Delphine Horvilleur - Bonjour Michel Kichka. Je suis ravie de t’accueillir. Je vais me permettre de te tutoyer parce qu'on se connaît depuis très longtemps. On a un format dans Tenoua que tu vas maintenant expérimenter, qui est ce qu'on appelle “Projection”, donc, par moments, à l'écran, vont surgir des images qui sont parfois des dessins, parfois des photos, des images qui vont nous permettre de projeter une idée.
La raison pour laquelle je voulais particulièrement qu'on t'accueille à Tenoua, c'est que, de bien des manières, j'ai le sentiment, et je crois que c'est partagé par plein de gens, que depuis plus de deux ans et demi, tu fais partie de ma vie, de mon quotidien, dans cette façon que tu as eue d'accompagner par ton dessin tellement de moments dramatiques, de moments de crise, de moments traumatisants, de moments terrifiants qu'on a traversés ensemble. J'ai pensé qu'on pourrait commencer par là. J'ai choisi une image, mais j'aurais pu en choisir beaucoup d'autres.

Comment t'es venue l'envie de commenter au quotidien ce qu'on a traversé ensemble ? Est-ce que c'était réfléchi ou instinctif ?
Michel Kichka - Comme tout le monde, le 7 octobre, j’étais dans un tel état de choc. Le pays était dans un tel état de choc. Les Juifs dans le monde étaient dans un tel état de choc, que ça été très difficile de réagir.
Et, comme tu le sais, un dessinateur de presse doit réagir à chaud, au moment où les choses se passent, on n’a pas le luxe de ne pas avoir la force de dessiner, de ne pas avoir d’idées. Il faut être présent et je l’ai fait d’abord pour moi‐même, parce que j’étais comme un fou devant la télévision, en zappant sur toutes les chaînes israéliennes. Pour écouter les panels avec les commentateurs et avec les journalistes. On voulait comprendre ce qui se passait, on voulait savoir ce qui se passait, c’était tellement grave : le nombre de morts, le nombre d’otages…
J’ai publié tous les jours en me disant que, quelque part, j’espérais que mes dessins allaient servir de soutien, surtout aux familles qui avaient été touchées, pour qu’elles sachent que j’étais là avec mon crayon et que je faisais ce que je pouvais. Beaucoup de gens se sont mobilisés. Des organismes, des initiatives privées ont tout simplement remplacé le gouvernement qui n’était pas là où il aurait dû être. Moi, ce que je peux faire et là où je suis le mieux dans mon élément, c’est dans le dessin.
DH - C'est un exercice particulier que de commenter l’actualité de façon instantanée. Sachant que toi, tu as réalisé des BD, des livres, qui exigent un temps long dans la réalisation…
Michel Kichka - C’était important pour moi que je fasse entendre une voix qui n’est pas le narratif officiel du gouvernement en place, qui est le pire qu’on ait jamais eu. Je voulais faire entendre la voix des Israéliens qui se sont engagés pour la libération des otages, qui voulaient que ce soit la priorité, contrairement au gouvernement. Petit à petit, mes dessins servaient à critiquer la politique de Benjamin Nétanyahou.
Sur ce dessin‐là, cela faisait un an que les otages étaient retenus par le Hamas, on ne savait pas encore combien étaient en vie et combien ne l’étaient pas. Il y avait eu les premiers accords de libération en novembre 2023 où quelques‐uns avaient été libérés et, depuis, on était sans nouvelles. Je me disais : comment je peux marquer ça ? Est‐ce qu’on peut considérer que c’est un anniversaire ? Non, ce n’est pas un anniversaire, c’est une date terrible, qui est aussi un signe de la défaillance du gouvernement et de l’État. J’ai donc dessiné ce tunnel et j’ai écrit le nom des otages encore otages. Sur le mur de droite, figure le nombre de jours passés à les attendre, ces jours sont barrés. Il y a aussi un triste gâteau d’anniversaire avec une bougie et, au sol, il y a le signe des otages, ce ruban jaune que tous ceux qui ont vraiment voulu leur libération ont porté jusqu’à la libération des derniers. Je voulais que ce dessin, malgré ce qu’il disait, soit beau, et triste aussi. La douleur était très profonde.
Delphine Horvilleur - Il y a un dessin dont on se souvient tous qui est le moment, autour de la famille Bibas, cette appréhension terrible de leur non retour et, finalement, la confirmation qu'ils avaient été assassinés à Gaza. Sur ce dessin, tu as transformé Batman, le déguisement des petits Bibas, Ariel et Kfir, en Bad Man. Cette image m'a marquée. Dans quel contexte l’as-tu dessiné ?

