
En 1977, l’American Civil Liberties Union (ACLU) défendit un groupe néo-nazi qui souhaitait défiler dans un quartier juif de la banlieue de Chicago, au nom du principe de la liberté d’expression. L’avocat qui plaida le dossier au nom de l’ACLU, David Goldberger, était juif, insistant sur le fait qu’il défendait un principe et non des individus aux positions inacceptables.
La loi Yadan, visant à pénaliser de nouvelles formes d’antisémitisme dissimulées sous l’antisionisme, aurait pu être l’occasion d’une discussion intéressante à défaut d’être apaisée sur les limites de la liberté d’expression. Des critiques se sont ainsi exprimées sur les dangers de la judiciarisation d’une parole non violente mais radicale, par exemple la banalisation de la Shoah ou l’appel à l’éradication d’un État reconnu par la France.
On aimerait croire que les intentions des opposants à la loi Yadan soient toutes aussi nobles. Ce texte ne mérite ni la violence des critiques sur son caractère « liberticide » ni les louanges le présentant comme la solution pratique au problème de l’antisémitisme en France.
Outre que les cultures politiques américaine et française sont tres éloignées sur le sujet de la liberté d’expression comme sur d’autres, le contexte de l’explosion de l’antisémitisme en France, depuis 2000 puis avec un nouveau cap franchi depuis le 7 octobre, a de toute façon rendu impossible une telle discussion, dans un contexte de brutalisation sans précédent du débat public.
Les Juifs français se sentent assiégés aujourd’hui, par la hausse spectaculaire des actes antisémites mais aussi par l’exploitation obsessionnelle de la cause palestinienne et le climat d’hystérisation entretenu par LFI sur ce sujet, comme sur d’autres, pour diviser le pays. Tels sont le piège et l’effet délétère de la brutalisation du débat public par LFI, dénoncée justement par Raphaël Glucksmann, qui empêche aujourd’hui toute discussion sereine.
La loi Yadan en a été une illustration presque caricaturale, ayant donné lieu à des attaques violentes par ses opposants sans aucun lien avec la nature du texte, contestable sur le fond comme toute loi. Dès lors que LFI s’est emparée de sa contestation, cette loi est en fait devenue une cause quasi sacrée pour beaucoup se sentant obligés de la défendre en réaction. La réaction la plus fréquente était que « la nature de l’opposition à la loi montre bien sa justification », selon les termes de Simone Rodan-Benzaquen dans sa tribune pour L’Express. L’argument a sa cohérence dans la France de 2026. Les intentions prêtées à la loi mais aussi à la députée Caroline Yadan ont été souvent mensongères et odieuses, la présentant notamment comme un agent de l’étranger. Le lapsus très malheureux de Jean-Michel Apathie (« Madame Yadan ne connaît pas l’histoire récente de son pays », faisant référence à Israël) sur le sujet en dit long sur le climat et il rappelle ce sentiment de siège.
Le débat autour de la loi Yadan a crispé la communauté juive car il a charrié les symptômes du malaise des Juifs de France. Son retrait, qui symbolise l’impossibilité de le résoudre par la loi, rappelle ainsi la solitude et même la détresse des Juifs de France, physique, sécuritaire ou idéologique.
Une crispation notable
Au‐delà de la loi Yadan, beaucoup de Juifs français ne se positionnent pas ou plus par rapport à ce qu’ils pensent, mais par rapport à ce que leurs ennemis pensent et comment leur propre parole pourrait être exploitée par ces derniers. Pour beaucoup, il est impossible de garder une liberté de ton dans la situation actuelle, et c’est dans ce contexte que s’inscrivent les insultes et menaces inacceptables essuyées par d’authentiques défenseurs d’Israël, comme Delphine Horvilleur, Nathan Devers ou Alain Finkielkraut, pour avoir critiqué la politique du gouvernement israélien.
