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L’idiot indispensable des antisionistes
Publié le 21 mai 2026

5 min de lecture

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Capture d’écran d’une vidéo publiée sur le compte X de Itamar Ben Gvir

Les activistes des flottilles pour Gaza peuvent désormais se féliciter. Ils ont obtenu ce qu’ils étaient venus chercher. Non pas l’acheminement décisif d’une aide humanitaire aux Gazaouis – aide que d’autres voies, moins bruyantes, moins narcissiques, plus efficaces, savent organiser – mais l’image. L’image nue, l’image dure, l’image qui frappe avant que la pensée n’ait seulement eu le temps de respirer. Ils étaient venus chercher le symbole ; Itamar Ben Gvir le leur a livré, ficelé, filmé, diffusé, offert à la voracité du monde.

Ces flottilles ne sont jamais de simples embarcations charitables. Elles portent, dans le même sillage trouble, des militants sincères et aveugles, des célébrités venues se fabriquer une conscience au vent du large, des idéalistes ivres de leur propre légende, et parfois des relais autrement plus dangereux, liés à des réseaux hostiles à l’existence même d’Israël. Leur force n’est pas maritime, elle est médiatique. Elles ne cherchent pas seulement Gaza. Elles cherchent le piège. Elles ne cherchent pas seulement un port. Elles cherchent une image d’Israël se condamnant lui‐même.

C’est précisément pourquoi un État doit être plus haut que ceux qui le provoquent. Plus froid. Plus ferme. Plus digne. La souveraineté n’est pas la crispation. La force n’est pas l’abaissement d’autrui. L’autorité véritable n’a nul besoin de se mirer dans les poignets entravés de ceux qu’elle tient déjà sous sa garde.

Or Ben Gvir a fait exactement ce que les ennemis d’Israël attendaient de lui. Il a changé une opération de contrôle en humiliation publique. Il a paradé parmi des hommes et des femmes à genoux, les mains liées, avec cette morgue des petits chefs qui croient grandir lorsqu’ils rapetissent les autres. Comme si la sécurité d’Israël exigeait cette bassesse supplémentaire : non pas arrêter, mais avilir ; non pas neutraliser, mais jouir ; non pas défendre un État, mais flatter son propre reflet dans les regards contraints. Il ne parle pas au nom du judaïsme, pas plus qu’il ne parle au nom d’Israël, pas plus qu’il ne parle au nom de l’humanité élémentaire. Il parle pour lui‐​même, pour sa faction, pour le gouvernement dont il est encore membre, pour cette ivresse mauvaise des hommes qui confondent la force avec la férule, la fidélité avec la fureur, la sécurité avec la vindicte.

Voici la faute. Elle n’est pas seulement politique. Elle est morale. Israël n’est pas né pour cela. Il n’est pas né pour qu’un ministre enivré de réseaux sociaux transforme la kippa en accessoire de pouvoir et la sécurité nationale en vanité personnelle. Il n’est pas né pour que le judaïsme, qui sait mieux que quiconque ce que coûte l’humiliation publique, soit ainsi enrôlé dans une gesticulation d’écrasement.

Ben Gvir ne défend pas Israël. Il l’abîme. Il ne protège pas les Israéliens. Il les expose. Il ne pense pas aux Juifs de diaspora, qui paieront, encore une fois, dans les rues, les campus, les médias, les conversations ordinaires, la rançon symbolique de ses rodomontades. Il ne pense ni aux anciens otages, ni aux familles endeuillées, ni aux soldats, ni aux enfants israéliens qui devront vivre avec l’image d’un pays sali par ceux‐​là mêmes qui prétendent l’aimer. Il pense à lui. À sa vidéo. À son effet. À sa petite gloire de pacotille. À cette jouissance courte, sèche, mesquine, que les médiocres prennent pour de l’histoire. C’est là que le scandale devient plus grave encore. Ben Gvir est l’idiot indispensable des antisionistes. Il leur donne ce qu’ils peinent parfois à produire seuls : une image simple, brutale, presque parfaite dans sa nocivité. Il leur permet de dire : « Voyez ». Il leur permet d’effacer, sous une seule séquence virale, le 7 octobre, les massacres, les otages, le Hamas, les tunnels, les roquettes, les années de terreur. Il réduit la tragédie d’une guerre, la complexité d’un conflit, la douleur d’un peuple, à une vignette accusatoire. Il livre Israël à ceux qui rêvent de le réduire à une caricature.

