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« L'État d'Israël sera ouvert à l'immigration des Juifs de tous les pays où ils sont dispersés ; il développera le pays au bénéfice de tous ses habitants ; il sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d'Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ; il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d'éducation et de culture ; il assurera la sauvegarde et l'inviolabilité des Lieux saints et des sanctuaires de toutes les religions et respectera les principes de la Charte des Nations unies. »
Extrait de la Déclaration d'indépendance d'Israël
La Déclaration d’indépendance d’Israël demeure un témoignage vivant des intentions de ses fondateurs : établir un État libre, "un État de tous ses citoyens", fondé sur les principes de l’égalité civique et de la liberté de religion. La tradition juive et la Bible, en tant que livre de justice sociale, y coexistent avec un attachement à la tradition de l’humanisme occidental. Le sionisme est, de manière singulière, un mouvement laïque qui s’est insurgé contre le contrôle rabbinique de la vie juive. Son ambition était de permettre aux Juifs de prendre leur destin en main. Les fondateurs de l’État d’Israël étaient des hommes ouverts d’esprit, pragmatiques, avides de progrès et aspirant à la paix ; ils étaient les héritiers des Lumières européennes et du passage du cadre étroit du heder au vaste monde. J’ai rencontré Naor Narkis afin d’évoquer son engagement militant dans un contexte marqué par la montée de forces politiques réactionnaires qui cherchent à saper les valeurs de la démocratie israélienne et à ramener la société israélienne vers le ghetto juif, avec toutes les implications que cela comporte.
Naor Narkis est entrepreneur et militant. Né en 1989, il a grandi à Ramat Gan avant d’intégrer le programme Havatsalotde l’unité du renseignement de Tsahal, destiné aux élèves les plus brillants. Dans ce cadre, il a obtenu une licence de philosophie et d’histoire du Moyen-Orient à l’université de Haïfa. Après six années de service au sein de Tsahal, il a quitté l’armée avec le grade d’officier du renseignement. En 2022, il a fondé « Returning to Rationality » [Revenir à la raison], un mouvement qui entend, dans l’esprit des Lumières, promouvoir la séparation de la religion et de l’État, ouvrir les jeunes ultra-orthodoxes au monde extérieur et leur permettre de choisir librement la manière dont ils souhaitent mener leur vie. Il sera candidat à la Knesset lors des prochaines élections sous les couleurs du parti HaDemokratim[les Démocrates], avec l’ambition de devenir le « ministre de la laïcisation » d’Israël.
Shelly Alfred
Shelly Alfred – Qu’est-ce que « Returning to Rationality » et pourquoi avez-vous ressenti le besoin de créer ce mouvement ?
Naor Narkis – Lorsque ma sœur a décidé de devenir religieuse, j’ai respecté son choix. Mais après son mariage et la naissance de ses enfants, elle a commencé à prendre ses distances avec la famille. Cela est allé jusqu’au point où ma mère n’était plus autorisée à voir ses petits‐enfants sans se couvrir la tête ; elle devait également porter des gants pour que personne ne puisse voir qu’elle avait du vernis à ongles. La famille de ma sœur refusait de participer aux événements familiaux parce qu’elle ne voulait pas être exposée à un mode de vie laïque. Cette situation m’a semblé extrêmement radicale et j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre cet état d’esprit. J’ai alors commencé à rencontrer de jeunes ultra‐orthodoxes afin d’écouter ce qu’ils vivaient dans leurs écoles. J’y ai découvert une violence institutionnalisée. C’est ce qui m’a conduit à créer « Returning to Rationality », afin d’entrer directement en contact avec ces jeunes et de les encourager à choisir eux‐mêmes le mode de vie qui leur convient le mieux. Mon organisation ne cherche pas à modifier leurs croyances religieuses ; elle vise plutôt à leur donner accès à l’information et à les aider à s’engager dans l’armée. Chaque mois, nous sommes contactés par des centaines de jeunes ultra‐orthodoxes qui souhaitent quitter leur milieu.
SA – Qu’est-ce qui les caractérise ?
NN – Une personne qui quitte la communauté ultra‐orthodoxe est un peu comme un nouvel immigrant. Elle peut parler hébreu, mais elle ne sait pas comment se débrouiller dans la vie quotidienne ; elle ne dispose ni de réseau social ni de compétences lui permettant d’évoluer en dehors de son milieu, et elle ne possède pas non plus les connaissances élémentaires dont disposent les laïques – non seulement en mathématiques et en anglais, mais aussi en matière de culture citoyenne et pour se construire comme individus autonomes au sein de la société israélienne dans son ensemble. Il faut combler un immense déficit d’informations. C’est dans cette optique que nous avons conçu une formation complète donnant accès à de nombreuses ressources. Au‐delà de cela, beaucoup d’entre eux ne bénéficient ni du soutien de leur famille ni d’un réseau d’entraide. Nous avons donc mis en place un dispositif de familles d’accueil qui les hébergent temporairement. Ils posent énormément de questions parce qu’ils sont curieux, et qu’ils sont de plus en plus exposés au monde laïque.
