
Victoria Géraut-Velmont — Pouvez-vous me raconter comment est né ce projet et cette envie de créer le “Ima-Yemma Orchestra” ?
Myriam Beldi - L’une de mes chansons s’appelle Yemma, qui veut dire « maman » en arabe. Avec Yemma, je chantais en réalité pour toutes les mamans. Pour moi, cela signifiait la liberté et la paix. Et, c’est à partir de cette chanson que David Konopnicki a eu l’idée de monter un orchestre.
David Konopnicki - Quand Myriam a commencé à chanter sa chanson Yemma en arabe, sa musique m’a profondément touché alors que je ne parle pas l’arabe. J’ai eu l’impression de la comprendre, que c’était une chanson au message universel qui s’adressait à toutes les mères. À la fin de la séance d’enregistrement de la chanson, j’ai dit à Myriam : “Tu sais qu’en hébreu, on dit Ima, c’est la même chose”. L’idée est venue de là. Ce moment a coïncidé avec la préparation du Sacré Sound Festival et Laurence Haziza, sa fondatrice, m’avait proposé une carte blanche, c’était donc l’occasion de monter ce projet.
Ce projet n’est pas une aventure religieuse, ni politique. C’est une histoire d’amitié musicale. J’ai passé une dizaine d’années à travailler à New York et sa scène alternative, dont les musiciens du label Tzadik. J’ai aussi travaillé avec Ptit Moh, de son vrai nom Mohammed Abdennour, qui est un grand maître du Chaâbi, et Myriam sur la musique algérienne. J’avais depuis longtemps ce rêve secret de marier copains algériens et copains new‐yorkais.
VGV - Qui compose votre orchestre ?
DK - En tout, nous sommes neuf membres. Il y a Myriam et moi, mais aussi Ptit Moh. Ptit Moh a joué aux côtés des plus grands, comme Idir, il est aussi directeur artistique du plus grand orchestre de Chaâbi, l’Orchestre El Gusto.
Il y a Adhil Mirghani aux percussions, Clémence Lasme à la contrebasse et à la basse électrique, dont le travail est remarqué dans la pop française notamment. Nous comptons aussi un DJ électro qui se nourrit de musique Klezmer, l’artiste Bleu Sang (ElectroSchmocks). Il y a la chanteuse new‐yorkaise Déborah Sacks Minz, chanteuse et rabbine qui mêle des chants hébreux à la soul américaine. À ses côtés, Yoshie Fruchter est à la guitare. Il est à la fois spécialiste de oud et guitariste de jazz sur la scène new‐yorkaise, je le connais bien depuis une quinzaine d’années. Et enfin, Reine Ruby, une artiste parisienne qui chante autant en arabe qu’en hébreu, en ladino, et même en judéo‐djerbien !
VGV - Vous êtes neuf artistes, venant de cultures, religions, traditions différentes. Est-ce que c’est ça que l’on va découvrir lors de votre concert ? Quelles musiques allez-vous donc jouer ensemble ?
DK - Notre objectif est de rendre hommage à nos cultures, nos musiques, ensemble. Klezmer, Yiddish, Soul, aussi, à la musique arabe au sens littéral. Ptit Moh, qui a joué avec les plus grands musiciens de l’époque, m’a un jour cité ce que disait le grand pianiste Maurice El Medioni : "Ce n’est pas parce que je suis juif que je fais de la musique juive. Je fais de la musique arabe". Quand on chantera Sidi H'Bibi par exemple, il s’agira de musique arabe, même si elle a été écrite, chantée et popularisée par des chanteurs Juifs d’Algérie. On jouera donc des musiques traditionnelles de toutes nos cultures mais elles seront réarrangées, réinterprétées selon le style de chaque artiste de l’orchestre pour les mettre en commun. Myriam et Déborah chanteront aussi quelques‐unes de leurs compositions.
VGV - Y aura-t-il aussi des compositions originales ?
DK - Il n’y a pas encore de compositions dédiées à l’orchestre, mais beaucoup de reprises de compositions et d’arrangements originaux d’œuvres de tous les artistes réunis. À terme, le but est de pouvoir jouer nos propres musiques, de faire un album ensemble avec des compositions originales que nous produirons tous ensemble.
VGV - Dans la note d’intention de votre projet, vous écrivez : "Ce concert se veut être une ‘safe place’ du croisement culturel, plutôt une fête qu’un spectacle…" Quel lien voulez-vous créer avec le public ? Votre concert est-il aussi l’occasion pour vous de créer un moment de discussion et de rencontre ?
DK - Le principe du spectacle est de casser les codes traditionnels de la scène, comme à l’Opéra où les gens ne savent pas s’ils doivent applaudir ou non, où ils ne voient pas leurs voisins.… Avec Ima-Yemma il y a une rencontre sur la scène. On veut donc que dans la salle il y ait aussi cette rencontre. Peut‐être faudrait‐il que les lumières soient allumées, que les gens se regardent. Notre rêve est que le public de Reine Ruby rencontre le public de Ptit Moh, que celui de Myriam rencontre les fans de Déborah. Que les gens se mélangent, se découvrent, dansent ensemble ! Nous avons donc insisté pour qu’à la fin de la soirée, on laisse la salle et le bar ouverts pendant trois quarts d’heure afin que les gens se rencontrent, discutent..
Dans le spectacle, il y aura des moments spirituels, des moments d’introspection. Mais aussi des moments de danse et de joie. C’est une musique festive, c’est une fête plus qu’un spectacle.
