Comme tant d’entre vous, je sais tout ce que je dois aujourd’hui au professeur Armand Abécassis. Ses livres, ses publications, ses cours m’ont accompagnée chaque instant ou presque sur le chemin de ma vie juive. Sa voix, qui savait atteindre des aigus assez inoubliables et semblait porter un sourire oriental dans la moindre de ses intonations, se tressait souvent à mon étude. Elle résonnait à chaque fois que je me souvenais de ce qu’il avait magnifiquement traduit ainsi : « le peuple juif n’est pas le peuple du livre mais le peuple de l’interprétation du livre ».
Il y avait dans sa lecture de la Torah comme une injonction permanente : se souvenir que quoi qu’on en ait compris, on n’a encore rien compris… parce que, par définition, le sacré ne se laisse jamais comprendre. Celui qui pense le comprendre ne fait que se méprendre.
La dernière fois que j’ai eu la chance d’étudier avec lui, c’était lors d’une journée d’enseignement à la BNF. Nous y étions conviés par Frank Lalou pour y parler de calligraphie et notamment de celle du Tétragramme, l’ineffable nom du divin. Armand Abécassis avait alors évoqué la façon dont l’Éternel lui‐même se présente dans la Torah, d’un « ehye asher ehyé - Je serai ce que Je serai », une identité qui n’est jamais un « Je suis », mais toujours la possibilité d’être au futur. Un a‑venir qui a tout à voir avec la présence de Dieu dans le monde…
De la même manière qu’un texte ne se laisse jamais complètement expliquer et n’a jamais fini de dire, Dieu non plus, selon les Juifs, ne se laisse pas dire, et n’a jamais fini d’être défini. En ce jour, où nous accompagnons un maître et un des grands esprits du judaïsme de notre génération, je veux croire qu’il en est ainsi de nos sages. Leur Torah, et tout ce qu’ils ont enseigné dans le monde, porte le nom du divin et se dit : « ehya asher ehye… – Je serai ce que Je serai… » Je dirai ce que Je dirai, J’interpréterai ce que J’interpréterai. Je n’ai pas fini de dire car les générations à venir me feront encore parler.
Comme tant d’entre vous, je suis aujourd’hui pleine de gratitude d’avoir tant appris de ce maître. Et je veux lui dire merci, non seulement pour ce qu’il a enseigné mais pour la façon dont sa parole et ses écrits continueront à nous apprendre ce que nous ne savons pas encore.




