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C’est en 1962 que paraît Portrait d’un Juif, aux éditions Gallimard, dans la célèbre Collection blanche. Plus personnel encore que tous ses autres autres essais, Portrait d’un Juif est sans aucun doute l’un des textes les plus importants d’Albert Memmi, bien que moins connu que son célèbre Portrait du colonisé. À l’heure où ce texte est publié, Albert Memmi s’est installé de manière définitive à Paris avec sa famille. C’est depuis la France que Memmi constate avec amertume que les Juifs sont les éternels oubliés des décolonisations et que partout, et sûrement pour toujours, les Juifs sont opprimés : “Il devenait évident que notre dimension juive ne se résolvait nullement dans notre qualité nouvelle de citoyen”, écrit‐il alors dans la préface du Portrait d’un Juif . Mais là encore, tout comme pour le Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur (1957), Albert Memmi cherche avant toute autre chose à se comprendre lui‐même : “Si je passe de cet autoportrait à une peinture plus générale de la condition juive, c’est pour mieux me saisir. Je cherche à comprendre qui je suis en tant que Juif, quel sens a pris ma vie de ce fait, ce que je vis maintenant de ma vie unique et passagère ; et après tout, cela suffit bien”[1]. Sans cesse, il tente de justifier sa démarche et de la rendre personnelle. Et, sans cesse, ses portraits se trouvent être universels.
Définir l’être juif
Qu’est-ce qu’un Juif, qu’est-ce que l’être juif ? Tant d’intellectuels, de philosophes, de sociologues – juifs et non juifs – ont tenté de définir cette notion, sans pour autant y arriver vraiment. L’exemple le plus connu est sûrement Jean‐Paul Sartre qui, dans ses Réflexions sur la question juive (Gallimard, 1946) définit avant tout le Juif dans les yeux de l’antisémite – l’antisémite fait le Juif. Pour Albert Memmi, qui doit d’ailleurs la publication de ses premiers écrits à Sartre, le Juif existe en tant que tel, et non par rapport à l’antisémite, et est un opprimé, à l’image du colonisé dont il a aussi fait le portrait. C’est cet essai en deux tomes, Portrait d’un Juif et La Libération du Juif, que Memmi, tout en se rapportant à sa propre expérience, définit la vie et les expériences du Juif, telles que l’angoisse et la menace. Dans ces deux portraits, Memmi montre ainsi que “[les] bonheurs du Juif se payent exagérément cher ; qu’ils sont contigus à la menace, qui ne cesse de rôder, même autour des capitales, et même dedans ; que l’anxiété juive est ainsi entretenue, relancée par l’écho, jamais totalement éteint, des gémissements des Juifs, opprimés, spoliés, tués, quelque part dans le monde”[2]. L’antisémitisme est donc bien présent dans les analyses de Memmi, qu’il considère être comme “un dénominateur commun de notre vie”. Mais, comme l’explique le chercheur indépendant Alexandre Journo, Albert Memmi va plus loin que nombre de penseurs ayant tenté de s’intéresser à l’antisémitisme : alors que ces derniers se sont focalisés sur l’antisémite, Albert Memmi explore les effets de l’antisémitisme sur les Juifs. “Albert Memmi se demande comment l’antisémitisme nous transforme, comment il façonne nos schémas mentaux, nos relations aux autres, notre rapport à la politique, à la transmission, à la religion” précise‐t‐il[3].
Dans la préface de Libération du Juif, Memmi écrit : “À des degrés divers, mais partout, le Juif est objectivement séparé des autres, minoritaire, vivant sous une menace plus ou moins aiguë, frappé périodiquement de catastrophes, qui l’atteignent au moins dans les siens. Le résultat en est qu’il est aussi intérieurement menacé, anxieux, séparé de lui-même, vivant une vie culturellement et socialement abstraite et amputée”. L’antisémitisme a donc des conséquences sociales, psychologiques, économiques sur le Juif. Celles‐ci conduisent ainsi les Juifs à l’assimilation, au mariage mixte, au changement de nom, … autant de tentatives d’échapper à leur condition.
À la publication de son livre, une partie de la communauté juive reproche fortement à Memmi de ne faire de l’existence juive qu’un agrégat de malheurs. Pourtant, le penseur définit aussi l’être juif comme une “appartenance positive à un groupe et à une culture”[4]. Il développe : “la culture d’un peuple n’est pas seulement livresque : elle est ce monument, baroque mais foisonnant, d’institutions, de rites, d’habitudes collectives, d’attitudes mentales”. Ainsi, les rituels et traditions font partie de la culture juive, tout comme l’art ou la littérature. Cette culture est propre aux Juifs et est, de fait, différente des autres : “être juif, c’est aussi ne pas être de la même culture que les autres”, d’en être aussi en partie exclu.
