
Imaginez un monde où Albert Einstein, prix Nobel de physique et père de la relativité, se retrouve président de l’État d’Israël, ce jeune État de quelques années et déjà menacé de toutes parts. Il paraît improbable d’imaginer ce savant, tout sauf fou, devenir président d’un pays aussi complexe dans lequel il n’aspira jamais à vivre.
Et pourtant, cela aurait pu arriver si Einstein n’avait pas refusé la proposition – surprenante – du premier Premier ministre d’Israël, David Ben Gourion. En 1952, Chaïm Weizmann, premier président du pays et leader incontournable du sionisme vient de s’éteindre après avoir consacré sa vie à l’établissement des Juifs en Palestine mandataire. De son côté, Einstein a plus de 70 ans et vit ses dernières années dans sa maison de Princeton aux États‐Unis.
Pourquoi donc proposer la présidence d’Israël au plus grand scientifique de son époque ? Pour le comprendre, il faut se plonger dans l’histoire, pleine d’ambiguïtés, des relations entre Einstein et le sionisme. C’est ce qu’a décidé d’entreprendre l’historien et journaliste Simon Veille dans son livre Einstein à Jérusalem. Un rêve de paix.
Contemporain du sionisme politique, Albert Einstein côtoie les plus éminents leaders du mouvement. De Max Brod à Chaïm Weizmann, en passant par l’allemand Kurt Blumenfeld ou le pragois Hugo Bergmann, Albert Einstein adhère à sa manière à l’idée sioniste. Il s’insurge contre les numerus clausus dans les universités et le mépris des Juifs allemands envers les Ostjuden, les Juifs de l’Est. Il prend alors la défense de ses « frères juifs » victimes de discriminations. C’est un homme à la fois convaincu de la nécessité de trouver un refuge pour les Juifs persécutés d’Europe, tout en étant hostile au nationalisme qu’il trouve dangereux et stérile. Au contact de ces militants du sionisme, et face à la montée de l’antisémitisme en Allemagne, dont il prend conscience dès le début des années vingt, Einstein renoue avec une identité juive culturelle et fraternelle, lui qui n’a jamais « pratiqué » la religion juive. "Bien que je sois quelque chose comme un saint Juif, je n’ai pas mis les pieds dans une synagogue depuis si longtemps que j’ai bien peur que Dieu ne me reconnaisse pas ; et s’il venait à me reconnaître, ce serait pire encore", écrivait‐il à son ami Isaac Hirsch en 1946.
Alors, le prix Nobel de physique de 1921 s’engage un temps aux côtés de l’Organisation Sioniste Mondiale. Mais Einstein est un être libre, qui refuse d’appartenir exclusivement à une cause, à une idée ou à une communauté. S’il était toujours à l’écoute de ses interlocuteurs, il était libre de penser et de dire ce qui lui plaisait. De quoi provoquer des sueurs froides à certains leaders sionistes lorsqu’il décide, par exemple, de ne pas fermer les yeux sur la question des Arabes de Palestine et qu’il se prononce pour un État binational. "Si je devais être président, j’aurais parfois à dire au peuple israélien des choses qu’il n’a pas envie d’entendre", confiait‐t‐il à sa belle‐fille à l’aube de sa mort.
Victoria Géraut-Velmont - Comment avez-vous fait la rencontre d’Einstein ? D’où vous vient cet intérêt pour ce scientifique ?
Simon Veille - C’est un hasard, une histoire toute bête. J’étais journaliste, je proposais des synopsis au magazine Historia en 2003, et j’avais suggéré un papier sur une proposition faite à Einstein de prendre la présidence de l’État d’Israël en 1952. En enquêtant pour mon article, j’ai consulté les archives d’Einstein à l’Université Hébraïque de Jérusalem. J’ai alors rencontré Barbara Wolff, qui connaît toutes les archives d’Einstein – que le scientifique a lui‐même confiées à l’Université Hébraïque de Jérusalem –, et qui m’a dit : "Il y a plein d’archives inédites sur le sionisme notamment. Il faut en faire quelque chose". J’ai d’abord écrit un premier livre (Einstein dans la tragédie du XXe siècle - Antisémitisme, Shoah, sionisme, publié chez Imago en 2013). Pourquoi alors en écrire un deuxième ? Je pense que ça faisait sens aujourd’hui, par rapport à l’actualité du conflit israélo‐palestinien. C’était intéressant de mettre en lumière la puissance éthique, la force morale de cet homme, qu’on ne connaît pas bien sous cet aspect.
VGV - Justement, comment pouvez-vous décrire Albert Einstein ? Car il était bien plus que le scientifique extraordinaire qu’il a été. Qu’est-ce qui vous a touché chez lui ?
