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La guerre d’Iran et le miroir d’Haman : ce que Pourim en guerre et les femmes du Kotel ont en commun

Qu’est ce que la meguilat Esther, la guerre Israël‐​Iran, et la proposition de loi de réduire le Kotel à une entière domination du rabbinat orthodoxe israélien ont en commun ?
Ceci n’est pas une farce de Shpil de Pourim. Je ne suis pas une juive libérale. Je ne suis même pas orthodoxe égalitaire. Et je ferai tout pour que les femmes puissent continuer à prier au Kotel, comme elles le souhaitent.
Si Israël est en guerre au moment même où je vous écris, il ne faut pas pour autant oublier nos combats internes.

Publié le 2 mars 2026

6 min de lecture

© Alexisk

Ce soir c’est Pourim dans le monde – demain soir pour Jérusalem, ville fortifiée – on l’appelle shushan pourim.
Pourim, c’est un récit mythique et pourtant si proche de nos réalités : celle d’un peuple juif en exil il y a des millénaires dans un royaume perse assimilé à l’Iran actuel, risquant l’annihilation face au complot d’un homme de pouvoir et qui, soudain, voit son sort retourné. Le retournement providentiel commence par le courage de l’une d’entre eux devenue Reine : Esther, la juive dissimulée (d’où son prénom) qui décida soudain, dans un monde où Dieu semble obstinément caché, de se révéler, elle, et de jouer des lois de ce même monde. Elle joue de sa beauté et de la grâce qu’elle inspire à chacun, de sa position au sommet du pouvoir et de la faiblesse de son royal époux pour les banquets, pour risquer de prendre l’initiative interdite, sous peine de mort, d’aller voir le Roi afin de sauver son peuple.

Demain, c’est Pourim, et la guerre avec l’Iran, dont on attendait le second chapitre depuis le mois de juin, s’est déclarée de nouveau. Elle se déclenche un mois et demi après la terrible répression par le régime des mollahs de ses propres manifestants réunis dans les rues pour une vie meilleure. Début janvier, la dictature a provoqué un gigantesque black out dans tout le pays afin de mieux massacrer, dit‐​on, 30.000 êtres en deux jours, de faire racheter les corps et les balles aux familles endeuillées, et de créer des estropiés à vie en visant la foule dans les yeux où les parties génitales, tout cela dans le silence abasourdissant d’un Occident pourtant si vocal lorsqu’il s’agit de Gaza et du moindre fait et geste, réel ou non, imputé à Israël.

La guerre contre le République islamique d’Iran a commencé le matin de shabbat zahor, le shabbat qui précède Pourim, celui où l’on lit, dans une coïncidence si éloquente, une haftara qui nous demande de nous souvenir d’Amalek, l’ennemi archétypique d’Israël dont on dit qu’il se réveille à chaque génération sous une forme différente.

Beaucoup de Juifs autour de moi se réjouissent de ce hasard des circonstances qui ne semble pas en être, de la symbolique de cette guerre‐​là à ce moment‐​là du calendrier juif, et du fait que, dès le premier soir, le leader du régime islamiste d’Iran, l’ayatollah Khamenei, tyran de son peuple depuis quarante huit ans, était abattu.

L’actualité est telle qu’un événement interne récent, pourtant aussi explosif pour la société israélienne – et je le crois, juive globale –, pourrait passer sous silence. Et pourtant, elle aussi semble faire partie de l’époque actuelle, tant elle résonne étrangement, en miroir, avec l’histoire de Pourim.

Je parle d’une proposition de loi présentée à la Knesset le 26 février, quelques jours à peine avant le début des attaques, et déjà pré‐​approuvée : celle de soumettre l’ensemble du Kotel au rabbinat israélien, c’est-à-dire de dénier à quiconque ne faisant pas partie de l’orthodoxie hégémonique de l’État hébreu, le droit d’aller y prier comme il l’entend.

Cela touche alors tous ceux qui veulent des minyanim (groupes de prière constitués d’au moins dix personnes) mixte, les libéraux de toutes nuances, les orthodoxes shivioni (égalitaires), les femmes qui veulent organiser leurs propres tefilot
Je n’appartiens à aucun de ces groupes.
Je ne suis pas une juive libérale, ni massorti, ni réformée ; je ne suis même pas une juive orthodoxe égalitaire (qui revendique l’égale participation des femmes à tous les rituels religieux, dans le cadre et les limites prévues par la halakha, la loi juive), bien que ce soit la tradition dans laquelle j’ai reçu ma semikha (ordination rabbinique).

En ce qui me concerne, je partagerais même avec vous que je n’aime pas la prière mixte, que je suis mal à l’aise lorsque les femmes lisent la Torah, et que je n’aime pas être assise à côté des hommes dans les synagogues. C’est une position personnelle qui ne regarde que moi, et qui ne m’empêche pas de me retrouver de temps en temps dans de tels cadres, aux côtés de collègues et d’amis qui vivent ainsi leur judaïsme.
Je précise également que j’ai un profond respect pour certains de ceux qui mènent ces combats, croient en ces idéologies, et construisent ce type judaïsme qui n’est pas le mien.

C’est même l’une des forces du judaïsme, du moins celui que je défends :
nous pouvons avoir des hashkafot (perspectives) différentes, faire des choix rituels et liturgiques différents, et avec cela plus que coexister : nous respecter et représenter ensemble la glorieuse diversité d’une culture plurimillénaire que l’on appelle juive.