SA – Les barrières artificielles qui séparent les ultra-orthodoxes de la population laïque en Israël sont presque innombrables. On les appelle des « clôtures » [seyag en hébreu, terme venu des Pirkei Avot : asu seyag laTorah, « faites une clôture autour de la Torah »]. La majorité de la population ultra-orthodoxe en Israël est concentrée dans des villes ou des quartiers séparés créés par l’État, où il n’y a aucun habitant laïc. Elad, Beitar Illit, Beit Shemesh, Bnei Brak et Modi'in Illit, par exemple, sont des villes où une personne peut naître et ne jamais rencontrer quelqu’un de laïque avant l’âge de vingt ans. Le système éducatif religieux est lui aussi autonome et séparé. Il est contrôlé par les partis ultra-orthodoxes, n’est pas soumis aux programmes du ministère de l’Éducation et n’enseigne pas les matières fondamentales telles que les mathématiques, la géographie, l’anglais, les sciences ou encore l’éducation civique. Les hommes ultra-orthodoxes effectuent très rarement leur service militaire et, lorsqu’ils le font, ils servent dans des unités spécialement conçues pour répondre à leurs exigences particulières. Dans le monde du travail comme dans l’enseignement supérieur, les ultra-orthodoxes sont également orientés vers des filières distinctes permettant la séparation des sexes afin de se conformer aux exigences de la halakha, au point que la présence d’une enseignante constitue encore un tabou pour eux. Les communautés ultra-orthodoxes disposent par ailleurs d’un écosystème médiatique largement fermé sur lui-même, composé de journaux, de stations de radio et d’un accès à Internet filtré – sans oublier les téléphones kasher. « Returning to Rationality » a récemment distribué plus de 3.500 smartphones et plus de 1.500 ordinateurs portables à de jeunes hommes et femmes ultra-orthodoxes.
Contrairement aux téléphones kasher, que permettent les téléphones ordinaires que vous distribuez ?
NN – L’accès à la connaissance. En Israël, le ministère des Communications permet aux ultra‐orthodoxes de mettre en place une sorte de système numérique qui rappelle l’univers de la série dystopique Black Mirror, en censurant les contenus et en les empêchant d’accéder à une information libre. Au‐delà, une personne ultra‐orthodoxe qui souhaiterait acheter un téléphone et transférer son numéro vers un appareil sans restrictions ne peut pas le faire, car ces numéros sont réservés aux téléphones kasher et ne peuvent pas être transférés vers un autre type d’appareil. Si vous changez soudainement de numéro, cela suscite immédiatement la méfiance au sein de votre communauté. Ils cherchent à les restreindre par tous les moyens possibles mais, malgré cela, ces jeunes continuent de nous contacter.
SA – Dans un entretien récent avec Haaretz, Naomi Avraham décrivait l’élite ultra-orthodoxe non pas comme une entité politique (telle qu’une partie du public laïque tend à la percevoir), mais plutôt comme l’équivalent du Parti communiste, dans la mesure où elle contrôle l’ensemble des moyens de production pertinents pour sa communauté et fait tout son possible pour empêcher ses membres d’y avoir librement accès. Elle qualifiait ce système de Slave Economy [« économie servile »]. Une telle situation n’aurait pas été possible sans la collaboration de l’État. Vous énumérez quelques-unes des institutions religieuses financées par l’État en Israël : deux Grands rabbins, l’un ashkénaze et l’autre séfarade, entourés de centaines de collaborateurs ; un Grand rabbin dans chaque ville ; la loi récemment adoptée dite « Un rabbin pour chaque quartier », qui impose la nomination d’un rabbin dans chaque quartier. Il existe également un vaste système de certification de la kasherout, employant des milliers de superviseurs. Au sein des tribunaux religieux du Grand rabbinat, qui régit le droit de la famille en Israël, officient de nombreux dayanim[juges rabbiniques]. Tous les services de mikvésont financés par l’État, y compris les salaires de l’ensemble du personnel, hommes et femmes, les balanimet balaniot[préposés aux bains rituels]. La Hevra Kadisha, qui détient le monopole des services funéraires en Israël, est, elle aussi, financée par l’État. La part la plus importante des financements publics destinés au monde ultra-orthodoxe concerne toutefois son système éducatif privé. Contrairement à une école publique laïque financée par l’État, ce système est profondément politisé : un ultra-orthodoxe fréquente généralement l’établissement scolaire affilié au parti pour lequel sa famille vote. Il s’agit d’institutions antisionistes qui pratiquent un endoctrinement religieux hostile à l’État. À titre d'exemple, le rabbin Yitzhak Yosef, l’une des figures les plus influentes du parti Shas, a récemment appelé les étudiants des yeshivot liées au mouvement à désobéir à la loi concernant les ordres de conscription reçus de Tsahal : "Déchirez vos ordres de conscription, jetez-les dans les toilettes et tirez la chasse". En sa qualité de Grand rabbin d’Israël, le rabbin Yosef percevait pourtant de l’État d’Israël un salaire mensuel de plusieurs dizaines de milliers de shekels. À cela s’ajoute le fait que la Knesset a récemment adopté une loi élargissant encore les compétences des tribunaux rabbiniques. Que signifie concrètement cette nouvelle loi ?
