
Je me souviens de ma première conversation avec Pierre‐Francois Veil. Simone Veil, sa mère, venait de mourir et nous avons évoqué ensemble la cérémonie qui l’accompagnerait : le dialogue sacré entre les combats juifs, ceux de la France et ceux des femmes. Quand il parlait d’elle, il disait toujours « Maman » plutôt que « ma mère », avec une tendresse désarmante, un amour et une admiration qui faisaient à tout jamais de lui le tout petit garçon de cette grande dame.
Pourtant, il n’était petit en rien. Il fut un grand homme, dans ses réalisations, ses convictions, et ses idéaux. Grand dans son engagement pour le droit et la mémoire, pour la justice et le souvenir. Grand aussi dans sa capacité à conseiller d’autres et à penser l’avenir avec eux.
Je me souviens de nos déjeûners, passés à imaginer ce que l’avenir pourrait nous réserver, conscients tous deux que rien n’était vraiment prévisible mais qu’il y avait toujours un devoir d’agir et de faire de ce que le judaïsme appelle le tikkoun : la conscience que ce monde brisé attend une œuvre de réparation.
C’est ce qu’il a fait dans chacun de ses engagements, avec charisme, intelligence et détermination.
Je me souviens de rencontres solennelles, de cérémonies officielles mais aussi de moments simples partagés : l’émotion ressentie en l’écoutant parler avec Jean son frère aux obsèques de Simone… ou un voyage en Israël, entouré d’amis chers.
Dans tous ces souvenirs, il est une grammaire constante qui remonte à ma mémoire : Pierre‐Francois vouvoyait toujours son interlocuteur. Mes tentatives de tutoiement échouaient toujours. Il disait « vous » non par simple politesse, froideur ou mise à distance, mais comme la langue d’une certaine noblesse d’âme. Une sorte de refus du profane qui rendait toute conversation sacrée. Cette conversation va me manquer, comme elle va manquer à tant d’autres.
Cher Pierre‐Francois, vous avez été pour beaucoup d’entre nous un modèle d’engagement, héritier d’un monde brisé et bâtisseur d’avenir. Nous vous devons tant.
Delphine Horvilleur, rabbin, directrice de la rédaction de Tenoua
À plusieurs reprises, la rédaction de Tenoua a rencontré Pierre‐François Veil, dans le cadre de son mandat de Président du Comité français pour Yad Vashem. Vous trouverez‐ci‐dessous les liens vers ces articles et quelques phtrases emblématiques qu’il nous avait confiées.
Les Justes de France, avril 2015
Transmission, avril 2016
Un réseau passeur de mémoire, avril 2022
« Il faut bien sûr valoriser l’exemple des Justes qui peut, à juste titre, être une source de réflexion dans le cadre des événements auxquels nous pouvons être confrontés. Car enfin, la seule existence des Justes permet de couper court à l’idée que « tout le monde était coupable », idée qui induit sournoisement celle que nul n’est coupable. Le fait qu’il y ait des Justes, des innocents, affirme la culpabilité des coupables et une idée forte : on a bien plus souvent qu’on ne le pense le choix de ses actions, on n’est pas en permanence confronté à des fatalités, et les Justes en sont l’illustration. »
« Je pense que ça fait du bien à la France de rappeler qu’il y a eu des Justes, beaucoup de Justes, reconnus ou anonymes, que bien des juifs ont été sauvés grâce aux Français. Je crois également que, nous, Juifs ne pouvons pas passer notre temps à dénoncer le pays dans lequel nous vivons et devons aussi rappeler le souvenir de ceux qui ont été une étincelle dans la nuit pour les Juifs. »
« Des héros, il y en a eu beaucoup et, souvent, ce sont des histoires bien plus complexes qu’elles n’en ont l’air. Parfois, les policiers qui venaient rafler les Juifs le matin étaient les mêmes qui les avaient avertis la veille de la rafle à venir. (…) L’escroquerie est d’assimiler Vichy aux Français : la France en tant qu’État a condamné les Juifs. Prétendre que la France comme État a sauvé ses Juifs est aussi faux que dire que tous les Français ont été des salauds. »
Pierre‐François Veil, ז’’ל