Être juif, selon Memmi, c’est donc avant tout en avoir conscience, ce qui a conduit Albert Memmi à créer le concept de judéité. Il lui semble en effet que le terme “judaïsme”, trop large et contraignant à la fois, ne peut définir le sentiment, la conscience d’être juif. “La judéité, serait exclusivement la manière pour un Juif de l’être, subjectivement et objectivement. La manière dont il se sent juif et dont il réagit à la condition juive”, explique‐t‐il alors. “La judéité est variable d’un individu à un autre, dans son intensité et même dans ses éléments”[5]. Le judaïsme est désormais défini comme “l’ensemble des traditions culturelles et religieuses” juives. Enfin, à son triptyque s’ajoute le terme de “judaïcité” désignant cette fois‐ci le groupe juif, “un ensemble de personnes juives”.
Albert Memmi résume ainsi sa pensée :
“À la question “qu’est-ce qu’un Juif ?”. Voilà quelle aurait été ma réponse ; être un Juif, pour moi, c’est en somme :
Avoir conscience de l’être,
C’est une condition objective,
C’est appartenir à une certaine culture.
Ce qui ne serait pas dramatique, si je n’avais découvert en même temps qu’il s’agissait :
De la conscience d’un malheur,
D’une condition d’oppression,
D’une culture aliénée”[6].
Le sionisme comme libération
Après avoir dressé l’inventaire de l’être juif dans ce double portrait, Albert Memmi ne peut laisser ses lecteurs sans leur donner des solutions au problème qu’il vient de démontrer, même si celles‐ci peuvent déplaire : “Les solutions à ces différents malheurs, que je finis certes par suggérer, viennent toujours en plus ; comme des chapitres supplémentaires, nécessaires pour moi, il est vrai, mais que l’on peut refuser, me semble-t-il, sans que cela contredise l’inventaire lui-même”[7]. Déjà en conclusion de son Portrait du colonisé, Albert Memmi suggérait que la libération du colonisé ne pouvait être que nationale. Ici, le constat est le même : “Opprimé comme peuple, et vivant comme tel, le Juif doit être libéré comme peuple [...]. En bref, la libération particulière des Juifs s’appelle une libération nationale, et cette libération nationale du Juif est appelée l’État d’Israël”[8], écrit‐il dans le dernier chapitre de son essai. “Puisqu’il est impossible au Juif de vivre pleinement parmi les autres, il faut ôter le Juif du milieu des autres”. Pour cela, seul un “mouvement de libération nationale” est possible, mouvement qui porte le nom de sionisme[9].
En 1966, à la publication de l’essai, Israël est encore une jeune nation que Memmi observe depuis la France. Albert Memmi est alors vigilant : “Les actes de ses gouvernements m’ont souvent indignés ; je ne me suis jamais privé ni de les discuter ni de les dénoncer”, commente‐t‐il dans le dernier chapitre de Libération du Juif. Il a évidemment été reproché à Memmi, auteur du célèbre Portrait du colonisé (1957), de ne pas voir une dimension coloniale au sionisme. En effet, Memmi affirme que l’État d’Israël “n’est pas une entreprise coloniale ou impérialiste, comme on le soutient dans une partie de la gauche. C’est un fait national, c’est la conséquence d’une aliénation, l’effort d’y porter remède”[10]. Il ajoute : “À l’encontre de beaucoup d’autres situations conflictuelles, ici seule la paix est au contraire la solution, la paix par la négociation, puisqu’il faut bien arriver, tôt ou tard, à faire coexister deux populations et deux vocations nationales également justes”. D’ailleurs, Memmi sera, dès les années quatre‐vingt et pour longtemps, un fidèle membre de La Paix maintenant, le premier mouvement israélien pour la paix.
La paradoxe de Memmi réside alors dans son choix de rester vivre en France, plutôt que de s’établir en Israël comme certains membres de sa famille, lui qui voyait la création d’un État‐nation comme seule libération possible du peuple juif. Mais Albert Memmi est plus que tout attaché à la liberté de chacun et considère l’appartenance à un peuple, là encore, comme un choix : “Naturellement, personne n’est obligé de confirmer son appartenance à un peuple, fût-il en danger. [...] Je dirais que l’essentiel pour un opprimé est de reprendre sa vie en main. Et pour cela, de commencer par prendre conscience de ce qu’il est devenu, et de sa place exacte au milieu des autres, avant de se décider à l’action”[11].