NN – Cette loi prévoit que, si les parties le souhaitent, elles pourront porter toute affaire commerciale et économique devant les tribunaux rabbiniques plutôt que devant les juridictions ordinaires. En pratique, cela signifie que toute personne ultra‐orthodoxe ou religieuse sera contrainte de comparaître devant un tribunal rabbinique, où une femme ne peut même pas témoigner du seul fait qu’elle est une femme, et où les différends sont tranchés conformément à la loi juive. Lorsque ma mère a divorcé, elle a dû comparaître devant un collège de rabbins archaïques qui ont décidé si elle était ou non autorisée à divorcer. Aujourd’hui, ils veulent étendre ce système aux affaires commerciales et économiques, et non plus seulement au droit de la famille.
Notre objectif, au sein du parti HaDemokratim, est qu’il n’existe aucun système juridictionnel religieux. Aucun pays démocratique ne fonctionne de cette manière. Cela est en contradiction totale avec les principes démocratiques. Ce sont d’ailleurs des réalités inconnues même pour de nombreux Juifs très religieux vivant dans des pays démocratiques. Par ailleurs, ils cherchent aujourd’hui à faire adopter une loi d’exemption du service militaire qui établirait de facto une distinction entre citoyens laïques et citoyens ultra‐orthodoxes, en inscrivant dans la loi des privilèges particuliers pour ces derniers. C’est criminel. Je pense que beaucoup de Juifs qui soutiennent Israël depuis l’étranger ne réalisent absolument pas que des ultra‐orthodoxes jettent des pierres sur des soldats de Tsahal, arrachent les drapeaux israéliens le jour de l’Indépendance et les piétinent ou les brisent au sol – et cela dans des dizaines de cas documentés. Il faut dire les choses clairement : soutenir les ultra‐orthodoxes revient à soutenir l’antisionisme. Ils scandent : « Plutôt mourir que nous enrôler » ; « Nous ne croyons pas au règne des mécréants ». On m’a personnellement lancé, et cela a été documenté : « Nazi, puisses tu mourir pendant ta période de réserve en servant dans l’armée ». Voilà ce qu’ils pensent des laïques en Israël. Leur direction politique ne l’a jamais condamné, parce qu’elle sait que ce discours rencontre un écho favorable auprès de son électorat.
SA – Les villes ultra-orthodoxes sont devenues, de fait, des zones interdites au public laïque, au point que même la police israélienne peut à peine y entrer. Récemment, deux soldates sont arrivées à Bnei Brak et ont failli être lynchées. Elles ont dû se cacher dans des bennes à ordures jusqu’à l’arrivée des secours. N’avez-vous pas peur ?
NN – Il existe en Israël plus de cinq cents organisations dont la mission est d’encourager les gens à devenir religieux et de les accompagner dans cette démarche ; beaucoup d’entre elles bénéficient d’un financement public direct. Pourtant, il n’avait encore jamais existé d’organisation s’adressant directement à la communauté ultra‐orthodoxe pour l’encourager à s’émanciper. Alors que des militants ultra‐orthodoxes sont envoyés de manière organisée et avec le soutien financier de l’État dans les quartiers laïques, les écoles et les établissements d’enseignement supérieur afin de ramener les gens à la religion, aucune organisation laïque n’était jusqu’à présent allée activement à la rencontre des ultra‐orthodoxes pour instaurer un dialogue entre eux et le reste de la société. Les deux organisations existantes, « Hillel » et « Yotzim L'Shinui », viennent en aide à ceux qui souhaitent déjà quitter leur communauté, mais elles n’encouragent pas activement les personnes à envisager cette possibilité. Beaucoup de nos bénévoles sont d’anciens ultra‐orthodoxes. Ils se rendent dans les villes ultra‐orthodoxes, installent un stand dans la rue et abordent simplement les passants avec courtoisie pour leur parler d’une vie plus libre et les inviter à la discussion. Nous nous faisons tabasser et je reçois régulièrement des menaces de mort.
