciance flotte dans les rues et se superpose au souvenir des vestiges du ghetto juif.
Au sein du groupe, les liens se resserrent. Le soir, autour d’un verre, on dépasse le small talk, cette parole vide, pour effleurer des choses plus personnelles. Nos relations, nos doutes ; ce moment si particulier du mitan et de la fin de la vingtaine où les anciennes amitiés se fanent, saccagées par l’ambition, par ce désir de réussite qui nous porte et nous dévore. Pendant quelques heures, le temps s’étire ; on oublie les thèmes du voyage.
Ici, j’ai l’impression de toucher du doigt ce qu’est l’altérité — un mot vidé de sa substance à force d’être employé jusqu’à la corde. Sans FASPE (Fellowships at Auschwitz for the Study of Professional Ethics), je n’aurais sûrement jamais passé une soirée dans un bar à cocktails avec un prêtre luthérien, un urologue ou une pasteure libérale.
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Dans une salle du Musée d’Histoire de Cracovie, nous poursuivons nos échanges sur les dilemmes des journalistes sous le IIIe Reich.
D’abord, avec le cas de Louis Paul Lochner, chef du bureau berlinois d’Associated Press (AP). Journaliste réputé, il choisit de rester après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. À quel prix ? Quand le gouvernement lui demande de licencier ses journalistes juifs, il s’exécute, tout en promettant de leur trouver du travail ailleurs. Sous son égide, AP conclut un accord avec les nazis pour leur fournir des photos, qui serviront à nourrir leur propagande antisémite. En outre, les journalistes d’AP continuent à nouer des contacts avec la nomenklatura nazie. Sont‐ils allés trop loin ? AP s’est justifiée en soulignant qu’il s’agissait d’une agence de presse tournée vers le monde entier, et que la seule façon d’informer était de rester au plus près du régime, en trouvant le bon équilibre entre le contact et la distance. On pourrait objecter que ce sont des histoires que l’on se raconte a posteriori pour rationaliser ses actions. Pourtant, AP a bien écrit sur les premiers camps de concentration dès 1933, notamment celui de Dachau. En janvier 1939, Lochner n’élude pas les propos d’Hitler sur « l’annihilation de la race juive en Europe ». C’est encore AP qui, dans une dépêche datée de juin 1942, écrit : « Selon la section britannique du Congrès juif mondial, on estime aujourd’hui que plus d’un million de Juifs ont été tués ou sont morts des suites de maltraitances dans les pays dominés par l’Allemagne ». Des mots qui seront noyés sous le flot de l’actualité de la guerre.
Je découvre aussi le travail de la journaliste américaine Sigrid Schultz, correspondante en Allemagne pour le Chicago Tribune. Dès les débuts du nazisme, elle couvre les attaques et les boycotts contre les magasins juifs. Les autorités n’apprécient pas ses articles sur les demandes de démission d’universitaires juifs et communistes. À rebours de la technique classique de l’entonnoir, qui consiste à placer les informations les plus importantes au début d’un article, elle adopte celle du sandwich. Ainsi, dans l’un de ses articles, l’annonce de l’ouverture d’un camp de concentration pour les prisonniers politiques est enfouie sous des informations moins sensibles. Une façon de ne pas attirer l’attention et d’échapper à la censure. Sigrid Schultz incarne à sa manière ce Spielraum, cette marge de manœuvre et cette agentivité que l’on peut déployer, même dans les contextes les plus troublés.
Les échanges se poursuivent. Peut‐on tracer une frontière morale nette entre la complicité et le fait de continuer à exercer notre profession ? Doit‐on rester des spectateurs ? Sheila, l’une des responsables de la cohorte des journalistes à FASPE, nous demande : « Est-ce notre job de défendre la démocratie ? » Je ne sais pas. J’ai l’impression que les journalistes se pensent au‐dessus de la mêlée, se complaisent dans une forme de grandiloquence. Mais, dans sa bouche, je me dis que ces mots ont un sens. Sheila est une journaliste d’investigation qui a commencé sa carrière aux Philippines, où elle a couvert la dictature de Marcos. Elle sait de quoi elle parle.

