
Comment est né ce documentaire, un film sur votre service militaire de trois ans dans une base d’artillerie située dans le désert du Néguev, à l’écart du monde et de vos repères ?
Pendant le confinement, j’étais bloqué à Arles et je ressentais le besoin d’écrire sur mon service militaire (effectué de 2014 à 2017), c’était quelque chose qui brûlait en moi. J’étais éloigné de mon pays, du pays de mes souvenirs. J’ai donc commencé à écrire ce que j’avais vécu pendant ces trois ans, tout en produisant des tirages en noir et blanc de mes photographies. J’ai aussi découvert des photographies que j’avais prises à l’armée avec mon appareil photo argentique, c’était des pellicules que je n’avais pas touchées depuis. Petit à petit, il a été question de réaliser un film à partir de l’écriture de mes souvenirs : une voix off guiderait le spectateur dans sa découverte de mon expérience à l’armée. Il était aussi question de mettre en scène le surgissement de ma mémoire à travers une chambre noir qui met à jour des clichés.
À l’armée, il semble qu’en photographiant, vous arriviez presque à sortir de votre torpeur, du sentiment dépressif qui s’emparait de vous. Comment avez-vous commencé à photographier ce que vous viviez, ce qui vous entourait ?
Déjà, il faut comprendre qu’à l’armée, j’étais un ovni, j’arrivais de Tel Aviv, je venais d’une famille de gauche, d’artistes. J’ai grandi dans une maison où le cinéma était très présent, mon grand‐père maternel est le documentariste David Perlov et ma mère est monteuse. À l’âge de ma bar mitsva, j’ai reçu de mon oncle un appareil photo argentique. Mon père, qui a été traumatisé par la guerre du Kippour, était persuadé que, quand je serai grand, il n’y aurait plus d’armée – plus de guerre. J’ai tout fait pour ne pas être combattant, pour faire quelque chose qui pourrait plutôt « accompagner » ma carrière pendant l’armée. Je pensais pouvoir être photographe dans une base à Tel Aviv, faire partie de l’équipe de cinéma de l’armée. Mais parce que je n’ai pas respecté le système, je me suis retrouvé dans une base au milieu du désert et, quand je regardais autour de moi, je ne voyais que de la violence.
Dans la base militaire, j’étais le seul photographe et ce que je produisais, c’était un contresens, c’était ce qu’on peut appeler du travail de propagande. Je ne pouvais en aucun cas m’exprimer à travers ces photos. Un jour, lors d’une permission, j’étais dans ma chambre, l’appareil photo argentique trônait sur une étagère, j’ai eu l’impression qu’il m’appelait, que c’était lui qui me demandait de l’utiliser. Avec cet appareil, c’était l’occasion de faire exactement l’inverse de ce que l’on me demandait pendant mon service, de m’échapper de la situation violente dans laquelle j’étais plongé et que je ne voulais pas vivre. J’ai pu me réapproprier mon regard.
Justement, en 2020, lorsque vous êtes à Arles et que vous explorez vos archives concernant cette période, vous découvrez quelque chose dont vous n’aviez pas connaissance, la trace de votre harcèlement…
Au départ, c’était assez flou dans ma tête. Quand j’ai commencé à écrire, je savais que j’avais souffert du comportement d’autres soldats, de leurs humiliations régulières. J’ai ensuite regardé pour la première fois les photos qui avaient été prises avec mon téléphone de l’époque, des photos que j’avais conservées sans même savoir ce qu’elles contenaient. J’ai alors découvert que des photos documentaient le harcèlement que j’avais subi, elles ont été prises par ceux qui me faisaient du mal. Je devenais le dépositaire de la preuve de mon harcèlement.
À plusieurs reprises dans le film, vous dites “attendre votre libération”. Pourquoi était-ce un endroit qui vous privait de vos libertés ?
À l’armée, je faisais part de mon malaise, j’en parlais à un psychologue comme à des commandants et ils essayaient de me convaincre que l’armée était une chose logique. Alors que, pour moi, ce n’était pas logique du tout. Je ne comprenais pas la logique dans la violence, dans ce qu’elle engendre comme souffrance chez des personnes sensibles comme moi comme sur les victimes de guerre. Je pense encore qu’une solution peut venir du dialogue, pas de la force. Je ne suis pour autant pas anarchiste, juste pacifiste. Donc, je ne comprenais pas la nécessité de cet endroit, de ma présence là‐bas.
