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Juifs, coupables par association

Dans les dernières semaines, les actes antisémites se sont multipliés en Angleterre, aux États‐​Unis, au Canada ou en France. Au‐​delà de l’antisémitisme classique, c’est souvent au nom de l’antisionisme que des actes d’exclusion ou d’ostracisation des Juifs se mettent en place, explique Sébastien Lévi.

Publié le 5 juin 2026

6 min de lecture

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La parade du Jour d’Israël à New York, le 31 mai 2026 (capture d’écran de la chaîne Fox 5 New York)

Progressisme antisioniste : l’exemple new-yorkais

Dans un raccourci saisissant des enjeux en cours, le maire de New York, Zohran Mamdani, a à la fois célébré les Juifs américains à l’occasion du « Jewish American Heritage Month » et refusé de se rendre à la parade pro‐​Israël le 31 mai, qui couronne ce mois de célébration, acceptant ainsi les Juifs dans une acception diasporique mais non nationale. S’il est faux de parler d’antisémitisme pour Mamdani, cette distinction est un bon indicateur de l’air du temps dans certains cercles progressistes qui exècrent officiellement l’étoile jaune et l’antisémitisme mais qui demandent aux Juifs de montrer patte blanche sur leur dénonciation voire leur abjuration du sionisme.

Cette logique d’exclusion au nom du bien a été à l’œuvre avec le boycott de produits israéliens le 29 mai dernier dans un supermarché coopératif dans le quartier bobo progressiste de Brooklyn, Park Slope, y compris des produits venant d’une coopérative judéo‐​arabe en Galilée, et c’est cette même logique qui empêche des artistes israéliens de se produire, à New York comme ailleurs.

C’est dans cette brèche que des organisations ou des individus bien plus radicaux que Mamdani, qui a mobilisé efficacement ses services pour sécuriser la parade pro‐​Israël, s’engouffrent aux États‐​Unis mais aussi ailleurs dans le monde.

La figure démoniaque du sioniste

Benjamin Nétanyahou est un dirigeant politique exécrable sur bien des aspects, qui abîme considérablement la situation de son pays, en le fracturant et à l’intérieur et en l’affaiblissant à l’international, notamment dans sa relation avec les Juifs américains. Mais le présenter en ogre sanguinolant à Washington, comme le symbole même du mal en Espagne ou brandi au bout d’un pic à Montréal n’est pas une critique politique, tout comme sa caractérisation par Guillaume Meurice comme « nazi sans prépuce » découle d’une autre logique, celle de la nazification/​diabolisation du leader israélien, avec le recyclage des vieux cliches antisémites au nom de la lutte contre le sionisme et le gouvernement de l’État d’Israël.

Le talent de cette doxa antisioniste progressiste est d’être parvenu non seulement à affubler leurs adversaires de l’étiquette de « sionistes » mais aussi à en dénaturer sa signification et à en faire une insulte acceptable. Or le sionisme est uniquement le droit reconnu du peuple juif à l’autodétermination, ni plus ni moins. On peut y être réticent voire opposé intellectuellement, mais sa criminalisation et son exploitation pour ostraciser ou exclure de l’espace public des Juifs sont une forme indirecte, sournoise mais bien réelle d’antisémitisme.

La déferlante antisioniste

La sociologue Eva Illouz a parlé de haine vertueuse pour décrire le déferlement antisioniste dès le 8 octobre, et cette haine ne s’est pas assagie depuis lors, bien au contraire.

Le « sionisme hors de nos facs » qui a fleuri sur certains campus est une illustration radicale de la libération de cette parole antisioniste. Cette parole a été celle de Sophia Chikirou contre Ariel Weil lors de la campagne des élections municipales, mais aussi celle de la meute LFI contre Jérôme Guedj et de ses représentants les plus emblématiques Rima Hassan ou Aymeric Caron contre toute personnalité juive qui n’aurait pas dénoncé de manière assez nette Israël. Rien n’illustre mieux la mauvaise foi des antisionistes que l’affiche visant à exclure Joann Sfar, inlassable partisan de la coexistence Israël‐​Palestine, de la ville de Marseille pour un concert, affiche heureusement sans succès.

C’est dans cette optique qu’on peut comprendre la logique de la loi Yadan, au‐​delà des questions légitimes de constitutionnalité et de liberté d’expression. La violente opposition à cette loi n’était pas axée sur ces questions mais sur la volonté délibérée d’exploiter la parole antisioniste pour des gains politiques, quitte à libérer la parole antisémite. Pour avoir simplement défendu cette loi, la DJ, icône LGBTQ et juive Barbara Butch s’est vue mise sur une liste noire de la section grenobloise de LFI, traduisant bien les ressorts de cette opposition à cette loi.

