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Olivia Elkaim : Pour Perec, « encrypter sa mère dans son œuvre est une manière de lui dresser une crypte »

Quatre-vingt dix ans après la naissance de Georges Perec, et quatre-vingt- cinq  après le sacrifice de sa mère, qui choisit de l’envoyer dans un convoi de la Croix-Rouge en direction de la zone libre pour le sauver, Olivia Elkaim signe un roman habité par le fantôme de Cécile Perec, née Cyrla Szulewicz en Pologne. Malgré le peu d’indices, et sa trace perdue depuis sa déportation à Auschwitz, l’écrivaine reconstitue l’histoire de cette grande absente qui hante l’œuvre de l’auteur culte. Une prouesse littéraire bouleversante, une enquête passionnante sur laquelle s’apposent les propres peurs de l’écrivaine, elle aussi mère, juive et attentive à la montée de l’antisémitisme. Rencontre.

Publié le 15 mai 2026

8 min de lecture

Georges Perec et sa mère Cécile Perec © Collection Richardson

Quand et comment ce titre, La disparition des choses, s’est-il imposé à vous ?

Il a mis du temps à advenir. Pendant deux ans, j’ai travaillé sous cet autre titre : Cécile, 43 chapitres. Un titre énigmatique et un peu théorique, puisque, dès le début, j’avais l’idée d’écrire ce livre en 43 chapitres. Ce titre m’avait été soufflé par Claude Burgelin, biographe et ami de Georges Perec.

Puis l’été dernier, alors que j’arrivais à la fin de cette l’écriture, un ami m’a lancé dans un éclat de rire : « Ton livre doit s’appeler La disparition des choses ». Il plaisantait, mais moi, j’ai été percutée par ce titre qui agglomère deux titres de livres de Georges Perec, La disparition [Denoël, 1969] et Les choses [son premier roman, prix Renaudot, Julliard, collection « Lettres nouvelles », 1965] et forme alors un titre unique qui dit la disparition de cette chose innommable… La disparition de sa mère. En fait, ce livre dit les choses de la disparition.

Georges Perec n’impose pas son malheur à ses lecteurs. On peut lire son œuvre de manière très ludique, mais si on s’y penche avec les yeux écarquillés, alors, on voit qu’il nous dit autre chose que ce qu’il semble nous dire. C’est assez vertigineux. Dans mon livre, je vais chercher sa mère, y compris quand il la dissimule dans ses œuvres.

Perec et le souvenir de sa mère caché dans son œuvre 

Il dissimulait la présence de sa mère – ou plutôt, son absence –, notamment avec la dissémination des numéros « 11 » et « 43 » dans ses pages, en référence au 11 février 1943, date de sa déportation à Auschwitz, « de sa disparition, date à partir de laquelle il n’existe plus aucune trace d’elle », comme vous l’écrivez. Si, à votre tour, vous avez choisi de rendre hommage à Cécile Perec en fragmentant votre livre en 43 chapitres, au départ, ces nombres qui réapparaissent fréquemment dans l’œuvre de son fils ne vous sautent pas aux yeux…

J’ai découvert Perec lorsque j’étais étudiante, par un très court roman, Quel vélo à guidon chromé au fond de la cour ? À cette époque, je n’avais pas encore exploré mon histoire juive familiale, celle des Juifs d’Algérie. Je ne lis pas ce livre comme une critique de la colonisation et l’un des premiers romans contre la guerre d’Algérie. Je ne vois pas non plus – c’est très difficile à voir, de toute façon – que le titre est composé de onze mots et qu’un des personnages a une sonde de 43 centimètres dans le gosier. Je ne vois pas la récurrence du 11 et du 43 dans l’œuvre. Je comprendrais plus tard que Perec était un as de la numérologie. C’est une marque très juive, quasi kabbalistique.

La disparition du « E » et leur disparition à « eux » 

Après avoir vécu durant des mois et des années avec Georges Perec et sa mère pour reconstituer l’histoire de cette absente, quelle est votre conviction ? Perec distille-t-il ces symboles pour que les lecteurs les retrouvent et les décodent, ou est-ce un geste à lui-même, comme une promesse de ne jamais oublier sa mère ?

Il y a deux réponses à cette question. D’abord, je pense qu’encrypter sa mère dans son œuvre est une manière de lui dresser une crypte. Ce qu’elle n’a pas eue, puisqu’elle a disparu à Auschwitz. Cette affirmation n’est d’ailleurs pas forcément une vérité : elle a été déportée à Auschwitz, mais on ne sait pas où elle est morte exactement. Ce point d’interrogation est absolument insoutenable pour l’enfant qu’il était, pour tout enfant.

La seconde réponse est liée à son roman La disparition, écrit intégralement sans la lettre « E ». Aujourd’hui, des intellectuels, dont Marcel Bénabou [historien, écrivain, membre éminent du groupe littéraire expérimental de l’Oulipo, et partenaire de jeu de Georges Perec] que je suis allée voir, me disent qu’il s’agissait d’un lipogramme, un jeu brillantissime que personne n’a réussi à réitérer depuis – c’est tout.