Lorsque j’ai rencontré l’ancien Premier ministre français Gabriel Attal, il m’a expliqué que, dans certaines écoles de quartiers sensibles en France, l’enseignement de la Shoah avait progressivement disparu, tant le sujet était devenu sensible. De la même manière, dans les écoles ultra‐orthodoxes en Israël, on ne parle pas du sionisme. On ne se lève pas lors de la sirène du Jour du souvenir des soldats tombés au combat. On ne célèbre pas le Jour de l’Indépendance. On ne chante pas la Hatikva [l'hymne israélien].
SA – Selon vous, cette population serait l’équivalent d’un million de nouveaux immigrants (olim hadashim) en Israël…
NN – Exactement. Si les jeunes ultra‐orthodoxes recevaient une véritable éducation, ils pourraient constituer une formidable force productive pour la société israélienne, un peu comme au début des années quatre‐vingt‐dix, lorsque Israël a bénéficié de l’arrivée d’un million d’immigrants venus de l’ex-Union soviétique, dont beaucoup possédaient une solide formation scientifique et mathématique. Cette immigration a contribué à bâtir l’économie israélienne et, dans une large mesure, son industrie de haute technologie. Si ces jeunes hommes et femmes ultra‐orthodoxes se tournaient vers l’université, la recherche scientifique et la participation à la vie citoyenne, au lieu de rester dans le dénuement, privés d’instruction et dépendants des aides publiques, nous aurions tout à y gagner. En tant que groupe social, ils ne peuvent pas survivre sans les subventions de l’État. L’élite ultra‐orthodoxe exploite en réalité les failles du système libéral‐social de l’État-providence pour promouvoir une vision déformée et violente d’Israël comme État religieux régi par la halakha, un État qui serait inévitablement pauvre et privé de tout ce qui fait aujourd’hui la force d’Israël.
SA – Les ultra-orthodoxes ne sont cependant pas les seuls groupes religieux en Israël à œuvrer à l’affaiblissement de la légitimité de l’État démocratique. Dans La méthode du cheval de Troie, le chercheur Ariel David propose une analyse approfondie et passionnante de la manière dont un nombre croissant de groupes ultra-orthodoxes nationalistes ont accumulé un pouvoir considérable depuis les années soixante-dix et quatre-vingt. Grâce à des méthodes sophistiquées, ils ont conduit un processus de prise de contrôle hégémonique des partis de droite israéliens de l’intérieur, acquérant ainsi une influence considérable sur les partis au pouvoir, sans commune mesure avec le poids réel de leur électorat dans la population. David décrit comment l’ensemble du bloc de droite a progressivement été mis au service des objectifs politiques d’une élite religieuse extrémiste. Le Shas, les mouvements ultra-orthodoxes nationalistes, le Sionisme religieux, le néo-kahanisme, le mouvement Habad : selon David, ces différents courants peuvent diverger sur le plan théologique, social ou historique, mais leurs objectifs politiques convergent aujourd’hui. Tous aspirent fondamentalement à transformer Israël en État régi par la Torah. Le chercheur rappelle que le jeune État d’Israël, fondé comme un État laïque, tant par la nature de sa population que par ses lois, a rencontré dès sa création une opposition farouche de la part de milieux religieux qui refusaient son existence en tant qu’État démocratique plutôt que religieux. Au fil des décennies, ces foyers d’opposition se sont développés et ont poursuivi méthodiquement leur projet d’une réalité fondée sur le principe : « le peuple d’Israël sous les lois d’Israël sur la terre d’Israël ».
Une grande partie de ce dont nous sommes témoins aujourd’hui est le fruit de longues années de travail. Le Forum Kohelet, véritable « cerveau » idéologique et conceptuel de la réforme du système judiciaire israélien, ainsi que Yariv Levin, le ministre de la Justice zélé qui a lancé ce que ses opposants qualifient de coup de force judiciaire et qui refuse de nommer de nouveaux juges tant que la composition de la commission de nomination des juges n’aura pas été modifiée à son avantage, ont tous deux été promus par des milieux religieux extrémistes hostiles à l’État démocratique. Selon cette vision, la Knesset peut certes adopter des lois, mais aucune loi votée par la Knesset ne saurait, en dernière instance, contredire une loi de la Torah ou la halakha. Dès lors, l’organe chargé de contrôler l’action de la Knesset ne devrait pas être une institution garante de la démocratie, mais une instance religieuse chargée de vérifier que les lois votées ne contreviennent pas à la Torah. Qui d’autre œuvre aujourd’hui à la teshouva[retour à la religion] de la société israélienne ?