Une philosophie de la condition juive plus que jamais pertinente
En 2026, Libération du Juif, publié par Gallimard en 1966, fête ses soixante ans. Depuis sa publication, de nombreux événements ont poussé Albert Memmi à actualiser sa pensée, ou plutôt à rappeler à quel point ces textes – Portrait d’un Juif (1962) et Libération du Juif (1966) – n’ont en rien perdu de leur pertinence. Déjà dans la préface de la réédition de Portrait d’un Juif en poche, datant de 2003, Albert Memmi écrivait : “Il est toujours aussi difficile d’être juif. […] Jamais peut-être la majorité des Juifs ne s’est sentie aussi tragiquement seule et désarmée”[12]. En 2003, Albert Memmi observait que, depuis 1962, pas grand‐chose n’avait changé sinon que, désormais, “on [souhaitait] de plus en plus ouvertement la disparition, c’est-à-dire la destruction, de l’État juif”. Et d’ajouter : “Comment les Juifs ne seraient-ils pas angoissés à la seule idée de cette éventualité ? Comment ne seraient-ils pas replongés dans les ténèbres et les menaces de leur histoire ?”[13]. Depuis le début des années soixante, des événements ont jalonné l’histoire des Juifs et d’Israël : la guerre de Six Jours de 1967 avait fait trembler les Juifs du monde entier ; les attentats de Munich (1972), de Copernic (1980), de la Rue des Rosiers (1982), avaient créé la peur en chacun et chacune d’entre eux ; Yitzhak Rabin avait été assassiné (1995) et le conflit israélo‐palestinien ne cessait de s’envenimer et de radicaliser les partisans de l’un ou de l’autre bord… Pourtant, à l’heure où Albert Memmi écrivait ces mots, en 2003, nous n’avions pas encore vécu l’assassinat d’Ilan Halimi, les attentats d’Ozar Hatorah ou de l’Hyper Cacher, ni les massacres du 7 octobre 2023, la guerre à Gaza et la hausse considérable des actes et agressions antisémites partout dans le monde… Autant de tragédies qui montrent que les portraits d’Albert Memmi éclairent toujours aussi bien la condition juive et la situation d’oppression qui touchent les Juifs du monde.
On pourrait me demander d’où vient mon intérêt pour Albert Memmi. Née à Paris d’une mère juive ashkénaze, j’ai grandi avec les récits de la Shoah plutôt qu’avec ceux de l’exil séfarade ou de la colonisation. Pourtant, sans les chercher, les liens avec Albert Memmi se tissent au fil de mon jeune parcours. Nous avons en commun l’Hachomer Hatzaïr, ce mouvement de jeunesse dans lequel nous avons chacun milité, lui en Tunisie à la fin des années trente, moi à Paris dans les années 2010. Il y a, ensuite, la rue Saint-Merri : il y habitait depuis son retour en France en 1956. Des décennies plus tard, cette rue fut celle de mon école secondaire où je vivais mes joies et mes peines adolescentes. Il me plaît d’imaginer que nous nous sommes croisés, lui à un âge avançant et moi, encore enfant, un gros sac sur le dos.
Victoria Géraut‐Velmont
[1] Albert Memmi, Portrait d’un Juif, Gallimard, 1962
[2] Albert Memmi, L’homme dominé, Gallimard, 1968
[3] Alexandre Journo dans le colloque en hommage à Albert Memmi le 12 décembre 2021 au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.
[4] Albert Memmi, L’homme dominé, Gallimard, 1968
[5] Albert Memmi, L’homme dominé, Gallimard, 1968
[6] Ibid.
[7] Albert Memmi, Libération du Juif, Gallimard, 1966
[8] Ibid.
[9] Guy Dugas, La Quarantaine, publication à venir.
[10] Albert Memmi, “Problèmes du Moyen‐Orient” dans Portraits, édition critique et commentée par Guy Dugas, CNRS Éditions, 2015
[11] Albert Memmi, L’homme dominé, Gallimard, 1968.
[12] Albert Memmi, Portrait d’un Juif, préface de 2003, Folio
[13] Ibid.