Michel Kichka - Je l’ai dessinée le jour où leurs corps ont été rapatriés en Israël.
Quand on l’a appris officiellement, parce que beaucoup le savaient, mais ça n’avait pas été rendu public. Ariel, l’aîné des deux frères, était un fan de Batman, tout le monde le savait, en Israël en tout cas. Et je me suis dit que ce jour‐là, nous allions vivre un séisme, que les Israéliens se soulèveraient contre le gouvernement. On n’imaginait pas que le Hamas puisse faire du mal à des bébés, à des petits enfants – Kfir n’avait même pas un an. On espérait qu’ils reviendraient. Il fallait que j’en fasse un dessin fort, et même si ce n’est pas explicite dans le dessin, je rends le gouvernement responsable de ces trois corps. Évidemment que le Hamas est une organisation terroriste. Mais, le 7 octobre 2023, cette date, le gouvernement essaie de la faire oublier, de passer à autre chose, sans mettre en place une commission d’enquête.

Delphine Horvilleur - Je voudrais d'abord faire un petit flashback sur toi et sur ton histoire, ton passé. Dans un film qui a été consacré à ton travail et que j'ai eu la chance de voir, il y a des images très fortes sur lesquelles je voudrais revenir. Il y a d'abord un lieu qui évidemment est très connu et qui a beaucoup compté dans ton parcours, l’école Bezalel, l’équivalent des Beaux-Arts en Israël, qui se situe à Jérusalem. Dans le film, tu expliques quelque chose de très intéressant : quand tu arrives dans cette école, tu proposes un bookavec des dessins de BD. Mais, en Israël, personne n’en fait. Toi, tu arrives de Belgique, qui est un peu la capitale mondiale de la BD et tu débarques dans un pays où ce n'est pas du tout une technique ou un art reconnu…
Michel Kichka - J’ai fait mon aliya en février 1974, à la suite du choc de la guerre du Kippour. Avant cela, j’étudiais l’architecture à Liège. Je voulais faire de la bande‐dessinée mais tout le monde m’avait convaincu que ce n’était pas un métier. La guerre du Kippour en a décidé autrement : à ce moment‐là, j’ai compris que je ne pouvais plus rester en Belgique et mener ma vie estudiantine sans souci pendant encore cinq ans et faire mon aliya avec mon diplôme sous le bras. J’ai donc décidé de faire mon aliya et de chercher une école équivalente. J’ai alors découvert Bezalel, la plus ancienne institution israélienne, dont la première pierre a été posée en 1923. J’ai opté pour le graphisme dans lequel il y avait de l’illustration, de l’animation et du dessin, et c’était beaucoup plus proche de ce que je voulais vraiment faire. J’ai eu la chance d’être admis. Le jury, qui m’a vu avec mes BD, ne comprenait pas pourquoi je voulais étudier, ils pensaient que je n’en avais pas besoin. En fait, mes bandes dessinées étaient tout simplement le fruit de toutes mes influences d’enfance, de Spirou, de Mad Magazine, donc je n’avais pas encore vraiment un « style Kichka ». J’avais un style qui était un pot‐pourri de Gotlib, Franquin et Moebius. J’ai convaincu le jury que je voulais étudier, ils m’ont admis et ça a changé le cours de ma vie. Si je n’avais pas été admis, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Après, j’ai eu la chance qu’en 1984, on me propose d’enseigner l’illustration, puis la bande dessinée. Et j’y ai enseigné pendant quarante ans.
Delphine Horvilleur - Depuis, la BD s’est développée en Israël, c’est devenu une véritable discipline ?
Michel Kichka - Elle s’est beaucoup développée à partir des années quatre‐vingt‐dix. J’ai en fait ouvert le premier cours de bande dessinée en Israël en 1992. J’ai eu la chance d’avoir parmi mes premiers étudiants, des gens qui sont devenus eux‐mêmes des auteurs très célèbres, comme Yirmi Pinkus – des artistes qui sont vraiment publiés mondialement.