NN – Le parti Sionisme religieux, qui représente les colons, a créé un nouveau portefeuille ministériel : le « ministère des Implantations et des Missions nationales ». Dirigé par la ministre Orit Struk, il soutient l’implantation de garinim toraniyim, de « noyaux religieux », dans les villes laïques ou mixtes. Il finance notamment la location de logements destinés à des familles religieuses afin qu’elles s’installent au cœur de quartiers laïques et y développent des activités visant à « renforcer l’identité juive ». Ces groupes créent des jardins d’enfants, des écoles religieuses, des yeshivot, des ulpanot, des midrashot et des programmes préparatoires au service militaire. Toutes ces institutions servent les objectifs politiques du Sionisme religieux. Elles modifient le caractère des quartiers et s’approprient des ressources publiques telles que les attributions foncières ou les logements sociaux.
Outre ces noyaux religieux, le mouvement dispose également des yeshivot hesder, des établissements qui combinent l’étude de la Torah et un service militaire raccourci au sein de Tsahal. Réservé au seul public national‐religieux, ce dispositif permet de différer le service militaire puis de le réduire à seulement un an et demi. Autrement dit, ce groupe bénéficie lui aussi d’un traitement de faveur de la part de l’État, aux dépens des citoyens laïques. Alors que les jeunes laïques, garçons comme filles, sont légalement tenus d’effectuer leur service militaire immédiatement après la fin du lycée – trois ans pour les garçons et deux ans pour les filles –, au sein du courant sioniste religieux, les filles ne sont pas tenues de s’enrôler et les garçons effectuent un service raccourci dans des structures qui leur sont propres. Le rabbin Yigal Levinstein, responsable du programme de la colonie d’Eli, a déclaré que la seule raison d’être des yeshivot hesder est de garantir aux jeunes national‐religieux un environnement exclusivement religieux, car s’ils servaient aux côtés de jeunes laïques, ils risqueraient de devenir trop libéraux dans leurs opinions.
SA – La yeshivaBnei David dans la colonie d’Eli, à laquelle vous faites référence, est importante parce que nombre de ses anciens élèves ont accédé à des postes d’influence. Le chercheur Yair Nehorai la décrit comme « le bras exécutif du gouvernement », devenu de factoune sorte d’État profond antilibéral. Dans son livre La Troisième Révolution, il dresse une longue liste de hauts responsables issus de ce courant particulier du mouvement kookiste : l’actuel directeur du Shin Bet, David Zini ; Roman Gofman, que Benjamin Nétanyahou vient, de manière controversée, de nommer à la tête du Mossad ; son directeur de cabinet, Ido Nordan ; ou encore le secrétaire du gouvernement, Yossi Fuchs, parmi beaucoup d’autres.
Comme l’explique Nehorai, les fondateurs du mouvement messianique kookistese considèrent comme les héritiers spirituels du Ra'ayah, le rabbin Abraham Isaac Kook, premier Grand rabbin ashkénaze de la Palestine mandataire, puis d’Israël, ainsi que de son fils, le Ratziah, le rabbin Zvi Yehuda Kook, qui dirigeait la yeshivaMerkaz HaRav à Jérusalem. Selon eux, nous sommes au cœur du processus de rédemption. Le peuple juif n’aurait pas été créé comme les autres peuples, mais directement par la volonté divine, et le monde tout entier aurait été créé pour lui seul. Peuple éternel, il aurait pour mission de conduire l’humanité entière vers la rédemption en établissant un État de suprématie juive gouverné par la Torah. Lorsque la vision d’un peuple juif vivant sur la Terre d’Israël sous l’autorité de la Torah sera réalisée, le Temple sera reconstruit et la rédemption s’étendra au monde entier. Cette tradition évoque deux messies appelés à conduire la rédemption d’Israël. Le Messie fils de Joseph établira les fondations matérielles de la rédemption ; le Messie fils de David viendra ensuite sanctifier le monde matériel – la "semence de la bête" (le stade terrestre) puis la "semence de l’homme" (le stade spirituel). La première étape est celle du messie matériel : les sionistes laïques, chargés de mettre en place les fondations concrètes de l’État. Une fois ce refuge achevé, la seconde étape pourra commencer : l’intégration de la Torah aux Lois fondamentales de l’État.
Le passage du Messie fils de Joseph au Messie fils de David correspond au changement de régime. L’État d’Israël actuel, à la fois juif et démocratique, est fondé sur les principes de justice, d’égalité et de respect des droits humains ; à ce titre, il empêche l’application de la Torah comme loi de l’État. L’État libéral israélien n’est donc, dans cette perspective, qu’un simple pont vers une autre réalité, et est appelé à disparaître. Ce que le ministre Levin présente comme une « réforme judiciaire » est en réalité un coup d’État religieux. S’ils parviennent à faire adopter leurs lois, l’Israël que nous connaissons deviendra une démocratie majoritaire vidée de sa substance, capable d'imposer la loi de la Torah à la sphère publique.