Cette tendance ne concerne hélas pas que la France, et la multiplication des incidents antisémites dans le monde ces dernières semaines donne le tournis. Entre le refus d’un hôtelier de servir un couple d’Israéliens en Californie et celui d’un autre hôtelier refusant de « servir des Juifs » en Allemagne en passant par des jeunes Israéliens harcelés en Asie, l’exclusion d’une organisation juive LGBT de la marche des fiertés à Rome ou un couple de lesbiennes refoulées d’un spa à Barcelone pour avoir arboré une étoile de David, le phénomène est aujourd’hui une véritable déferlante. 

Cette mise à l’index d’Israël et de ses soutiens, réels ou supposés, représente une menace réelle pour la sécurité physique des Juifs du monde entier. Ces derniers sont coupables par association, dans une logique stalinienne où la critique d’une politique glisse vers celle d’un pays puis vers ses citoyens et enfin envers ceux, les Juifs du monde entier, supposés défendre ce pays. Cette déferlante risque de provoquer parmi ces derniers une crispation et un repli, bien compréhensible, comme l’illustre tristement cette application Jewride, « Uber pour les Juifs » au Canada. Cette crispation risque également d’empêcher toute mesure et modération dans les enjeux du moment, et d’enfermer les Juifs dans une logique manichéenne d’assignation identitaire et idéologique.

Refuser – malgré tout – le manichéisme

La parade pro‐​Israël à New York n’est pas une marche de la communauté juive, comme l’a indiqué à tort Raphaël Enthoven. Il existe ainsi une partie de la communauté juive qui ne se reconnaît pas dans l’État d’Israël ou le sionisme. Un récent sondage a montré que 25% des Juifs américains (et 44% des moins de 25 ans) se disent aujourd’hui pour un État binational, ce qui traduit sans doute autant une remise en cause du sionisme qu’une perte d’espoir dans la solution à deux états après les coups de boutoir donnés notamment par le gouvernement israélien à cette solution.

L’absence de Mamdani à cette parade, aussi condamnable soit‐​elle avec la normalisation de l’antisionisme qu’elle implique ne traduit pas son antisémitisme, jamais prouvé, comme il est faux de dire symétriquement et de manière aussi simpliste que cette parade pour Israël était une défense du gouvernement israélien et de sa politique.

L’exploitation éhontée du sionisme pour sortir les Juifs de l’espace public dénoncée plus haut ne doit d’ailleurs pas se transformer en appel à l’unité absolue et à la défense inconditionnelle de l’État d’Israël et de certains de ses dirigeants, aussi racistes et/​ou corrompus soient‐​ils. À cet égard, la présence du ministre d’extrême-droite Bezalel Smotrich à cette parade pro‐​Israël est une faute politique lourde, qui a offert un aperçu saisissant et terrifiant du choix impossible qui pourrait un jour être offert aux Juifs dans leur rapport à Israël, dans une époque qui demande des choix binaires : choisir entre la vision de Mamdani ou celle de Smotrich.

Sortir de l’impasse

Mamdani a exploité intelligemment, mais de manière assez malhonnête, la présence de Smotrich pour justifier a posteriori sa propre absence. Plus problématique encore, de nombreuses organisations sionistes libérales parfaitement respectables ont utilisé la présence de Smotrich pour s’en indigner et absoudre l’absence de Mamdani. Cette mansuétude des organisations sionistes libérales pour cette absence, mais aussi celle des organisations juives traditionnellement pro‐​Israël envers la présence de Smotrich est une double faute et une double impasse. Des officiels présents à la marche comme le député Dan Goldman, la ministre de la Justice de l’État de New York, Laetitia James, ou la gouverneure de l’État, Kathy Hochul, ont démontré qu’il était possible de défendre Israël et de critiquer sa politique ou ses ministres les plus extrémistes, comme Smotrich.

Au‐​delà de cette parade, l’enjeu est en fait de savoir si le choix concernant Israël se réduit aujourd’hui entre l’annexion de la Cisjordanie et l’État unique binational, enterrant l’idée même d’un État juif et démocratique. À cet égard, Smotrich et Mamdani sont les idiots utiles l’un de l’autre sur le plan idéologique, tout comme Rima Hassan et Ben Gvir le sont sur le plan du trolling.

C’est aux sionistes libéraux et démocratiques d’être au premier rang du rejet de Smotrich et de son idéologie car cette dernière est aujourd’hui la meilleure alliée des antisionistes, qui peuvent ainsi réduire le sionisme a une vision raciste et expansionniste. Dans le même temps, ces sionistes libéraux doivent aussi savoir critiquer l’antisionisme, fût‐​il souriant et avenant comme celui de Mamdani, et se manifestant par une absence à la marche pro‐Israël.

Cette répudiation de l’extrême-droite israélienne ne suffira pas à éviter la haine entrevue dans les rues de Montréal, Rome ou Marseille ou à contrer la doxa en vogue à Radio Nova, mais elle pourra exposer aux personnes de bonne foi l’entreprise dangereuse et destructrice des pyromanes antisionistes, qui menace aujourd’hui la sécurité identitaire et physique des Juifs du monde entier.