SV - On caricature beaucoup Einstein. On le résume un peu trop à sa dimension scientifique, qui est déjà exceptionnelle et remarquable. On ne connaît pas assez l’humilité et la grandeur d’esprit d’Einstein qui dépassaient le commun. C’est ce qui m’a frappé chez cet homme, ce qui m’a fasciné. Ses amis le disaient tous à l’époque : Einstein incarnait l’élévation morale au plus haut degré, il cherchait la vérité, la justice. Il cherchait toujours à aller au‐delà des préjugés et des limites, que ce soit dans la science ou dans son rapport à l’humanité. Pour lui, il n’y avait pas de frontières réelles. Le message que pourrait laisser Einstein serait un message d’ouverture permanente, de voir l’autre, tous les jours, sous un angle nouveau. Einstein essayait toujours de bien se comporter, tout en gardant sa simplicité. Et je crois, qu’il n’y a pas d’intelligence sans simplicité.
Cet homme a toujours pris un certain plaisir à casser les codes établis. Je pense même que c’était son hobby préféré. La relativité était exactement ça : casser tout ce sur quoi on s’est construit. Einstein n’avait pas d’ego, ou en tout cas il ne le mettait pas en avant. Mais dans le monde des hommes, c’est toujours plus compliqué que dans le monde de la physique. Einstein était assez désespéré par les hommes, incapables d’être à la hauteur des propos de sagesse que cette même humanité a été capable d’inventer pour s’élever.
VGV - Revenons à votre livre, Einstein à Jérusalem, que vous avez publié au sein de la jeune maison d’édition La Tribu. Le fil conducteur de ce livre est le rapport d’Einstein à son identité juive et sa manière d’appartenir à la communauté juive. Vous l’écrivez, il n’était pas du tout religieux et en même temps, il se désignait lui-même comme "le Saint Juif". Quels mots pourrait-on mettre sur son identité juive, sur sa façon de se définir ?
SV : Je n’ai pas su tout comprendre de la genèse de cette identité juive. Il était aussi assez secret. Mais je pense qu’Einstein était quelqu’un qui vagabondait dans le monde de la science avec un esprit ouvert à tout. Et puis, il a croisé sur sa route, une identité flottante. Alors qu’on lui proposait un poste de professeur à Prague, on lui a demandé de choisir une communauté religieuse. Cela lui a rappelé qu’il en avait une. Je crois qu’il l’a d’abord reniée, et puis l’identité juive lui est revenue en boomerang. Il a eu besoin d’avoir des racines, de se sentir appartenir à quelque chose.
Pour mon enquête, j’ai compilé des fac‐similés, des photocopies de lettres originales trouvées dans les Archives d’Einstein à Jérusalem. On découvre qu’il évoque cette identité juive de façon épisodique dans ses lettres avant 1914, sans pour autant la prendre au sérieux. La première manifestation publique de son identité juive a lieu en 1914 lorsqu’il prend la défense de ses frères juifs persécutés en Russie. Puis, à partir de 1919, il prend la défense des juifs de l’Est en Allemagne. Ces derniers étaient très pauvres et extrêmement méprisés par les les premiers, bourgeois et assimilés. Einstein ne comprenait pas que les Juifs allemands intégrés méprisent les nouveaux arrivants venus de l’Est. Pour lui, tous formaient une seule et même communauté.
VGV - Dans votre prologue, vous racontez cette rencontre entre Einstein et le journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal à Princeton en 1953. Einstein lui dit "Suis-je juif ? Sans aucun doute, je suis juif ! Suis-je sioniste ? Je ne sais pas". La question se pose déjà à Prague : Einstein côtoie une petite bande de Juifs sionistes, sans pour autant adhérer à leurs idées. Plus tard, en Allemagne, il est à nouveau proche du mouvement sioniste, en particulier de Kurt Blumenfeld, l’un des leaders sionistes allemand. Einstein participe d’ailleurs à des campagnes de dons pour le mouvement sioniste aux États-Unis. Plus tard, en 1923, il suit Chaïm Weizmann (président de l’Organisation sioniste mondiale puis premier Président d’Israël, de 1949 à sa mort en 1952) en Palestine mandataire. Pourtant, Einstein est contre toute forme de nationalisme. Alors, Einstein était-il sioniste ?
SV – Les sionistes, à l’époque, étaient les seuls qui étaient en marge de cette idée selon laquelle l’assimilation pouvait avoir un succès. Einstein n’a soutenu que très progressivement le sionisme à partir de 1919. Disons que les sionistes, comme Einstein, partageaient ce rejet de l’assimilation.