La Cour suprême a récemment siégé pour examiner des recours déposés par des familles endeuillées réclamant la création d’une commission d’enquête d’État sur les événements du 7 octobre, que le gouvernement refuse catégoriquement de mettre en place. À l’extérieur du tribunal, une foule chauffée à blanc scandait : « Égorgez les juges ! ». Les juges ont été contraints de se réfugier dans leurs bureaux sur instruction des services de sécurité. Aucune condamnation n’est venue du gouvernement.
Comme Ariel David, Yair Nehorai décrit la manière dont un courant particulier issu du mouvement du Rav Kook a utilisé les mécanismes de l’État libéral afin de l’influencer de l’intérieur. À partir des années quatre-vingt, ses dirigeants ont élaboré une stratégie de long terme baptisée « la méthode Elkana », consistant à placer leurs partisans à la tête des institutions clés de la société israélienne, en accordant une attention particulière à l’économie, au système judiciaire et aux médias. Dans cette optique, ils ont créé des programmes préparatoires au service militaire, au premier rang desquels celui de Bnei David, où de jeunes hommes sont soumis à une forme d’endoctrinement messianique kookiste avant leur incorporation dans l’armée. L’objectif est que, devenus officiers puis généraux, ils diffusent à leur tour des conceptions messianiques, racistes et rétrogrades contraires aux valeurs du sionisme et à celles de la Déclaration d’indépendance. Il s’agit, au fond, de former ces jeunes recrues à rejeter et à combattre les courants libéraux du judaïsme. Au fil des années, une situation s’est ainsi installée en Israël : le militant religieux messianique participe activement au service de l’État démocratique tout en œuvrant à son affaiblissement, en se drapant, pour ainsi dire, dans le langage de l’« étaticité » et dans l’uniforme de Tsahal. Selon cette conception, la législation religieuse constitue une obligation halakhique. Dès lors, toute personne investie d’une autorité – ministre, maire ou commandant militaire – qui n’agit pas en ce sens, commet, de fait, une transgression de la halakha.
Peu après le 7 octobre, l’un de nos voisins religieux dans l’immeuble où nous vivions à Jérusalem a envoyé à tous les habitants une vidéo de son cousin, un soldat ultra-orthodoxe, s’adressant à la caméra avant d’entrer au combat à Gaza. Son discours était joyeux, enthousiaste. Il parlait de son entrée à Gaza avec exaltation, en recourant à une rhétorique messianique. Cette manière de voir les choses m’a profondément mise mal à l’aise, tant elle contrastait avec l’immense tristesse qui régnait alors. Avec le recul, j’ai compris que cet homme – et d’autres comme lui – ne combattaient peut-être pas à Gaza pour l’État d’Israël démocratique tel que je le conçois, mais pour d’autres idéaux, comme celui d’un Israël s’étendant à l’ensemble de ses frontières bibliques.
NN – Tout récemment encore, un soldat de Tsahal a vandalisé une statue de Jésus dans un village chrétien du Liban. Un autre a été photographié avec une statue de la Vierge Marie à laquelle il avait mis une cigarette dans la bouche. Les pillages massifs commis au Liban sont sans précédent. Ce n’est pas un hasard. Nous avons affaire à une armée qui a subi un processus d’endoctrinement religieux. Ces soldats semblent avoir fini par se prendre pour des soldats de l’armée de Dieu plutôt que pour les soldats d’un État démocratique et laïque, et considérer qu’ils mènent ici une guerre religieuse contre le christianisme. Les soldats du « Sionisme religieux » portent sur leur uniforme des écussons représentant le Messie à la place du drapeau israélien. Ce sont des évolutions dangereuses. Ces derniers temps, l’expression « Que Dieu venge son sang » est devenue très fréquente sur les tombes de soldats. Que sommes‐nous, des djihadistes ? des martyrs ? Mourons‐nous pour que Dieu puisse exercer sa vengeance ? Ce n’est pas une mentalité digne d’une démocratie. Autrefois, on écrivait simplement : « Que sa mémoire soit une bénédiction. » Tsahal refusait d’inscrire la mention « Que Dieu venge son sang » sur les pierres tombales jusqu’à ce que le ministre de la Défense l’autorise en 2024 sous la pression des familles. C’est une forme de radicalisation religieuse.