Delphine Horvilleur - Dans le film consacré à ton travail, il y a une autre image qui m'a beaucoup marquée, celle sur laquelle on te voit face à une photographie de ton papa accrochée à un mur, on te voit t'adresser à lui. Ton père, certains le connaissent, s'ils ont lu tes livres, peut-être que certains ont entendu son témoignage puisqu’il était survivant des camps et a beaucoup témoigné à la fin de sa vie. C'est assez clair à quel point sa présence est là, dans ta vie et dans ton travail, y compris, c'est mon interprétation, le fait que son silence a beaucoup à voir avec ta façon à toi de parler ou de t'exprimer. C'est-à-dire qu'il y a un face à face entre le silence de la Shoah, le silence de ton père, et ton dessin à toi.
Michel Kichka - D’abord, j’ai appris par hasard que se tenait sur la place de la mairie à Jérusalem, à Kikar Safra, une exposition internationale sur des survivants de la Shoah photographiés par des photographes professionnels. Au moment où elle est arrivée à Jérusalem, c’était encore le coronavirus. Je ne me baladais pas tellement dans la ville. Et, un jour, un ami me dit : je suis en face de la mairie, il y a une photo de ton père au mur. J’y suis allé tout de suite et j’ai appelé Gad Aisen, qui est le réalisateur du documentaire, qui avait déjà commencé à me filmer. Il m’a dit : demain, je viens avec ma caméra. Le jour suivant, on s’est mis en face de la photo et il m’a dit : parle à ton père. Mais, ce qu’il me demandait ne me semblait pas pas naturel, je ne pouvais pas parler avec un mur, je ne pouvais pas parler avec une photo. Il m’a dit : crois‐moi, à l’écran, ça va marcher, parle avec ton père. Je vais te poser des questions, comme si j’étais ton père et tu vas lui répondre.
Mais, par rapport à ce que tu disais : est‐ce que ma parole est une réaction à son silence ? Oui, et non, dans la mesure où, quand mon père a commencé à parler, il ne s’est plus arrêté, de l’âge de la retraite, jusqu’à sa mort, pendant 25 ans.
Avant cela, il y avait le silence de notre tragédie familiale, qui avait quand même pesé dans mon passé, donc c’est vrai que j’ai peut‐être tendance à me différencier de son silence.

Delphine Horvilleur - Je vois à quel point ce traumatisme continue tellement à parler en nous ou à travers nous, toi, dans le dessin, moi, troisième génération, peut-être dans l'exégèse des textes. J'ai l'impression qu'il s'agit encore et toujours d'écrire entre les lignes, de faire parler le silence et je pense évidemment beaucoup à ça, ces derniers temps, à quel point le traumatisme est de retour. Le 7 octobre a réveillé chez beaucoup d'entre nous, dans nos filiations, des traumatismes latents, à peine endormis. J'ai l'impression que c'est particulièrement vrai en Israël et même dans la politique israélienne. Il y a quelque chose du trauma passé qui est en permanence présent, tu ne crois pas ?
Michel Kichka - Beaucoup d’Israéliens dans les médias, mais aussi en dehors des médias, parlent du 7 octobre comme de Shoah, Shoah d’une journée. Au début, c’est un thème qui m’a choqué parce que je trouve qu’on ne devrait pas associer ce terme à d’autres massacres, à d’autres génocides, à d’autres catastrophes humaines. Aujourd’hui, je comprends, à force d’avoir entendu le témoignage de ce que les survivants ont vécu, surtout dans les kibboutz du Sud. Je comprends que ça ait été un jour de choc pour eux, mais il y a aussi en parallèle, la recrudescence forte du monstre antisémite dans le monde, et ça, c’est en rapport avec la Shoah. On pensait que “Never again”, qu’un jour ou l’autre, l’homme tirerait les leçons de l’Histoire, on se rend bien compte que non. Il y a toujours un combat à mener et ce combat, il est quotidien.

