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« Ma chair terre » et « Judith », deux courts‐​métrages pour retrouver la trace de son histoire

Le collectif Midrash organisait cette semaine la projection de deux courts‐​métrages, deux tentatives pour se souvenir, Ma chair terre porté par la photographe Sasha Malka – qui raconte comment Jessy Levy, Juive d’origine tunisienne (et à la tête du restaurant La fille du boucher), part en quête de son arrière‐​grand‐​père en Tunisie –, et Judith réalisé par Aurore Lévy – qui suit une grand‐​mère qui a perdu son père alors qu’elle était toute petite, un père déporté dont il reste une lettre et une photo.

Publié le 15 mai 2026

5 min de lecture

Ma chair terre de Sasha Malka

Jessy Levy est un personnage. On pourrait la regarder vivre, la regarder commenter son état de vivre. À son seule‐​en‐​scène, on irait. Nous la connaissons comme la fille du boucher Berbeche et celle qui est à la tête d’un restaurant kasher‐​cool du même nom dans le 17e arrondissement de Paris. Nous l’avons écoutée dans le podcast du collectif Midrash produit par Tenoua, raconter ses pérégrinations d’artiste qui joue avec la caméra comme elle joue avec les mots, les chiffons ou les merguez. Dans Ma chair terre, tourné avant le 7 octobre 2023, elle se dévoile autrement, en quête du père de sa grand‐​mère. Parce que "comment a-t-elle pu vivre sans père ? », se demande Jessy Levy, complexée d’Œdipe. 

Son investigation semble malgré tout un prétexte pour ressentir la Tunisie de ses ancêtres, celle des récits dont elle a hérité, celle qu’elle transmet à ses filles. Elle s’y rend pour retrouver ce qu’elle n’a jamais vraiment connu, la vie en Tunisie, l’identité 100% tunisienne. Elle tutoie les Tunisiens ou la Tunisie, peu importe qui ; elle les connaît puisqu’elle en est. Elle se rend aux archives pour reconstituer l’arbre généalogique de sa famille, consulte Moshé Uzan, adjoint du grand rabbin de Tunisie et mémoire vivante des Juifs de Tunisie, de ce qu’il reste de leur présence‐​absence. Grâce à l’aide d’une femme qui semble gérer une partie du cimetière Borgel, elle retrouve la tombe de son arrière‐​grand‐​père, Simon Naim, décédé en 1938. Comme s’il se trouvait en face d’elle, Jessy le rassure : "Tu sais ? ta fille, elle a eu une belle vie". Dans le carré juif ou ce qu’il en reste, les tombes tombent dans l’oubli, plus personne ne les entretient, les inscriptions s’effacent, il y a quelque chose qui devient illisible. Comment se souvenir des Juifs tunisiens si leurs noms ne s’impriment plus ?

Jessy Levy déambule dans les rues de Tunis pour retrouver sa place. Quelle place ? Sans vraiment y croire, celle qui n’a pas l’air tunisienne d’après ses interlocuteurs, traverse les temps, comme si soixante‐​dix ans n’étaient pas passés, comme si l’exil n’avait pas existé. Comme si les Juifs étaient encore là, encore ancrés dans l’histoire tunisienne. 

Il y a une discussion qui a servi de fil rouge à la construction du court‐​métrage ; c’est ce que Sasha Malka, la réalisatrice confie. Dans l’hôtel dans lequel Jessy s’est arrêtée, elle rencontre un jeune homme qui travaille dans l’établissement pour financer ses études. Ensemble, ils parlent comme si. Comme si elle était tunisienne. Comme si passé et futur se réinventaient sur commande. Comme si on pouvait échanger nos passeports. Le jeune homme, qui prévoit de quitter la Tunisie pour étudier en France, n’est pas dupe. Mais il est poète alors il ne rompt pas la fable. 

Judith d’Aurore Lévy

L’écran se couvre de mots. Il s’agit d’une lettre pas comme les autres. Quand on connaît l’histoire, on lit son auteur autrement, gorge qui gratte, larme qui tente sa chance. C’est une lettre écrite le 1er septembre 1942 par quelqu’un qui ne sait pas où il va. Par quelqu’un qui part et qui espère revenir. Par quelqu’un qui laisse entendre que ça va aller, qu’il faut continuer à vivre. Puis, le ton change, une femme d’un certain âge est filmée presque à son insu, elle parle au téléphone, elle ne semble pas absorbée par la conversation, ses yeux vagabondent, ils disent peut‐​être : vivement que l’appel se termine. Celle qui filme, c’est Aurore Lévy, la réalisatrice et la petite‐​fille de Judith. Au début, elle ne se laisse pas tellement filmer. Sa petite‐​fille essaie de l’embobiner. Mais, Judith n’est pas naïve. Sa petite‐​fille lui pose des questions, l’air faussement innocent, elle essaie de l’amener quelque part. Judith n’est pas naïve. "T’as pas encore compris que je ne me posais aucune question ?". Surtout ne pas réfléchir pour ne pas faillir. Les questions, ça plombe, ça déroute, ça déglingue. Pour rester vivant, on reste vivant. Judith a perdu son père quand elle était toute petite, il a été arrêté par des gendarmes français qui ont repéré son accent polonais. De ça, elle ne parle pas. 

Nous sommes dans leur relation, la relation d’une grand‐​mère qui parle peu et d’une petite‐​fille qui a décidé d’en savoir plus. Alors, elle tente et retente. Les mots viennent sans préméditation, "entre deux crevettes", précise la narratrice. "J’ai même organisé mon enterrement autour de mon père". Aurore traduit : sa grand‐​mère a organisé son enterrement et, pour la première fois, elle exprime son désir : elle a décidé de partager ce moment avec son père, puisque lui n’y a pas eu droit. Les mots de la réalisatrice se disent simplement comme des évidences. Avec une presque douceur, non sans douleur. 

Au fil du film, la grand‐​mère se redresse, comme si, sous son dos légèrement voûté, les non‐​dits s’abritaient, et qu’elle commençait à s’en délester. "La Libération, ça a été la plus mauvaise partie, parce que mon père n’est pas revenu". Aurore a décidé d’accompagner sa grand‐​mère lors d’un voyage sur les traces de l’histoire juive en Alsace. Ses commentaires nous dérident, ils semblent désinvoltes, parfois impertinents. Elle tente encore d’alléger sa grand‐​mère, de lui faire dire ce qu’elle retient si fort. Son regard sur Judith se pose tout en délicatesse, il retient la lenteur, la maladresse, l’égarement, l’émotion qui picote le nez. Et puis, il y a un geste qui nous trouble, Aurore Lévy décide, avec la complicité timide de sa grand‐​mère, d’imprimer en grand format, une toute petite photo, une photo qui représente son père et elle, bébé. Puis sa grand‐​mère pose avec ce cadre dans un café, chez le coiffeur, dans la rue, dans le bus. Son père l’accompagne, elle se désarme, nous sommes en larmes.