D’autres, des exégètes universitaires comme Bernard Magnier [journaliste littéraire] ou Claude Burgelin, ont la conviction – étayée par un travail sur le texte – que cette absence de « E » est pour « Eux ». Eux ? Le peuple juif, sa mère, sa famille disparue dans les camps.

Moi, je crois que c’est encore plus complexe que ça. Je pense que, quand Georges Perec fait disparaître la voyelle E, il ne pense pas forcément à « Eux ». Écrivaine, je peux vous dire que c’est très rare de savoir ce qu’on fait quand on le fait. Je ne fais pas ma propre exégèse quand j’écris.

Vous l’interprétez donc comme un acte inconscient, qui raconte pour lui, malgré lui, un manque profond dans sa vie ?

Je pense qu’il le fait, puis ça le dépasse. Ça ne veut pas dire qu’il ne voulait pas le faire. Ça veut dire qu’il le fait. Libre à nous, lecteurs, de voir ce qu’on veut voir… En tout cas, il ne nous impose pas sa famille disparue dans les camps, il rend hommage de manière détournée.

« L’angoisse existentielle » d’une femme et d’une mère juive après le 7 octobre

Pourquoi, dès novembre 1941, Cécile Perec fait-elle partir son fils, alors âgé de 5 ans, dans un convoi de la Croix-Rouge ? Vous confiez que cette question vous hante, que son acte vous obsède. Qu’est-ce que votre obsession pour la décision de Cécile Perec dit de vos peurs de mère, notamment face à l’antisémitisme ? Quelles angoisses intimes reflète-t-elle ?

Il y a d’abord une obsession pour cette date de 1941, qui n’est d’ailleurs pas la date qu’évoque Perec. En discutant avec son biographe Claude Burgelin, je me suis aperçue que cette date de 1942 que Georges Perec cite dans W ou le souvenir de l’enfance [Denoël, 1975] est impossible, puisqu’à partir de 1942, il n’y a plus de convois de la Croix‐​Rouge vers Grenoble. J’ai donc pris le parti de 1941, date du tout dernier convoi d’enfants qui partent de Paris.

C’est un moment d’au revoir, dont ils ne peuvent pas envisager les conséquences. Nous, nous le savons, mais eux ne savent pas qu’ils ne se reverront pas. Il a donc fallu que j’écrive en sachant quelque chose qu’eux ne savent pas au moment où ils le vivent.

L’écriture de ce livre naît d’une très grande angoisse existentielle qui jaillit en moi au moment du 7 octobre. Le 7 octobre 2023, je ne comprends pas ce qu’il se passe. Je l’assume complètement avec du recul. Je vois arriver – je me souviens très bien, je suis au festival du Mans – dans mon téléphone des nouvelles d’Israël, et je ne les comprends pas. Ça va même plus loin : une de mes cousines est blessée dans une des attaques de roquettes, à Ashkelon, et je crois ne lui avoir toujours pas écrit pour prendre de ses nouvelles. En fait, je ne veux pas voir, je ne veux pas savoir, je suis dans une complète rupture d’intelligibilité. Il va me falloir plusieurs jours, plusieurs semaines, et le harcèlement de mon père, pour que je finisse par réagir. Et je pense que ma réaction, c’est ce livre. 

Ce livre raconte ma peur pour mes enfants, mes deux fils. Pour les besoins du roman, la narratrice n’a qu’un fils, mais moi, j’en ai deux ! Pour des raisons très intimes, je dédie ce livre à mon fils cadet, Ulysse. Il ne porte pas un prénom juif, parce qu’il est né quelques jours après l’attaque de l’Hyper Casher. À l’époque, lui donner un prénom juif m’apparaissait comme un péril possible. Alors que mon aîné s’appelle Ruben et qu’enceinte, je le surnommais le tinok [« bébé » en hébreu].

Votre choix de ne pas donner à votre fils un prénom juif après l’attentat de l’Hyper Casher de Vincennes de janvier 2015 résonne avec ces pages du livre dans lesquelles le personnage de Cécile entraîne durement son jeune fils à ne pas dire qu’il est juif et lui interdit de parler yiddish en public…

C’est aussi mon angoisse de mère, quand mes fils me confient qu’ils ne veulent plus porter mon nom de famille, parce qu’ils ont peur. C’est un effacement… Et il ne s’agit pas de revendiquer notre identité juive, mais de pouvoir la vivre tranquillement. Malheureusement, on ne peut plus dire « heureux comme un Juif en France ». Il y a aujourd’hui quelque chose de l’ordre du repli sur soi, de l’inquiétude, du besoin ontologique de se cacher. Parce que, sinon, il y a un risque de disparition.

Pour initier vos fils à l’œuvre et l’univers de Perec, quel livre leur recommanderiez-vous ?

J’en conseillerais plusieurs. Le roman Un homme qui dort [Michel Lévy Frères, coll. « Les lettre nouvelles », 1967], d’abord, que j’adore parce qu’il parle de mélancolie sans jamais dire le mot « mélancolie ». Le narrateur s’adresse au lecteur en disant « tu », il me semble plutôt facile à lire. 

