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Israéliens à Paris : Goni, inspirée par la mémoire du kibboutz de son enfance

Gali Eytan, photographe, a rencontré Goni Shifron, enceinte de son troisième enfant. Elle vit à Paris depuis qu’elle a l’âge de 20 ans et crée des œuvres en lien avec le kibboutz de son enfance, Kfar Giladi. Il y a quelques semaines, alors qu’elle préparait sa première exposition pour le musée du kibboutz, la guerre avec l’Iran a été déclenchée et les missiles n’ont pas tardé à tomber. Goni a décidé de rentrer en France auprès de ses filles et de son mari, de remettre à plus tard ses désirs de création autour de la transmission et de poursuivre son métier de scénographe, métier qu’elle a appris en France, au cours de ses études.

Publié le 10 avril 2026

5 min de lecture

© Gali Eytan

Nom : Goni Shifron
Âge : 40 ans
Profession : Artiste et scénographe 

Lieu de naissance en Israël : Je suis née au kibboutz Kfar Giladi (troisième génération)

Goni Shifron est enceinte de son troisième enfant. Elle vit à Paris depuis qu’elle a l’âge de 20 ans et crée des œuvres en lien avec le kibboutz de son enfance, Kfar Giladi. Il y a quelques semaines, alors qu’elle préparait sa première exposition pour le musée du kibboutz, la guerre avec l’Iran a été déclenchée et les missiles n’ont pas tardé à tomber. Goni a décidé de rentrer en France auprès de ses filles et de son mari, de remettre à plus tard ses désirs de création autour de la transmission et de poursuivre son métier de scénographe, métier qu’elle a appris en France, au cours de ses études. 

Pouvez-vous nous raconter le lieu où vous avez grandi, et lunivers dont vous venez ? 

J’ai grandi dans le nord d’Israël, à la frontière libanaise. Mes parents ont quitté le kibboutz Kfar Giladi assez rapidement mais nous sommes restés dans le Nord jusqu’à mon adolescence. Je me souviens de vivre très librement avec mes frères et sœurs (j’appartiens à une fratrie de sept enfants). Je suis l’aînée de ma génération familiale et je suis née entourée de mes trois arrières grands‐​parents qui m’ont transmis leurs histoires. La grande ville était loin et j’ai passé mon enfance à dessiner des décors en mettant en scène mes frères et sœurs dans des spectacles. 

Quand et avec qui êtes-vous arrivée à Paris ? 

Pendant mon adolescence nous avons déménagé dans le désert près de la ville de Jéricho, à ce moment‐​là j’ai découvert la danse et le cirque. À l’âge de 16 ans, j’avais déjà quitté la maison pour aller étudier le cirque contemporain dans un petit groupe pionnier près de Haïfa. À partir de ce moment‐​là, mon rêve était de venir en France pour étudier les arts du cirque et j’ai réalisé ce rêve en arrivant toute seule à l’âge de 20 ans à l’École Nationale des Arts du Cirque de Rosny‐sous‐Bois. 

Après deux ans là‐​bas, j’ai décidé d’arrêter mes études de cirque mais je ne voulais pas repartir, j’ai commencé à rêver en français. Alors j’ai voulu rester encore. J’ai déménagé à Paris et j’ai repris des études à la Sorbonne puis j’ai étudié la scénographie à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (Ensad). 

Parliez-vous français à votre arrivée ?

Très peu mais, en arrivant, j’étais entourée de Français à l’école et l’apprentissage s’est fait très vite. Je me souviens de journées entières à essayer de parler en français. Je n’avais pas encore de smartphone et j’appelais une fois par semaine à la cabine téléphonique pour parler avec ma mère en hébreu.

Quavez-vous apporté avec vous en France ? 

Une grande valise et c’est tout. 

Y a-t-il eu un moment où vous avez compris que Paris était devenue votre maison ?  

Je ne sais pas à quel moment j’ai compris que ma vie était en train de se construire ici. Je suis partie avec beaucoup de libertés et très peu de moyens et, petit à petit, j’ai commencé à construire ici ma vie de jeune adulte. 

Dans quelles situations vous sentez-vous « plus dici », et dans lesquelles « plus de là-bas » ? 