Ces derniers jours, des membres de la police aux frontières ont allumé un barbecue un samedi et ont été condamnés à vingt‐et‐un jours de prison. À titre de comparaison, le soldat qui a vandalisé la statue de Jésus et provoqué une crise diplomatique sans précédent ainsi que des réactions du Vatican n’a écopé que de trente jours. Des soldates laïques, qui avaient accompli l’intégralité de leur service militaire et se sont présentées le jour de leur démobilisation vêtues d’un simple débardeur, se sont vu infliger des amendes draconiennes de plusieurs milliers de shekels. Dans les faits, une vision religieuse et réactionnaire du monde s’est infiltrée dans le système judiciaire militaire de Tsahal. Offenser les sensibilités religieuses coûte désormais de l’argent à ces jeunes femmes laïques. Il faut rappeler que les hommes ultra‐orthodoxes qui ne servent pas dans l’armée et enfreignent la loi ne reçoivent pas un seul shekel d’amende. C’est ni plus ni moins qu’un abus à l’encontre du public laïque. Lors du dernier marathon de Jérusalem, des soldates ont été contraintes de courir en pantalon long par forte chaleur, tandis que les soldats étaient autorisés à porter des shorts. Récemment, sur une position militaire au Liban, il a été impossible de déployer un système de défense essentiel, susceptible de sauver des vies, parce que ses opératrices étaient des soldates et que le poste était tenu par des soldats haredim. Il y a cinq mois encore, des soldats qui avaient simplement fait cuire un hot‐dog un samedi ont été condamnés à dix jours de prison.
SA – C’était une saucisse kasher, au moins, j’espère ?
NN – Oui, mais ils l’ont cuite pendant le shabbat.
J’aimerais poser une question aux Juifs de diaspora : est‐ce vraiment à cela que ressemble votre judaïsme ? Car c’est bien, selon moi, une logique relevant d’une charia extrémiste qui s’est infiltrée dans l’État d’Israël. Tous les Juifs de diaspora doivent comprendre une chose : si Israël cesse d’être un État laïque, il ne survivra pas au Moyen‐Orient. Aujourd’hui, le public laïque a le sentiment d’être attaqué de toutes parts. Nos valeurs sont attaquées, notre portefeuille est attaqué ; nous sommes contraints de financer de mille façons le mode de vie ultra‐orthodoxe. Et par‐dessus tout, nous faisons face ici, en Israël, à une menace extérieure bien réelle. On nous demande d’effectuer des mois de réserve. Nos enfants meurent, tandis que ceux du public religieux sont bien davantage protégés. Il y a là une injustice flagrante.
SA – À l’étranger, de nombreux Israéliens ont recours aux services proposés par le Habad, qui est devenu une sorte de prestataire de services religieux pour les Israéliens expatriés, peu habitués à payer pour ce type de prestations. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
NN – Le Habad est un mouvement antisioniste qui ne reconnaît pas Israël comme un État démocratique. Ses membres n’acceptent pas les lois votées par l’État lorsqu’elles contredisent la loi juive. Alors qu’ils donnent à l’extérieur l’image d’un mouvement modéré et progressiste, ils mènent en réalité une activité missionnaire et défendent des positions strictement conservatrices et non égalitaires. Ils vont à la rencontre des Israéliens, leur offrent des beignets à Hanouka ou un repas dans une guesthouse à Koh Phangan, puis introduisent progressivement leur programme radical visant à transformer Israël en État régi par la halakha. L’histoire de Jacob et Ésaü autour du plat de lentilles montre le pouvoir d’un repas gratuit et réconfortant : il permet beaucoup de choses. Le Habad utilise la même méthode. J’attends des Juifs de la diaspora qu’ils en prennent conscience. Ce sont des gens sophistiqués qui utilisent des méthodes proches de la propagande pour promouvoir leur agenda. Ils sont engagés de manière agressive pour ramener les gens à la religion. Ils fonctionnent comme une secte, pratiquant le culte de la personnalité et le lavage de cerveau. Ils peuvent, par exemple, arriver dans un quartier laïque en Israël et organiser un concours où des enfants qui récitent quelques versets de la Torah gagnent un iPhone ou des billets d’avion pour New York. Aujourd’hui, ils sont associés à l’extrême droite, aux kahanistes nationalistes et à Ben Gvir. Comme lui, ils se sont opposés à l’accord sur les otages et ont manifesté contre celui‐ci, y compris lors du premier accord, alors même qu’il ne concernait que la libération de femmes et d’enfants.
SA – Pensez-vous que si les otages avaient été issus d'un de ces groupes religieux, ils auraient été libérés plus tôt ? Et que, peut-être, davantage d’entre eux seraient revenus vivants ?