Contre ces attaques, l’historien Marc Knobel a souligné avec justesse dans Tenoua la légitimité d’une telle critique, perçue par certains comme une trahison. Selon lui, cette liberté de ton demeure essentielle pour les Juifs de diaspora par rapport au pays qui se définit comme l’État de l’ensemble du peuple juif, au‐delà des citoyens israéliens.
Cette crispation générale est en fait l’indicateur d’un malaise profond des Juifs en France, amenés à se positionner en tant que Juifs menacés et non comme des citoyens français jouissant d’une totale liberté dans leurs choix et dans leurs prises de décisions.
« Heureux comme un Juif en France », selon le proverbe Yiddish, est ainsi remplacé par des calculs et des questions sur la meilleure stratégie de survie ou d’évitement : dans quels quartiers habiter, pour quels partis voter, où scolariser les enfants, et quels autres pays acceptent les diplômes français…
Aujourd’hui, les Juifs de France sont amenés à se demander en permanence qui sont leurs alliés, et surtout quel est le moindre mal dans cette nouvelle configuration. Ainsi ils voient parfois le Rassemblement National, dont il faut reconnaitre le travail, au moins en surface, de nettoyage sur le rejet des Juifs, comme un rempart à LFI et à son antisionisme clientéliste qui confine souvent à l’antisémitisme. Les Juifs de France (et du monde entier) sont comme dans le jeu de société Risk, où le choix des alliances prime sur la fidélité à des principes.
S’ils ne sont plus enfermés dans un ghetto physique, ils le sont de plus en plus dans un ghetto sécuritaire et idéologique, faisant d’eux les marranes de la République.
Les Juifs français, les nouveaux marranes ?
Sur certains campus de France, la chasse aux « sionistes » est ouverte, et il est aujourd’hui commun de changer de patronyme lorsque celui-ci est trop « reconnaissable », sur des services Internet comme Uber ou Amazon. Dans certaines organisations « progressistes », des Juifs préfèrent taire leur identité, a fortiori s’ils ont de la sympathie pour Israël ou de la famille dans le pays. Ces faits sont avérés, inacceptables et très répandus chez les Juifs de France, véritables marranes des temps modernes.
Il existe aussi une autre forme de marranisme aujourd’hui. C’est celle de Juifs de France qui préfèrent taire leurs opinions critiques envers le gouvernement israélien pour ne pas « donner d’armes à leurs adversaires » ou par conformisme par rapport à l’opinion dominante (ou considérée comme telle) au sein de la communauté juive. Les rares voix qui osent le faire publiquement sont vertement critiquées comme on l’a vu plus haut, et beaucoup de ces Juifs préfèrent alors se taire, s’éloigner de la communauté, d’Israël comme pays ou comme sujet de conversation pour ne pas subir des insultes ou des procès en trahison.
Cette injonction à « laver son linge sale en famille » explique l’incapacité du CRIF à émettre la moindre critique envers le gouvernement israélien, même quand celui‐ci met en place des politiques extrémistes comme la peine de mort uniquement pour les terroristes palestiniens ou restreint l’accès des femmes au Mur des Lamentations. Il est aussi notable que le CRIF n’a pas cru bon de critiquer la réception du RN par l’ambassadeur d’Israël en France, alors que ce même CRIF refuse toujours de recevoir ce parti et de l’inviter à son dîner annuel. Cette même mansuétude avait été à l’œuvre alors que ce parti avait été reçu à Jérusalem en mars 2025 dans le cadre d’une conférence sur l’antisémitisme organisée par le gouvernement israélien.
Les dernières paroles de la Hatikva, l’hymne israélien, qui parlent du rêve d’« être un peuple libre sur notre terre » peuvent résonner douloureusement aujourd’hui pour les Juifs français au vu de leur situation dans leur pays. Dans la France de 2026, les Juifs sont en effet en liberté surveillée, tenus de cacher leur judéité et leurs opinions, et il est à craindre qu’aucune loi, aussi bien intentionnée soit‐elle, ne puisse les sortir de cette condition de marranes de la République.