Aujourd’hui, j’ai déjà vécu la moitié de ma vie ici et je m’y sens vraiment chez moi avec la vie et la famille que j’ai construite. Mais Kfar Giladi est redevenu un lieu qui résonne beaucoup en moi depuis une dizaine d’années, depuis que je travaille en tant qu’artiste car j’explore sa mémoire. Aussi, depuis la naissance de ma fille aînée, l’hébreu, les traditions et la culture font à nouveau partie de mon quotidien, même si cela reste un lien très intime. Je vis au cœur du Marais mais j’ai l’impression de transmettre à mes filles les paysages de Galilée et du désert. 

Quelle place occupe lhébreu dans votre vie aujourdhui ? 

Je parle avec mes filles, je leur lis des histoires, je leur chante des chansons et je leur apprends à lire et à écrire. Cette année, c’est la première fois que je suis supposée exposer mon travail en Israël en collaboration avec une artiste native du kibboutz. Nous avons travaillé ensemble sur une exposition au musée du kibboutz sur le thème des générations à travers les archives. C’est la première fois que je pense mon travail artistique en hébreu.
Avec mon mari, nous avons toujours parlé en français. L’hébreu est la deuxième langue à la maison. Mon mari l’apprend aussi et les filles corrigent souvent ses fautes en rigolant. 

Le 7 octobre, où étiez-vous, et comment avez-vous vécu ce moment depuis la France ? 

J’étais chez moi à Paris. Mais un mois auparavant, j’étais allée photographier la frontière libanaise avec l’appareil argentique de mon père pour un projet. C’était surtout un grand choc. Depuis, le monde n’est pas revenu à ce qu’il était. Ces paysages photographiés peu avant sont devenus brûlants dans tous les sens du terme. 

Quand on vous demande doù vous venez, que répondez-vous ? 

Je dis que je viens d’Israël mais on ne me demande pas si souvent d’où je viens. 

Votre identité juive sest-elle renforcée depuis votre départ dIsraël ? Non, au contraire. Vivre à Paris ouvre vers de multiples perspectives, cultures et traditions. En revanche, en grandissant, je crée un rapport plus approfondi avec mes origines, je creuse dans les histoires familiales pour mieux comprendre ce que je vais raconter à mes filles. 

Comment la guerre avec l’Iran vous impacte-t-elle aujourdhui ? 

J’étais à Kfar Giladi, avec toutes mes œuvres déjà emballées pour faire l’accrochage de l’exposition intitulée And the silent house does not sway [« Et la maison silencieuse ne vacille pas »] dans le musée du kibboutz. Soudain, les sirènes ont commencé à résonner. J’ai eu le sentiment de revivre mon enfance, avec les souvenirs des missiles et des nuits dans les abris, mais cette fois‐​ci, les bruits ne sont plus les mêmes. Aussi, en tant qu’adulte, portant notre troisième fille et sachant que mon mari et mes filles étaient en France, rentrer est devenu une urgence. J’ai donc traversé Israël et le Sinaï en Égypte pour rentrer à Paris. 

Cette succession de guerres, vécues depuis Paris, crée-t-elle chez vous un blocage créatif, ou au contraire une période de créativité ? 

J’ai toujours le désir d’explorer ces matières qui m’ont attirée dans les paysages, les mémoires et les archives. Mais en temps de guerre, il est difficile de trouver le lieu juste à partir duquel s’exprimer. Les valeurs des choses prennent une autre perspective, c’est un moment où la temporalité de la création est souvent suspendue pour moi. C’est une période très particulière qui engendre tant de violence et de mort. Je laisse les sujets et les matières résonner mais je sais que ça va prendre du temps. Je me concentre donc sur mon activité de scénographe qui me permet de continuer à créer autrement. 

Pensez-vous à une rencontre surprenante, marquante ou une anecdote, avec des Français ou des Israéliens ?

Pendant mes études, je cherchais un job et je suis venue assister à une visite guidée d’art pour apprendre et devenir guide moi‐​même. On a fait faire le tour des galeries dans le Marais à un groupe d’Israéliens. Et même en essayant de me rendre invisible, le groupe a commencé à être curieux de moi et à me poser des questions sur ma vie à Paris, notamment un monsieur qui voulait tout savoir sur mes études, ma vie ici. En parlant avec lui, il m’a paru de plus en plus familier. À la fin de la visite, j’ai fini par comprendre que c’était David Grossman. J’avais lu tous ses livres, enfant et adolescente !