Ce n’est pas du sionisme. C’est sa contrefaçon grotesque

Le sionisme, au sens premier, noble, grave du terme, n’a jamais été le culte de la brutalité. Il fut d’abord le nom donné à une survie organisée, à un retour politique, à la volonté d’un peuple de ne plus dépendre de la pitié intermittente des nations. Il y eut, dans l’histoire israélienne, des fautes, des duretés, des aveuglements ; aucun État né dans le feu ne traverse le siècle les mains immaculées. Mais il y eut aussi une hauteur, une probité sévère, une conscience du tragique. La souveraineté juive fut portée, à ses heures les plus dignes, par des femmes et des hommes d’État qui savaient que survivre n’autorisait pas à tout devenir.

Comment ce pays, né de l’exil, de la cendre, de la peur, de la volonté farouche de ne plus jamais être livré nu à la haine du monde, a‑t‐​il pu se retrouver suspendu aux humeurs d’hommes qui confondent judaïsme et domination, sécurité et représailles, mémoire et revanche ? Comment Israël, qui devrait savoir mieux que d’autres qu’un peuple se perd lorsqu’il fait de l’humiliation une méthode, a‑t‐​il pu laisser de tels hommes parler si fort en son nom ?

La réponse est terrible parce qu’elle n’est pas mystérieuse. Nétanyahou n’est pas Ben Gvir ; il n’est pas Smotrich. Mais il a bâti, entretenu, prolongé un système où sa propre survie politique dépend de leurs exigences. Il a cru pouvoir tenir les extrêmes par le calcul ; il s’est laissé tenir par eux. Il a cru les utiliser ; ils l’ont capturé. Un pouvoir qui ne subsiste plus qu’au moyen de ses marges finit toujours par leur céder plus que des ministères : il leur cède une langue, une allure, une part de l’âme nationale. Israël mérite mieux qu’un chef enfermé dans ses manœuvres, mieux qu’un gouvernement suspendu à ses extrêmes, mieux que ces auxiliaires de haine qui n’ont, pour toute réponse et pour tout projet, que la fureur, la force, la fracture. Israël mérite mieux que cette politique du poing fermé, du menton levé, du cœur sec. Les Israéliens méritent mieux que d’être représentés par des hommes qui prennent la rage pour du courage et la brutalité pour de la grandeur.

Et que les antisionistes ne s’y trompent pas. Beaucoup d’entre nous soutiennent, et continueront de soutenir, le droit imprescriptible d’Israël à exister. Beaucoup d’entre nous sont sionistes au sens premier et noble du terme : celui du droit du peuple juif à une souveraineté nationale, à une terre, à une sécurité, à une existence politique qui ne dépende plus de la charité capricieuse des nations. Mais cela ne signifie pas que nous soutenions ce trio de pouvoir, de calcul et de fureur. Au contraire. Nous sommes de plus en plus nombreux à voir en lui, non la défense d’Israël, mais son déshonneur ; non la protection du peuple juif, mais son exposition ; non la grandeur d’un État, mais sa réduction à une colère sans horizon.

Il faut le dire sans trembler : marginaliser Ben Gvir et ceux qui lui ressemblent n’est pas une concession faite aux adversaires d’Israël. C’est une exigence sioniste. Les écarter du pouvoir, les réduire à ce qu’ils auraient toujours dû rester – une outrance de marge, une fièvre électorale, une caricature dangereuse – n’est pas céder à la pression internationale. C’est protéger Israël de ceux qui l’aiment si mal qu’ils le défigurent. Un État peut arrêter une flottille, défendre ses frontières, empêcher qu’une opération militante serve de cheval de Troie à ses ennemis. Mais il ne peut pas, sans se diminuer lui‐​même, transformer des détenus entravés en trophées numériques. Il ne peut pas humilier au nom d’un peuple qui sait ce que l’humiliation a coûté.

Les flottilles voulaient une victoire symbolique, Ben Gvir la leur a donnée

Cette affaire ne relève donc pas d’un simple dérapage. Elle révèle une maladie politique : celle d’un pays dont la grandeur historique ne peut survivre si elle est confiée à des hommes trop petits pour la comprendre. Israël mérite mieux que Ben Gvir. Les Israéliens méritent mieux que Ben Gvir. Les Juifs de diaspora, exposés aux contrecoups de chaque image indigne, méritent mieux que Ben Gvir.

Et le judaïsme, surtout, mérite mieux que ces petits hommes qui portent ses signes sans entendre sa loi intérieure : ne pas faire de la force une idole, ne pas faire de l’ennemi un objet, ne pas se réjouir de l’abaissement d’autrui, ne jamais oublier que la dignité d’un peuple se mesure aussi à ce qu’il refuse de devenir.