C’est au nom de la richesse de cette diversité et de la tolérance, du pluralisme, et du respect des libertés individuelles, que je m’insurge aujourd’hui contre cette proposition de loi à l’Assemblée.

On attribue à l’écrivaine britannique du début du XXe siècle Evelyn Beatrice Hall cette phrase qui selon elle résume l’esprit de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’à ma mort pour que vous puissiez le dire. »

Je ne veux pas d’un judaïsme où tout le monde vit, pense et s’habille de la même manière. Une partie de ce qu’est devenu le monde haredi, effrayant de sectarisme avec tous les abus classiques que cela implique trop souvent, est l’illustration, à mes yeux, du danger de la pulsion de mêmeté.
Plus que le patriarcat, qui n’en est qu’une expression historique la plus répandue, le danger est l’obsession à l’aplatissement des différences sous un même pouvoir central. C’est là que réside la source de toutes les tyrannies, qu’elles s’appellent communisme de Mao ou Staline, fondamentalisme taliban ou iranien : l’obsession de créer des cultures où chacun s’habillerait pareil, penserait pareil, agirait pareil.

Je vis à Jérusalem et j’aime que la plupart des cafés y soient fermés le shabbat, que je n’y entende quasiment pas de voitures, sauf celles des Arabes du côté Est de la ville qui viennent s’entraîner dans les rues vides pour leur permis de conduire, et que ce jour‐​là, on ne sorte pas faire nos courses car les magasins sont fermés. J’aime le calme des shabbat qui redonne la voix aux oiseaux, au vent dans les arbres, et au cri des enfants qui jouent.

Et, avec cela, je remercie qu’il demeure dans la ville sainte ce petit bout de la rue Azza où les Hilonim de Jérusalem peuvent venir s’y délecter d’un cocktail dans un bar hype pendant leur jour de repos, ces restos de la rue Sira où ils se retrouvent pour un brunch entre amis le shabbat midi, et ce grand parc, Gan Sacher où se mêlent dans un joyeux remue‐​ménage couples haredim à poussettes et étudiants de yeshiva avec leur frisbee, familles éthiopiennes en pique‐​nique et hippies faisant de l’acro-yoga sur fonds de reggae.

Si l’on retirait de cette scène tous ceux qui ne gardent pas shabbat, ne resterait du judaïsme israélien que le genre d’image triste qui frappe les yeux du voyageur à l’arrivée à Jérusalem : une foule pressée en noir et blanc, regardant le sol et serrant son sac plastique en marchant vite comme si la vie n’était qu’un mauvais moment à passer. 

Puis‐​je croire qu’au moment même ou Israël s’enorgueillit de lutter contre les ayatollahs et les ravages du fondamentalisme musulman, il continue de paver le chemin du sien, en commençant à poser de telles restrictions sur son lieu de prière le plus saint ?

Pourim a lieu demain, la guerre avec l’Iran se déroule en ce moment‐​même au‐​dessus de nos têtes, et si l’on veut faire la leçon à Haman comme à Khamenei, on ferait bien de se regarder dans le miroir. Qui sommes‐​nous si nous enlevons, au sein de notre propre religion, le droit de chacun à prier Dieu comme il l’entend ?
Le maître hassidique Meor Einayim Menachem Nachum miTchernobyl, le disait éloquemment : 
« [La Torah] est appelée aspaklaria (verre poli /miroir) ; et selon ce qu’est l’homme, ainsi voit-il son visage dans l’aspaklaria »

Nous, les êtres humains, avons la fâcheuse tendance à projeter à l’extérieur de nous, précisément, nos propres défauts. L’Autre a vite fait de devenir l’objet cathartique de tout ce que l’on rejette en nous‐​mêmes. Regardez l’obsession bien‐​pensante contre Israël de toute une partie de l’Occident englué dans sa propre culpabilité post‐colonialiste. 

Lorsqu’on lit la Meguilat Esther, il sera trop facile de voir le vilain roi Assuérus et son cruel conseiller Haman comme l’Autre de l’histoire.
Alors ne faisons pas à d’autres, comme nous le rappelle Hillel, ce qu’on n’aime pas que l’on nous fasse, et ayons le courage de nous regarder dans le miroir.
La sagesse juive nous invite à nous voir nous‐​mêmes dans le reflet d’Haman.
De voir en les méchants de l’histoire de Pourim, comme en Pharaon à la prochaine fête, Pessah, un miroir de nos propres âmes. 

Comme ces archétypes, nous portons en nous la violence qui peut naître des blessures d’ego, de l’obsession du contrôle, de la tentation de l’abus de pouvoir, de la peur de l’étranger, du désir de détruire tout ce qui diffère de nous.

Alors, au moment même où de courageux jeunes hommes et femmes de mon peuple volent au dessus de ma tête, avec leurs homologues américains, dans les avions qui visent à mettre fin au régime tyrannique d’Iran, un régime qui impose un seul modèle, orthodoxe, orthopraxe, patriarcal, de religiosité selon laquelle les femmes, les gays, et tous ceux qui choisissent une autre manière de parler à Dieu, méritent la mort, regardons bien en face le pas dangereux que vient de franchir la Knesset en pré‐​approuvant cette proposition de loi.

Il est trop facile de critiquer les ayatollahs lorsqu’au sein de notre propre pays, l’extrémisme religieux prend de plus en plus de place et de rôle politique, et fait des pas qui menacent tout ce qui est si précieux dans ce petit État juif : la possibilité d’être un Juif comme on l’entend et de parler à Dieu comme on l’entend, quel que soit, comme à Pourim, le costume que l’on aime porter.