Delphine Horvilleur - Je voudrais revenir sur une image du film : tu es dans une manifestation et tu dis que tu ne sais pas vraiment si, aujourd'hui, dans un Israël qui a tellement changé, tu aurais fait ton aliya. Sur cette image que tu as dessinée, on voit d’un côté Ben Gourion écoutant la radio qui annonce que les Nations Unies vote la création d’un foyer juif en Palestine mandataire. Et de l’autre côté, on voit Benjamin Nétanyahou qui assiste à la radio au boycott d'Israël par tant de pays. Comment regardes-tu ce changement incroyable d'Israël, ce changement aussi dans la perception d'Israël, la sympathie ou l’antipathie que ce pays déclenche dans le monde ?
Michel Kichka - D’abord, ce genre de dessin, j’aime bien les faire quand l’occasion se présente, c’est‐à‐dire mettre en miroir deux situations qui, au premier regard, sont semblables mais, en fait, sont contraires. Derrière Ben Gourion, il y a Herzl, et derrière Bibi, il y a Bibi, ça dit tout sur les deux personnages, et je n’ai pas besoin d’ajouter quelque chose.
Quand j’ai fait mon aliya, Israël avait 26 ans, c’était vraiment un jeune pays, c’était un pays qui faisait encore partie de l’internationale socialiste. Moi, pendant toute mon adolescence, j’étais membre de l’Hashomer, j’étais déjà très lié à ce ce pays, même avant de le connaître, même avant d’en connaître la langue et d’en devenir citoyen.
Je pense que le changement a commencé avec la montée du Likoud en 1977, qui a aussi apporté de bonnes choses, comme l’accord de paix avec l’Égypte. Mais, petit à petit, il y a eu une dérive de ce que j’appelle le projet sioniste. Pour le comprendre, il faut lire la Charte de l’indépendance d’Israël ; les dernières années au pouvoir de Nétanyahou l’ont détruite.
Je pense que tous ceux qui sont venus ici comme moi par idéal pour un État juif, démocratique, libéral et laïque, se retrouvent très préoccupés par les prochaines élections dont la date n’est pas encore arrêtée [depuis l’entretien, la dissolution a été votée, ce qui veut dire que les élections auront lieu entre fin septembre et mi‐octobre]. Si le gouvernement actuel reste en place, ça va être très grave pour Israël à l’intérieur de la société, mais aussi pour son image dans le monde, qui est déjà tellement terrible. Tout en sachant que les détracteurs d’Israël manipulent aussi cette image auprès des médias. Le gouvernement fait aussi beaucoup pour détruire sa propre image, et il y a des choses qui se passent ici, qui sont inadmissibles, il faut le dire. Quand on est israélien, quand on est juif, il faut avoir le courage de le dénoncer. C’est une chose que tu fais et pour laquelle tu te fais attaquer. Moi, je le fais d’ici, et toi, tu le fais de là‐bas, on mène le même combat.

Delphine Horvilleur - Sur une une image que tu as dessinée, on voit Nétanyahou en train de vomir le symbole des otages, le ruban jaune. Je repense à un moment de l’année 2025, quand lui et d'autres membres du gouvernement ont dit que le retour des otages n'était pas une une priorité pour le gouvernement. As-tu l'impression que dessiner ça ou parler comme tu le fais est compliqué ou dangereux pour toi ? Cela suscite-t-il des critiques parfois douloureuses ? As-tu l'impression que ça crée en Israël une situation schismatique ou une tension, une potentialité de guerre fratricide ?
Michel Kichka - Il y a un climat comme ça en Israël, mais ce n’est pas le dessin qui le provoque. Même quand je fais un dessin qui est assez extrême, provocateur, ce dessin n’est pas encore assez fort, j’aurais dû aller encore plus loin, j’aurais dû oser encore plus fort, parce que ce qui se passe est encore plus terrible que ce que ce dessin essaie de faire passer comme message. D’autre part, Israël est une démocratie. Même si c’est une démocratie qui est en train de s’affaiblir, que le gouvernement est en train d’affaiblir, je pense que ce pays est encore une démocratie, je n’ai jamais véritablement souffert d’attaque ou d’agressions, qu’elles soient verbales, ou autres pour les dessins que je fais.
De temps en temps, il y a des gens qui réagissent sur mon compte Facebook, mon compte Instagram ou mon blog, qui m’écrivent des choses désagréables. Je les laisse parler et je ne leur réponds pas. Parce que si je veux être démocrate et libéral, il faut aussi que j’admette l’expression des gens dont je ne partage pas les idées. Mais si on ne fait rien pour arrêter la tendance forte qui est en train de s’installer, mes dessins pourront être menacés. Il y a déjà la police israélienne sur laquelle les citoyens pensaient qu’ils pouvaient s’appuyer… elle a été complètement conquise par Ben Gvir et elle agit contre des manifestants qui manifestent contre la politique du gouvernement ou pour la fin de la guerre, ou pour la libération des otages. Elle ne réagit pas, ou à peine, pour les exactions des colons sauvages dans les territoires palestiniens. Il y a un deux poids deux mesures, et je ne parle même pas de la façon dont ils agissent vis‐à‐vis des Palestiniens. Pour la jeunesse d’aujourd’hui, c’est la normalité d’Israël. Ils n’ont pas connu Israël comme nous, sans les territoires occupés. Aujourd’hui, l’occupation a pour but d’empêcher qu’un État palestinien puisse y voir le jour.
Les nouvelles générations voient l’occupation comme quelque chose de normal. D’ailleurs, dans les médias israéliens, on ne peut quasiment plus dire « occupation », on ne dit plus non plus « les colons ». Maintenant, on donne aux colons le nom qu’on donnait aux pionniers, ceux qui sont venus s’installer en Israël avant l’indépendance de l’État. Il y a aussi ce langage qui perturbe les esprits et qui les empoisonne.