En regardant votre film, il apparaît que, chez vous, l’appareil photo a remplacé l’arme…
L’arme élimine, elle sert à effacer une mémoire. L’appareil photo sert à faire l’inverse, il permet de créer, de garder la mémoire de quelque chose. À l’armée, j’étais équipé d’un appareil photo, alors qu’autour de moi, tout le monde portait une arme. Au début, je prenais des photos pour trouver un échappatoire. Et au fil des mois et des années, parce que j’y ai passé trois ans, l’appareil photo est devenu une sorte d’arme, une arme défensive qui me permettait de comprendre ce qui se jouait autour de moi. Derrière l’objectif, je pouvais me protéger, j’ai aussi renoncé à déserter. Ce qui ne veut pas non plus dire que c’était facile, que j’étais apaisé ; j’ai toujours eu du mal à faire partie de ce système. Ce qui m’entourait se trouvait être l’exact inverse de ce en quoi je croyais et de ce en quoi je continue de croire.
Le documentaire prend le contrepied de l’idéologie guerrière prônée par certains membres du gouvernement actuel. Comment a-t-il été reçu en Israël ?
Il a été présenté lors du Festival international du documentaire à Tel‐Aviv, « Docaviv », l’une des seules organisations qui résistait ouvertement à la guerre, et il a aussi été nominé pour le meilleur court‐métrage des Ophir [principales récompenses cinématographiques israélienne]. Dans la plupart des cas, le film a été plutôt bien reçu puisque la majorité des spectateurs pensaient comme moi ou presque. Certaines personnes n’ont pas compris ce que je cherchais à dire et ont réagi en affirmant que je souhaitais la destruction de l’État d’Israël, ce qui n’est évidemment pas mon propos. D’autres ont considéré que je formulais une critique exagérée de l’armée. Dans le même temps, aujourd’hui, parce qu’il s’agit d’un film israélien, le documentaire est boycotté en Europe, on l’accuse sans l’avoir vu d’être nationaliste. Il est assez difficile de le diffuser. Pourtant, je suis persuadé qu’il peut toucher des spectateurs européens. Le processus d’écriture en France avec Maïa Aboualiten a été particulièrement riche, et le soutien du CNC a marqué une première reconnaissance importante. Lors de sa distribution, avec le producteur Olivier Berlemont d’Origine Films, plusieurs signes encourageants ont émergé, notamment en France : le film a reçu le prix du meilleur court‐métrage documentaire au Festival MCM à Marseille et a été nommé au prix du meilleur court‐métrage français par Unifrance. Je garde l’espoir de pouvoir le projeter en Europe et d’y ouvrir des espaces de dialogue.
Aujourd’hui, vous vivez en France. Est-ce un choix ?
Je suis arrivé en France pendant le Covid et, après cette période, je vivais entre la France et Israël. Je commençais à me faire à l’idée que je pourrai continuer à me déplacer d’un pays à l’autre, comme si j’avais quasiment résolu mon conflit identitaire. En vivant à Paris, je me sentais européen, intégré à l’actualité française. Puis, le 7 octobre 2023 est arrivé. J’étais alors à Paris et, pendant les semaines qui ont suivi, je suis tombé gravement malade. J’ai aussi échangé avec des amis qui se trouvaient en Israël, dont un qui travaillait dans un kibboutz massacré, j’ai perdu pied. En janvier 2024, je suis retourné en Israël, j’ai commencé un traitement psychologique pour essayer de comprendre où je pouvais vivre et à quel lieu j’appartenais. En juin 2025, j’étais à Tel Aviv et sur le point de prendre l’avion pour rentrer en France quand la guerre contre l’Iran a commencé. Pendant quelques nuits, j’ai cru que j’allais mourir. Nous avons réussi à quitter le pays par la Jordanie. C’est à ce moment‐là que j’ai compris que j’irai vivre en France, à Arles. Cette installation a bouleversé le sens que je donne à la maison, le sens que je donne à Israël.
En savoir plus sur le film : https://shivtown.myportfolio.com/work
Propos recueillis par Léa Taieb





