Le rendez‐vous est donné à Sababa, le restaurant porté par le Franco‐Palestinien Radjaa Abou Dagga et par le Franco‐Israélien Edgar Laloum. C’est un lieu unique dans lequel on se retrouve autour de la nourriture dans un esprit de paix et de réconciliation. C’est cette même ambition que poursuivent Maoz Inon et Aziz Abu Sarah. Ils sont les fondateurs de l’organisation InterAct, qui promeut le dialogue et l’empathie entre Palestiniens et Israéliens et forme des leaders et artisans de la paix. Aujourd’hui, Maoz et Aziz parcourent le monde pour raconter leur histoire et promouvoir leur livre écrit à quatre mains. Entre une rencontre avec le Pape Léon XIV et une interview dans le célèbre Daily Show de l’américain Jon Stewart, Maoz et Aziz font donc escale en France.

Triste hasard, cette soirée a lieu au lendemain de la disparition d’Ofer Bronchtein, le cofondateur du Forum international pour la paix. La soirée ne peut débuter sans un hommage, simple mais nécessaire, à l’infatigable militant pour la paix. Le temps pour Nava Hefetz, rabbine, militante au sein des Guerrières de la paix et amie de longue date du disparu, de rappeler qu’Ofer Bronchtein "était un être excessif, un hyperactif, pour qui la paix, le dialogue et la guérison était sa raison de vivre dans ce monde".
Comme lui, Maoz et Aziz sont d’inépuisables optimistes, pour qui l’espoir est un moteur au quotidien. Pourtant, de nombreuses raisons auraient pu briser la lumière qui brille en eux et empêcher leur collaboration. Car tous deux ont vécu dans leur chair la douleur de la disparition de leurs proches dans les drames de ce conflit. Aziz Abu Sarah avait dix ans quand son grand frère a été tué dans une prison israélienne. Maoz, lui, a perdu ses parents lors des terribles massacres du 7 octobre : "J’ai perdu mes parents dans un kibboutz situé tout près de la frontière avec Gaza. J’ai perdu mes parents mais j’ai gagné un frère, j’ai gagné Aziz", dit‐il en introduction de cette rencontre. La source de leur amitié se trouve dans le message adressé à Maoz par Aziz au lendemain du 7 octobre 2023 alors que l’Israélien et sa famille débutent le temps de la shiva (période de deuil). Ils ne se connaissent alors que très peu. Pourtant, quand Aziz voit un post de Maoz sur les réseaux sociaux appelant déjà à la paix, au lendemain du drame, Aziz ne veut pas rester sans rien faire. "Quand quelqu’un souffre, on se doit d’être là. Je voulais qu’il sache que, depuis Jérusalem Est, quelqu’un savait ce qu’il vivait", explique‐t‐il. "Après la mort de mon frère, les seuls Israéliens que je rencontrais étaient des soldats. Et puis un jour, mon regard sur les Israéliens changea lorsqu’un professeur d’hébreu s’adressa à moi d’égal à égal", continue Aziz.
Depuis ce jour, le Palestinien et l’Israélien ne se quittent plus. Ensemble, ils tentent chaque jour de faire avancer ce travail vers la réconciliation entre les deux peuples. "Nous ne sommes pas nés faiseurs de paix, rappelle pourtant Maoz Inon, mais nous sommes restés curieux alors même que nous étions chacun entourés de murs, tant physiques que d’ignorance. Où il y a de l’ignorance, il y a de la peur. Et où il y a de la peur, il y a de la haine. Quand la haine existe, le pire peut arriver", poursuitl’Israélien. Alors Maoz et Aziz "ouvrent des portes", partent à la rencontre des habitants en Israël et en Palestine.
À coup de phrases éloquentes et de mots bien choisis, les deux amis suscitent approbation et bienveillance dans une salle de 250 personnes qui prend parfois des airs de meeting. Les applaudissements fusent, le public montre son enthousiasme à l’écoute de ces propos réparateurs. L’humour des deux hommes a aussi quelque chose de réconfortant, car les blagues et les sourires, ce soir, ne manquent pas.
Tous deux le savent, leur combat n’est pas compris de tous, surtout dans leurs pays. Des compatriotes les accusent de traîtrise. Pourtant, ils ont la certitude que la paix arrivera, un jour où l’autre. "Nous avons travaillé sur d’autres conflits, l’Afrique du Sud, l’Irlande, etc. Tous ont un point commun : ils trouvent un jour leur fin. La seule chose dont on peut donc être certain c’est que la paix viendra", assure l’Israélien. "Dans n’importe quel pays où il y a eu la guerre, la paix était inenvisageable dans les jours qui la précédaient. La veille de la chute du mur de Berlin, nous n’y croyions toujours pas", complète le Palestinien.

Face à ce public en perte d’espoir, Maoz Inon et Aziz Abu Sarah tentent de donner des clés pour ne pas rester impuissant : soutenons les associations qui agissent pour la paix, investissons dans l’éducation et le dialogue et n’attendons pas que les gouvernants prennent des décisions pour agir… Seule une communauté civile internationale est en mesure d’agir pour la paix.
Quelques minutes sont alors prévues pour les questions du public. "On entend souvent que le conflit n’est pas religieux mais politique. Mais les religions ne sont-elles pas en mesure de faire quelque chose ?", demande l’un des spectateurs. Pour Maoz, qui a grandi dans un kibboutz, dans un environnement laïc, il est certain que la religion peut aussi nous rassembler. "Les seuls vrais commandements de la religion juive sont la paix et la justice", rappelle‐t‐il. Vient la question de Yaël Lerer, traductrice, poétesse et ancienne candidate du Nouveau Front Populaire aux élections législatives pour la 8e circonscription des Français de l’étranger, dont font partie les Français d’Israël. "Chaque jour qui passe est trop tard", se désole‐t‐elle avant de poser la question des sanctions contre les dirigeants israéliens. Aziz Abu Sarah n’élude pas la réponse : "Il faut évidemment des sanctions, mais ce n’est pas assez". Maoz, ajoute que "nous avons besoin d’une vision, d’un rêve. Nous devons avoir le courage d’imaginer la paix". Vouloir la paix n’empêche pas d’être en colère, conclut Aziz en épilogue de cette intense discussion : la colère doit être mise au service de la discussion et du travail collectif pour construire la paix. Telle est l’unique ambition qui guide aujourd’hui les deux amis.
Les discussions continuent autour des tables dressées dans le restaurant. Chacun et chacune, un morceau de pita à la main et le goût du houmous en bouche, évoque ses espoirs et ses désillusions dans ce safe space où tous se connaissent ou se reconnaissent.
Vingt‐trois heures passées, les convives sont désormais rassasiés. Nourris de cette discussion pleine d’empathie et de respect, et de ce repas généreux. Ils repartent, le livre d’Aziz et Maoz à la main.
Aziz Abu Sarah et Maoz Inon, eux, continuent leur route à la rencontre de leurs lecteurs et de militants pour la paix en quête de guides inspirants.
Le livre : Aziz Abu Sarah et Maoz Inon, La paix est notre avenir. Un voyage de réconciliation en Terre sainte, traduit de l’anglais par Bertrand Guillot aux éditions l’Arbre qui marche, 2026, 19,90€
Alliance for Middle East Peace