MB - L’idée est aussi d’inviter le public à chanter avec nous. Nous allons chanter des titres connus mondialement, comme Ya rayah (composé par Dahmane El Harrachi mais reconnu mondialement grâce à Rachid Taha). Nous voulons que le public puisse chanter avec nous ces chansons qui, quelque soit la culture, sont connues de tous.
VGV - Le Sacré Sound Festival se présente comme “un espace sacré pour écouter, ressentir et se rencontrer. Ici, musiques sacrées et sons actuels fusionnent, effaçant les frontières entre cultures, croyances et générations”. Pensez-vous que la musique puisse permettre d’abolir les frontières ? Est-ce le but de votre orchestre ?
DK - Le but de l’orchestre est d’abord de faire de la musique entre frères et sœurs. Évidemment, nous ne pouvons ignorer le contexte actuel. Mais ce projet n’est pas une réaction à l’actualité. L’idée est plutôt de se dire qu’on s’en moque, nous, du contexte. Tout le monde essaie de séparer les Juifs et les Musulmans mais nous, nous avons toujours été ensemble. Heureusement qu’il y a le Sacré Sound Festival pour créer ces espaces là. Car l’actualité fait peur, beaucoup de gens s’auto-censurent. La plupart des salles de spectacles auraient peur de faire jouer ce spectacle, de nous donner accès à la scène. J’insiste : le spectacle n’est pas une réponse à l’actualité. Dans ma vie de musicien, je joue avec des Juifs et des Arabes depuis toujours et je crains qu’on tente de nous séparer. Avec notre orchestre, nous rencontrons surtout des cultures, plus que des traditions ou des religions. En faisant de la musique ensemble, nous découvrons que notre langage est plus ou moins le même, que nous partageons plus ou moins les mêmes gammes. Quand j’entends Myriam chanter en arabe ou Déborah chanter en hébreu, je ressens la même énergie, la même douceur. Et c’est insupportable d’imaginer que nous devrions rester chacun dans notre coin.
Avec ce spectacle, nous pouvons aussi faire connaître nos musiques et nos cultures : j’ai envie que mon public découvre que la musique Ya Rayah est algérienne, et non pas juste arabe ; que le public algérien découvre que le chanteur Salim Halali de Sidi H'Bibi était un Juif, et qu’il jouait à la mosquée de Paris qui l’a caché et sauvé pendant la guerre. Il y a énormément de choses que les gens connaissent dans l’oreille mais dont ils ne connaissent pas l’histoire. Avec le spectacle d’Ima Yemma, l’idée est de faire découvrir la culture des autres et de renforcer l’amour et le respect entre les gens. Pour moi, il n’y a que trois choses qui peuvent changer le monde : l’amour, la musique et l’humour. On essaie de combiner tout ça en même temps.
VGV - Vous jouerez donc le 4 juin au Café de la danse dans le cadre du festival. Quel est votre agenda pour la suite ? Avez-vous des projets en cours ?
DK - En juin, pour la première fois, nous serons tous réunis ensemble sur scène – d’abord, au Havre le 3 juin et au Café de la Danse le 4 juin – mais aussi en studio. Nous allons enregistrer quelques titres. Le but, à terme, est de pouvoir sortir un album complet qui sera composé par nous tous, ensemble. C’est exceptionnel pour nous d’être disponibles tous en même temps en juin. Je dis souvent : "Je ne crois pas en Dieu mais je ne crois pas au hasard non plus". Que cette disponibilité de tous ait lieu en même temps que le Sacré Sound Festival n’est pas un hasard. Finalement, le festival est comme la première étape de la vie de notre orchestre.
Présentation du Sacré Sound Festival avec sa directrice, Laurence Haziza
Le Sacré Sound Festival est né d’une situation : Laurence Haziza, directrice du festival, qui avait l’habitude d’organiser des événements avec Judaïsme en mouvement (JEM), avait l’envie d’organiser une saison musicale à la synagogue de Copernic. On lui a répondu qu’elle pouvait le faire à condition de mettre à l’honneur de la musique sacrée. Il y a trois ans, soit quelques mois après le 7 octobre, le festival était lancé : “Malgré le choc, la programmation a été maintenue telle quelle. Walid Ben Selim, un artiste marocain a chanté à Copernic des chants soufis, de la poésie du XIIIesiècle, une iranienne et une israélienne étaient réunies sur scène…"
Selon Laurence Haziza, la musique permet de construire des ponts, pas des murs, "elle a la sublime capacité de nous réunir". Pour faire face au boycott (plus ou moins déclaré) des artistes israéliens, le Sacré Sound Festival a, cette année, invité trois groupes israéliens, "c’est une façon pour moi de faire de la politique". Même si la nationalité des artistes n’est pas une information que le festival met en avant dans sa communication, "ce qui compte, c’est qu’une diversité d’artistes se retrouvent sur scène, comme la chanteuse syrienne Lynn Adib qui jouera avec François Rabbath, le contrebassiste notamment de Barbara, et son fils, Sylvain. Juste après, le groupe israélien Shiran & Bakal qui chante en arabe – les musiciens sont d’origine yéménite et irakienne – sera sur scène". Information que Laurence Haziza juge inédite : la chanteuse israélienne Lior Shoov vient d’annoncer sa présence.
Aujourd’hui, le festival se déploie dans plusieurs lieux « sacrés », la synagogue de Copernic, le Couvent des Récollets Temple du Foyer de l’Âme (temple protestant), mais aussi dans des espaces qui sacralisent le dialogue comme le Consulat Voltaire. "Des lieux qui servent eux aussi à faire circuler les connexions entre cultures".
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