Einstein était‐il sioniste ? Je pense qu’il était habité par des idées contradictoires. À la fois cet universalisme, cette idée que tout humain a une égale valeur. Il détestait le nationalisme. Mais il se disait aussi que les Juifs avaient besoin d’un refuge et que, d’une certaine façon, le sionisme, s’il a pu y adhérer, était juste un instrument, et non une finalité. Le sionisme était un instrument pour sortir les Juifs de leur détresse. Il pensait notamment aux Juifs de l’Est qui étaient victimes des numerus clausus dans les universités. Pour autant, il était aussi en faveur de la diaspora, pensant que tous les Juifs qui le souhaitaient devaient pouvoir rester dans leurs pays. La diaspora faisait la richesse du peuple juif, selon lui. Après la Shoah et après la création de l’État d’Israël, sa position a un peu changé : il a eu le sentiment, comme beaucoup de gens à l’époque, que l’anéantissement des Juifs après le génocide nécessitait d’autant plus un refuge.
Finalement, il a soutenu la création d’Israël, incité les Anglais à ouvrir l’immigration juive en Palestine, tout en répétant que lui n’irait jamais vivre là‐bas. Il n’a jamais voulu apprendre l’hébreu ni s’y installer.
VGV - Vous disiez qu’Einstein avait considéré le sionisme comme un outil. Mais n’est-ce pas finalement Einstein, ayant acquis une renommée mondiale, qui a été utilisé par les leaders sionistes de l’époque, qui avaient besoin d’une figure symbolique pour faire adhérer au mouvement ? Comment ces leaders sionistes ont-ils tenté de convaincre le scientifique de participer à leur combat ?
SV - En 1923, Chaïm Weizmann propose en effet à Albert Einstein de l’accompagner en Palestine. Deux ans plus tôt déjà, Einstein avait accompagné le Président de l’Organisation Sioniste Mondiale lors d’une tournée de levée de fonds aux États‐Unis. En Palestine, le voyage a été pensé pour lui faire voir un monde merveilleux dont Einstein était censé être l’épicentre. Malgré tout, c’est un être doté d’un sens de la justice qui lui permet de comprendre qu’on lui cache certaines choses, notamment concernant la question des Arabes de Palestine. C’est un paradoxe entre sa méconnaissance profonde de certains sujets et sa capacité, par une force morale exemplaire, à prendre de la hauteur et se dire : "Il y a des Palestiniens qui vivent ici. Je ne connais pas tous les tenants et les aboutissants mais c’est évident qu’ils ont autant de dignité que les Juifs".
VGV - D’ailleurs, à partir de 1929, lorsque la Révolte arabe éclate en Palestine, Einstein prendra plus fermement position sur la question des Arabes de Palestine. Il était, comme certains sionistes de l’époque, en faveur d’un État où la coopération entre Juifs et Arabes serait totale…
SV : Ces sionistes étaient très minoritaires. Il est vrai qu’en 1929, il a été l’un des premiers à dire : "la manière de traiter les Arabes de Palestine est inadmissible, il faut entendre la parole des Arabes palestiniens". Il pensait même que, si les Juifs et les Arabes n’étaient pas capables de s’entendre, le mouvement sioniste n’avait pas de sens. C’était une condition existentielle du sionisme.
VGV - "Il faut discuter avec les Arabes, sinon nous n’aurons ni paix, ni sécurité", écrit Einstein dans une lettre à Weizmann. Il reprend ainsi les arguments de son ami Hugo Bergmann, un militant sioniste membre du Brit Shalom, une association sioniste en faveur d’une coopération judéo-arabe. Arthur Ruppin, Martin Buber ou encore Gershom Scholem font aussi partie de Brit Shalom. Cette phrase pourrait être prononcée aujourd’hui par certains dirigeants, intellectuels et militants de la paix …
SV - Oui, les membres du Brit Shalom sont en faveur d’une coexistence, d’institutions mixtes, d’un dialogue profond entre Juifs et Arabes. Ils disent que ces deux peuples doivent coexister, sinon cela n’a pas de sens. Cette position est ultra‐minoritaire et certains membres du Brit Shalom, à l’image de l’ami pragois d’Einstein, Hugo Bergmann, était d’ailleurs accablés d’insultes, voire menacés de mort, par des camarades sionistes, y compris des travaillistes proches de Ben Gourion, révélant une radicalisation déjà présente parmi les sionistes sous le mandat britannique, bien avant la création d’Israël. Pour Einstein, l’idée qu’il faille s’entendre est de la pure rationalité – l’inverse n’a rien de rationnel.
