Vivre en Israël, vivre avec Israël
On m’oppose souvent que je critique Israël « depuis l’abri », parce que je n’y vis pas et que je ne partage pas les risques physiques des Israéliens. Je n’oublie pourtant ni les sirènes qui déchirent la nuit, ni les abris où l’on serre ses enfants, ni les missiles et les attentats, ni le deuil qui s’abat sur des familles entières, parfois à plusieurs reprises. Je pense à ces existences suspendues, à ces parents qui vivent avec la peur au ventre, à ces jeunes qui grandissent dans l’ombre de la guerre et du terrorisme. Je sais la fatigue profonde d’une société contrainte de composer avec l’insécurité. Et je comprends qu’aux yeux de ceux qui vivent à Sderot, à Ashkelon ou à Tel Aviv, la parole venue de Paris ou de Bruxelles puisse paraître lointaine voire blessante. Cette réalité doit être reconnue, regardée en face. Mais ce constat légitime ne doit pas se transformer en instrument de disqualification, destiné à faire taire les voix juives de diaspora dès qu’elles contestent la politique actuelle du gouvernement israélien.
Une diaspora directement concernée
Si j’interviens sur ce sujet, ce n’est pas en surplomb, mais depuis une expérience située. C’est parce que ce qui se passe là‐bas me rejoint ici, dans ma vie de Juif en Europe. Les Juifs de diaspora ne forment pas un bloc homogène : leurs sensibilités, leurs expériences et leurs positions vis‐à‐vis d’Israël sont multiples, parfois divergentes. Mais l’amalgame fréquent entre « Israélien » et « Juif » fait que certaines décisions politiques ou certains événements peuvent, dans des contextes déjà tendus, nourrir des perceptions, des colères ou des instrumentalisations visant les Juifs hors d’Israël. Rien ne saurait excuser ces dérives, dont la responsabilité incombe toujours à ceux qui les produisent. Mais, je ne peux pas faire comme si ce lien n’existait pas.
Lorsqu’un État se veut refuge pour l’ensemble du peuple juif et accorde à chaque Juif un droit potentiel d’installation, la diaspora devient partie prenante du débat. On ne peut pas, d’un côté, proclamer qu’Israël est la maison de tous les Juifs et, de l’autre, sommer ces mêmes Juifs de se taire lorsqu’ils s’inquiètent des orientations prises par cet État. Ce qui se décide à Jérusalem ou à Tel Aviv pèse sur notre place dans nos sociétés et sur la manière dont nos concitoyens nous regardent. À ce titre, nous avons non seulement un intérêt, mais une responsabilité à intervenir dans la discussion amicale, aux côtés aussi de celles et ceux, en Israël, qui se battent pour une société démocratique et humaniste.
L’exigence éthique du judaïsme
Il existe aussi une dimension proprement juive de cette légitimité. L’histoire et la tradition juives ne se réduisent ni au réflexe de défense ni à la seule solidarité nationale. Elles sont traversées par la critique morale, par la voix des prophètes, par l’exigence de justice. Quand je parle de choc moral ou de rétrécissement moral, je ne vise pas un peuple, mais une tentation : celle de sacrifier l’éthique à la seule raison d’État. Un judaïsme qui renoncerait à cette exigence se renierait lui‐même. Dire cela, ce n’est pas se placer au‑dessus d’Israël, c’est au contraire prendre au sérieux ce que le judaïsme a de plus précieux à offrir à ceux qui y vivent comme à ceux qui vivent ailleurs.
Pour ma part, je considère que la politique menée par Benjamin Nétanyahou et son gouvernement est dangereuse pour Israël, les Palestiniens, et pour les Juifs du monde entier. En combinant un nationalisme de plus en plus radical, des accents messianiques et une fuite en avant guerrière qui ne trace aucun chemin crédible vers la paix, ce gouvernement – et certains de ses ministres les plus extrémistes – fragilisent la sécurité des Israéliens, nourrissent les discours de haine contre les Juifs à l’étranger et abîment l’image d’un pays qui devrait rester attaché à l’État de droit et aux valeurs démocratiques. C’est aussi pour cela que, depuis la diaspora, je ne veux pas me taire.
Pour une parole responsable et humaine
Reconnaître la légitimité d’une parole de diaspora ne revient pas à nier la singularité de l’expérience israélienne ni à contester aux citoyens d’Israël le droit de décider de leur avenir. Cela consiste à refuser que le partage inégal du danger soit transformé en critère d’exclusion du débat. Nous ne sommes pas exposés de la même manière, mais nous subissons, nous aussi, les conséquences concrètes des choix politiques faits en Israël, hélas. Ce lien, cette exposition, fondent notre droit – et parfois notre devoir – de prendre la parole.
Je souhaite que cette parole s’exerce avec retenue, avec souci des vies exposées, avec refus de toute haine et de toute délégitimation. Critiquer ne signifie ni nier la légitimité de l’existence d’Israël ni contester le droit de ses citoyens à vivre en sécurité. Cela implique aussi de refuser les doubles standards, en n’exigeant pas d’Israël ce que l’on n’attendrait d’aucun autre État, et surtout de ne jamais confondre un gouvernement, un pays et un peuple. Critiquer n’est pas renoncer à Israël ni se détacher du destin juif ; c’est chercher, modestement, à ce que la sécurité d’un peuple et la dignité de ceux qui vivent en diaspora puissent, autant que possible, aller de pair. Cela implique aussi une prise en compte concrète des souffrances, des pertes et des droits des Palestiniens – eux aussi pris dans la violence et l’incertitude.