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28 juin
Depuis la fenêtre du bus défile un paysage de campagne brûlé par le soleil. Nous nous approchons d’Auschwitz. Thorsten nous prévient : certaines choses pourraient nous mettre mal à l’aise. Ces maisons proprettes à deux pas du camp ; ces touristes qui mangent des glaces à l’entrée, ou ceux qui, le téléphone vissé à la main, mitraillent le lieu de photos. « Mais nous, nous ressemblons à quoi ? Nous ressemblons à des touristes en short et en T-shirt. »
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À l’entrée du camp, je repense à ces propos de SS rapportés par Primo Levi dans Naufragés et rescapés : « De quelque façon que cette guerre finisse, nous l’avons déjà gagnée contre vous ; aucun d’entre vous ne restera pour porter témoignage, mais même si quelques-uns en réchappaient, le monde ne les croira pas. Peut-être y aura-t-il des soupçons, des recherches faites par les historiens, mais il n’y aura pas de certitude parce que nous détruirons les preuves en vous détruisant. Et même s’il devait subsister quelques preuves, et si quelques-uns d’entre vous devaient survivre, les gens diront que les faits que vous racontez sont trop monstrueux pour être crus : ils diront que ce sont des exagérations de la propagande alliée, et ils nous croiront, nous qui nierons tout, et pas vous. L’histoire des Lager, c’est nous qui la dicterons. »
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Nous passons la nuit dans un hôtel un peu glauque, situé à quelques kilomètres d’Auschwitz. Sheila propose à ceux qui veulent passer un peu de temps au calme de la rejoindre au sous‐sol. Elle et Barbara noircissent leurs carnets ; Andy écrit quelques bribes sur son ordinateur.
J’ouvre le recueil de Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra, Auschwitz I, publié aux éditions de Minuit. Je me raccroche à ses fragments pour essayer de comprendre, de circonscrire cette journée. Page 46, elle évoque l’une de ses camarades, dont le corps exsangue gît dans un fossé : « Et la main se tordait vers nous dans un appel désespéré. La main retombe – une étoile mauve fanée sur la neige […] Nous restions immobiles. La volonté de lutter et de résister, la vie, s’étaient réfugiées dans une portion rapetissée du corps, juste l’immédiate périphérie du cœur ». Delbo, encore, page 63, sur l’inhumain et l’humain : « Des mortes jonchaient la neige, dans les flaques. Il fallait quelquefois les enjamber. Elles nous étaient d’ordinaires obstacles. Il nous était impossible de ressentir quoi que ce fût encore. Nous marchions. Des automates marchaient. Des statues de froid marchaient. Des femmes épuisées marchaient. »
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29 juin
Nous sommes à Birkenau. La forêt enserre le camp. Notre guide, Pawel, est un ancien journaliste. Il a une barbe de trois jours, porte une chemise blanche un peu trop grande pour lui. « La responsabilité morale grandit avec l’âge », nous dit‐il. Il conclut : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour rendre le monde meilleur ? »
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À la fin, une personne de la cohorte des leaders religieux nous propose de prier en cercle. Un chant hébreu résonne, non loin des chambres à gaz. L’émotion se mêle au malaise. J’ai l’impression qu’on se raccroche à la religion pour se souvenir des victimes et des survivants. Après coup, je repense à ce cours sur Primo Levi suivi il y a quelques années. Nous avions étudié ce passage de Si c’est un homme où Primo Levi ne supporte pas qu’un survivant – Kuhn – remercie Dieu de l’avoir sauvé, comme s’il s’agissait d’une élection divine, d’une théodicée :
« Kuhn est fou. Est-ce qu’il ne voit pas, dans la couchette voisine, Beppo le Grec, qui a vingt ans, et qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait, et qui reste allongé à regarder fixement l’ampoule, sans rien dire et sans plus penser à rien ? Est-ce qu’il ne sait pas, Kuhn, que la prochaine fois ce sera son tour ? Est-ce qu’il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd’hui est une abomination qu’aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l’homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais plus réparer ? Si j’étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre. »
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30 juin
Peut‐on encore croire en Dieu après ça ? Oui, assure un pasteur de mon groupe interdisciplinaire.