Puis Les choses, parce qu’en parlant des années soixante, en réalité, Perec nous parle à nous, de notre époque libérale et consumériste.

Avec une certaine réserve, je conseillerais W ou le souvenir de l’enfance, chef‑d’œuvre dans lequel Perec entremêle l’histoire de l’île « olympique » chilienne et son autobiographie. Les pages autobiographiques sont fascinantes : on voit à l’œuvre l’exercice de la mémoire ou la mémoire impossible, puisque l’écrivain tente de se souvenir du souvenir de sa mère. Je trouve les passages sur l’île plus difficiles à lire. Pourtant, le livre ne fonctionne que par cet entremêlement.

Un sacrifice immense mais incompréhensible jusqu’à la fin pour Perec 

Vous le disiez, avec son œuvre, son fils offre à sa mère la sépulture qu’elle n’a pas eue. Vous-même, avec votre roman-enquête, vous participez à la construction de sa sépulture, à lui rendre hommage en l’inscrivant concrètement quelque part, dans un livre. Comment la décririez-vous pour lui rendre hommage ? Que diriez-vous d’elle avant tout ?

J’essaie de la décrire à partir des photos de Perec, de l’imaginer à partir de mon cœur. Mais en réalité, elle n’est pas qu’une silhouette vêtue d’un manteau de velours bordeaux et qui porte un parfum d’ambre. Elle n’est pas beaucoup plus que ça et, en même temps, elle est centrale, puisque c’est un livre sur elle. Et peut‐​être qu’au-delà d’elle, c’est un livre sur la relation mère‐fils.

Quand on écrit un livre, on ne décrit pas. On écrit. On donne à voir, à ressentir des émotions. Mais je dirais d’abord qu’elle est très courageuse. Et qu’à aucun moment, son fils ne rend hommage à ce courage. Il ne peut pas percevoir le courage de sa mère : adulte, il reste l’enfant de cinq ans qui se sent abandonné. Elle fait un immense sacrifice. Une lectrice m’a dit : « Moi, j’aurais gardé mon enfant avec moi et je serais morte avec lui ».

On imagine sa souffrance durant les mois de séparation, avant sa déportation puis quand elle est à Drancy et déportée. Mais elle fait ce choix vertigineux et bouleversant pour lui. En sauvant un enfant, ce qui est magnifique, elle sauve sans le savoir un des plus grands écrivains du XXe siècle. Dans W ou le souvenir de l’enfance, son fils écrit : « Elle revit son pays natal avant de mourir. Elle mourut sans avoir compris ». Cette phrase m’obsède. Je me dis qu’en fait, il n’a pas compris l’immense sacrifice de sa mère.

Jusqu’à la fin, Georges Perec ne comprendra pas l’acte de sa mère ? N’a-t-il pas pu interpréter cet événement autrement que : « J’avais cinq ans et j’ai été abandonné » ?

Je crois que ce n’est pas « J’avais cinq ans », mais « J’ai cinq ans ». Perec est resté pour toujours le petit garçon de 5 ans dans le train. J’ai découvert que Perec est mort à 45 ans. 40 ans plus tôt – et 40 ans, c’est une courte période –, il était cet enfant abandonné sur un quai de la Gare de Lyon. Il n’a pas eu le temps d’absorber l’événement avant de mourir. C’est mon hypothèse. Il meurt de la mort de sa mère et de ce qu’il perçoit comme un abandon.

Dans votre roman-enquête, qui est aussi très personnel, vous partagez avoir grandi dans une famille séfarade, qui n’a pas été hantée par les fantômes de la Shoah, et n’en parlait pas spécialement. Pourtant, cette mémoire est très présente dans votre œuvre.

Ce qui est obèse dans mon enfance, c’est la rupture de l’exil. Le traumatisme du départ d’Algérie, l’arrachement à cette terre natale, le déracinement. Mais moi, à l’école, je faisais des exposés sur la Shoah. Très tôt, encore petite fille, j’ai lu tout ce que je pouvais sur la Shoah. C’était totalement obsessionnel. Je ne sais pas pourquoi. C’était peut‐​être ma manière de dire que j’existe dans cette histoire aussi, avec mes propres obsessions. Que je ne me laisse pas recouvrir par les hantises de mon père et de mes grands‐​parents paternels.

Mon premier roman, Les graffitis de Chambord [Grasset, 2008] parle de la Shoah, de la persécution des Juifs pendant la Guerre et de la résistance juive. À l’époque de sa parution, mon grand‐​père me l’a tendu, et m’a seulement dit : « C’est bien, ma fille, mais pourquoi tu n’as pas raconté notre histoire ? » C’était l’une des dernières fois que je voyais mon grand‐​père vivant. 

Il n’y a pas de concurrence mémorielle dans mes livres. Je suis issue d’une histoire de l’exil, et Cécile Perec aussi, elle qui est née en Pologne. La Shoah n’est pas qu’un événement du passé. Elle est, pour moi, un événement qui dure encore. Je sais les menaces qui pèsent sur nous. Mon livre est là pour les rappeler.

Propos recueillis par Myriam Baron

La disparition des choses d'Olivia Elkaim, Stock, 20,90€