NN – Ça n’aurait pas pris une semaine ! Si les otages avaient été des colons ou des Juifs ultra‐orthodoxes, ils seraient rentrés sains et saufs. Nous avons entendu des déclarations d’une violence et d’une radicalité extrêmes de la part de soutiens du gouvernement. Ils disaient que les otages des kibboutzim étaient des « mangeurs de lapins », qu’ils méritaient d’être enlevés, qu’ils avaient péché et qu’il s’agissait de leur châtiment. Nous avons assisté à une campagne d’incitation à la haine contre les otages extrêmement grave, qui n’a suscité aucune condamnation de la part du gouvernement, parce que la plupart d’entre eux appartenaient sociologiquement et politiquement au camp laïque favorable à l’opposition. Des gens de gauche. Beaucoup ont considéré ce qui leur arrivait comme une forme de représailles. Je suis convaincu que si les otages avaient été des soutiens de la coalition gouvernementale, la situation aurait été totalement différente. Il n’y a pas si longtemps, j’ai publié une vidéo sur les femmes religieuses qui ont la tête couverte, et toutes les députées religieuses de la coalition m’ont condamné. En revanche, lorsque des femmes otages ont été violées à Gaza, cela ne semblait pas vraiment les préoccuper. Il est évident à mes yeux que les choses se seraient passées autrement si les otages avaient été religieux. Il ne faut pas se raconter d’histoires. La situation aurait incontestablement été différente s’ils avaient appartenu à l’électorat de la coalition. Mais ce n’était pas le cas. Ils venaient de mon milieu.
SA – C’est tellement honteux que je ne sais quoi dire...
NN – C’est surtout triste. Ils nous traitaient de traîtres gauchistes. C’est un gouvernement qui cherche à semer la haine au sein de la société.
SA – Peut-être que ce n’est pas le gouvernement. Peut-être que cela vient tout simplement des gens eux-mêmes. Nous, les libéraux, sommes minoritaires et, pendant que nous parlons, beaucoup de personnes de valeur quittent le pays. Les membres du sionisme religieux nous qualifient avec mépris de « bande de mangeurs de falafels ».
NN – Le sionisme laïque a fondé Israël, alors même que cela semblait impossible à l’époque. Nous ne sommes pas un peuple qui recule devant les défis. Mon initiative, « Returning to Rationality », part précisément du constat que nous menons une guerre à sens unique. Eux cherchent à nous faire revenir à la religion, à transformer le pays en État religieux, à détourner l’argent public au profit de leurs intérêts communautaires, à enfermer les individus dans des cadres religieux ; et nous, nous restons simplement sur la touche. J’ai décidé d’agir sur l’autre front. Il faut se rappeler que cela s’est déjà produit dans l’histoire juive. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, la majorité du peuple juif est passée, en l’espace de trente ou quarante ans, d’une pratique religieuse fervente à la sécularisation. Nous pouvons faire la même chose ici, en Israël. Aujourd’hui, les jeunes ultra‐orthodoxes ont accès aux smartphones et à Internet, et les processus de laïcisation à l’œuvre dans les milieux religieux sont bien documentés : entre 30 et 40 % des membres du courant sioniste religieux finissent par devenir laïques. C’est un groupe dont le poids démographique n’a pas augmenté depuis les années quatre‐vingt. La dynamique est donc plus complexe qu’on ne le croit, et nous avons la possibilité d’exercer une influence sur son évolution. Je pense également qu’une grande partie des laïques qui ont quitté Israël au cours des trois dernières années – environ deux cent cinquante mille personnes – n’ont pas pris la décision de partir définitivement. Ils vivent une forme d’exil politique temporaire, et il est possible qu’ils reviennent dès qu’un gouvernement plus laïque arrivera au pouvoir.
C’est grâce au sionisme laïque que ce pays fonctionne. Dans notre milieu, tout le monde sert dans l’armée, hommes comme femmes ; c’est grâce à nous qu’existent l’Institut Weizmann, le Technion et le Dôme de fer. Nous sommes le groupe le plus marginalisé du pays. Aujourd’hui, nos valeurs sont tournées en dérision et nous sommes attaqués du matin au soir. Les dirigeants politiques du sionisme laïque doivent prendre des mesures pour faire comprendre clairement que nous ne sommes plus disposés à financer la ségrégation et l’isolement des communautés ultra‐orthodoxes et religieuses. Le jour où nous cesserons de les financer, ce système cessera d’exister. L’ensemble du monde ultra‐orthodoxe et religieux en Israël est financé par la communauté laïque. Les démocrates israéliens se battent aujourd’hui pour faire revivre les valeurs démocratiques du pays. C’est une lutte fondamentale pour définir ce que sera le judaïsme moderne. C’est pourquoi je suis très optimiste.
Traduit de l'anglais par Antoine Strobel-Dahan