Nous sommes réunis pour parler de ces deux derniers jours. Je repense à cette dépêche de l’AP de juin 1942 qui annonçait le génocide. Sans aucune conséquence, l’attention était portée ailleurs. C’est comme dans La Peste de Camus, un roman souvent lu comme une allégorie du nazisme : la presse couvre le spectaculaire, ce qui est immédiatement visible – la mort des animaux dans les rues –, mais oublie les êtres humains qui meurent dans l’intimité de leur chambre à coucher. « Tel est le pouvoir terrifiant de l’inertie : tant que la ville n’est pas couverte des stigmates ostensibles de la peste, on peut encore s’arranger pour nier l’évidence, privilégier le confort de la routine à la préservation de notre propre vie et de celles des autres, laisser défiler sur les ondes les chiffres alarmants des morts sans faire soi-même le calcul, insignifier jusqu’aux preuves les plus flagrantes pour s’offrir encore quelques instants d’insouciance », analyse Marylin Maeso, qui, dans La petite fabrique de l’inhumain, part du décryptage du roman de Camus pour proposer une réflexion sur l’éthique. Un essai passionnant, que je traîne dans ma valise et qui résonne avec ce voyage.
On retrouve le même danger chez les médecins. « J’ai beaucoup pensé aux médecins qui étaient guidés par un pur sentiment d’autorité, et non plus par leur expertise médicale. Je ressens souvent ce sentiment d’autorité de par mon éducation, de par mes collègues, ce qui annule mes capacités de compassion. Je le lie à ce qui s’est passé ici », nous dit une médecin de notre groupe. Toujours dans La Peste, le docteur Rieux doit cloisonner ses émotions pour agir, soigner et ne pas être le jouet de forces internes. Mais n’est-ce pas entrer dans le processus de la déshumanisation ? « Consentir à l’abstraction, n’est-ce pas courir le risque de s’y perdre ? », s’interroge Marylin Maeso. Elle développe : « Quand la peste est dans l’air, comment continuer à respirer sans risquer de la diffuser et de contaminer un peu plus les autres ? En faisant attention. En prêtant attention. »
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3 juillet
Que faire de ces pensées en vrac, de ces discussions, de ces cahiers noircis ? Que retenir ? Comment tout articuler ?
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De retour à Cracovie, dans un restaurant du centre‐ville, David Goldman, le fondateur de FASPE, tient à nous dire quelques mots pour cette dernière soirée : « L’incertitude n’est pas une faiblesse, il faut embrasser votre incertitude. Mais ne prétendez pas que vous avez le droit d’être un spectateur. Vous avez le choix d’être complice ou non. »
Bientôt, nous retrouverons notre lieu de travail, nous nous replongerons dans notre vie quotidienne mise entre parenthèses pendant ce voyage. Je repense à ce poème de Charlotte Delbo, Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants, lu en groupe il y a quelques jours. Dans ce texte, Charlotte Delbo revient sur l’expérience de “l’après-Auschwitz”, cette séparation radicale entre elle et les autres. Elle partage sa colère face à ceux qui évoluent, insouciants, dans la vie ; ceux qui baignent dans l’hédonisme, captent ces instants de temps qui échappent au temps ; ceux qui ne sont jamais ramenés à un passé traumatique. Survivre, c’est « être coupé de ses semblables à cause d’une clairvoyance qui blesse comme une lumière trop vive », pour reprendre les mots d’Anny Dayan Rosenman dans Les alphabets de la Shoah. « Le survivant, poursuit‐elle, sait ce que l’homme ordinaire peut ne pas savoir. Il sait que tout est possible mais aussi que la vie se nourrit de la mort. »
Un concentré de ce poème de Charlotte Delbo. Elle écrit :
« comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie. »
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Ce soir du 3 juillet, nous sommes dans un bar karaoké de Cracovie. Avec Sonia, nous chantons Supercut de Lorde, la bande‐son de l’été de nos seize ans. Nous prenons du champ, nous nous éloignons de cette « lumière trop vive » qui blesse le survivant ; nous sommes des jeunes gens prêts à faire la traversée vers cette insouciance inquiète ; nous sommes 42 à croire au pouvoir de nos métiers.
Car, oui, « ce serait trop bête, à la fin, que tant soient morts » et que nous vivions, nous, sans rien faire de notre vie.