VGV - On l’a dit, Einstein ne s’établira jamais en Palestine, ni plus tard en Israël une fois l’État créé. Il passe par Prague, puis Berlin et finit sa vie aux États-Unis. On sent bien qu’il n’aime pas vraiment l’Allemagne, qu’il n’est pas non plus très enthousiaste à l’idée d’aller vivre à Princeton. D’ailleurs, il se définit lui-même comme "un oiseau migrateur". C’est un Juif de diaspora qui ne se voyait qu’en diaspora… il avait sa place un peu partout et nulle part en même temps.
SV - Exactement. C’est la limite d’adhésion d’Einstein au mouvement sioniste d’ailleurs. Il avait besoin de sa liberté. Il ne pouvait pas appartenir exclusivement à une terre. C’était une appartenance poétique et symbolique, mais au fond, il a toujours été un grand solitaire avec une forte mélancolie. Il était désabusé par le monde des hommes et, pour lui, les Juifs, auxquels il s’identifiait, n’étaient pas des humains meilleurs que les autres. À sa mort, il était un peu désespéré de voir que les messages qu’il professait n’étaient pas écoutés.
VGV - Einstein était parfois visionnaire. Dès le debut des années vingt, il avait compris, par exemple, que l’antisémitisme qui montait en Allemagne ne pouvait être que destructeur pour les Juifs.
VS - Quand, en 1933, avant de quitter définitivement l’Allemagne, il prononce son grand discours au Royal Albert Hall dans lequel il dit que la civilisation est menacée, il est visionnaire. Hitler était déjà arrivé au pouvoir, il y avait des persécutions antijuives, on pressentait le crépuscule arriver. Et lui‐même était menacé de mort tous les jours. Sa femme Elsa, ne dormait plus de la nuit de peur qu’on l’assassine. Pourtant, il a eu le courage de prendre la parole. Si on relit ses phrases sans s’intéresser au contexte dans lequel il les prononce, on ne peut pas comprendre la résonance, l’émotion et la musicalité de tels propos. C’était quelqu’un d’extrêmement sensible. C’était à la fois un artiste, un penseur et un grand scientifique. C’est rare de condenser dans un seul humain autant de qualité. Il avait une certaine aura.
VGV - Est-ce la raison pour laquelle on lui a proposé d’être Président du jeune État d’Israël à la mort de Chaïm Weizmann ?
SV – Pour beaucoup de leaders sionistes, Einstein était le plus grand Juif de sa génération. David Ben Gourion était malin et appréciait beaucoup l’idée de mettre en avant la pensée et la science, d’où son idée : demander à Einstein de devenir le nouveau Président de l’État d’Israël en 1952. Mais l’instrumentalisation d’Einstein n’a pas rendu service à la grandeur de sa pensée. Certains le pensaient très naïf, comme Kurt Blumenfeld. Or, Einstein, même s’il n’avait pas de compétences politiques, ressentait les choses. Il écoutait, puis se rebellait toujours. À la fin de sa vie, Blumenfeld changea finalement d’avis, disant que l’aura et la profondeur de pensée d’Einstein étaient d’une grande rareté.
VGV - On découvre, en vous lisant, les grandes qualités notamment humaines d’Albert Einstein. Mais n’idéalise-t-on pas un peu trop l’homme qu’il était ?
SV – C’est une très bonne question, qui me met en difficulté. Je me suis aussi posé la question, me demandant si je n’étais pas en train de faire une hagiographie. C’est vrai, ce livre peut donner cette impression. Einstein avait évidemment des défauts, mais j’ai voulu souligner sa capacité à les sublimer. Il était conscient de ne pas être parfait mais avait toujours l’envie de faire mieux, ce qui est, selon moi, beaucoup plus louable. Il avait évidemment un rapport complexe aux autres et surtout à sa propre famille. Il n’a pas trouvé l’équation parfaite entre s’investir corps et âme pour sa science et en même temps trouver le temps et le tact pour s’occuper de ses enfants. Il y avait aussi sa seconde femme, Elsa, qui s’occupe de lui comme d’un enfant, et cela l’arrangeait bien. Donc oui, il avait des défauts mais avec une volonté perpétuelle de se tirer vers le haut.
VGV - Quel est le message principal que vous souhaitiez transmettre à travers ce second livre sur Einstein ?
VS - Einstein n’était pas un homme politique. Il n’avait pas pour mission de faire la paix au Moyen‐Orient. Mais je pense que l’idée de ce livre, idée qui était présente au quotidien chez Einstein, est de dire qu’il faut tenter chaque jour de s’améliorer un peu plus. Chaque jour, on peut tenter de s’ouvrir aux autres, de lutter un peu plus contre ses préjugés et de remettre en question ce qui nous entoure alors même que le cerveau nous incite à faire l’inverse. C’est une démarche scientifique et éthique.