Delphine Horvilleur - J'ai eu le droit, et j'en étais très honorée, à un dessin, dans un contexte où j'ai pris la parole par amour d'Israël et par sionisme, pour dénoncer les prises de parole de certains ministres, notamment lorsqu'ils ont déclaré au milieu de l'année dernière, qu’affamer une population était une arme de guerre légitime ou que le retour des otages n'était pas une priorité… Lorsque j'ai dénoncé ça, ça m'a valu de la part d'une partie de la communauté juive, beaucoup de critiques de gens qui disaient que ce n’était pas vrai ou que je ne devais pas le dire ou qu'il fallait laver son linge sale en famille ou que si on n’habite pas là-bas, on n'a pas le droit de parler. C'est très compliqué de porter cette parole en diaspora, peut-être même encore plus qu'en Israël, parce qu’on doit prendre en compte le désarroi de la population juive et la montée exponentielle de l'antisémitisme. Pourtant, j'ai la conviction que, en fait, notre silence nous affaiblit et que, parfois, justement, parler est une forme de soutien à l’Israël qu'on aime. Qu'en penses-tu ?
Michel Kichka - D’abord, je suis entièrement d’accord avec toi. Sur le dessin, le papier que tu tiens entre les mains, c’est la lettre ouverte que tu as cosignée, qui condamnait justement ce qui a été fait dans les territoires.
Il y a des phénomènes très graves qui sont en train de se passer, et je pense que la prise de parole est absolument nécessaire. Je pense qu’il faut tout simplement continuer à se battre, et chacun avec les armes qu’il a. Toi, tu as la tienne, qui est la parole, l’écriture, la communauté,
ta communauté qui est formidable, et c’est un judaïsme que j’appelle éclairé,
c’est le judaïsme comme je l’aime, même si je suis laïc.
C’est quand même incroyable qu’aujourd’hui, on nous dise : « Quel courage tu as de prendre la parole », alors que ça ne devrait pas être du courage, ça devrait tout simplement être la normalité dans un débat où plusieurs opinions controversées seraient admises. Malheureusement, il n’y a pas de débat et je pense aussi que les réseaux sociaux sont devenus une arme fatale.
Delphine Horvilleur - Les réseaux sociaux, qui sont une arme anti-mahloket. Cette idée de pouvoir débattre est quelque chose de sacré dans la tradition juive. D'ailleurs, au nom du judaïsme et au nom du sionisme, on doit pouvoir argumenter contre ce qui est fait actuellement par le gouvernement.
Michel Kichka - C’est un peu comme après les attentats de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Est‐ce qu’il fallait avoir peur de dessiner ou est‐ce qu’il fallait un peu calmer ce qu’on voulait dire, s’autocensurer un peu ? Au contraire, l’assassinat de mes collègues et de mes amis n’a été qu’un stimulant pour essayer d’aller encore plus fort dans le sens qu’ils ont montré : le droit à la critique, à la liberté d’expression, à la défense de la liberté d’expression et la condamnation de tout ce qui doit être et peut être condamné. Même si tout n’est pas à mon goût, mon goût n’est absolument pas un critère de quoi que ce soit.

Delphine Horvilleur - Sur ce dessin, on voit la violence des colons. Presque pas un jour ne passe sans qu'il y ait des attaques de populations palestiniennes en Cisjordanie aujourd'hui, avec parfois des présences qu'on appelle protectrices, des Juifs qui viennent essayer de défendre des Palestiniens contre des attaques de "jeunes des collines", tels qu'on les appelle. L’autre image est une image qui a beaucoup marqué les consciences, celle d'Itamar Ben Gvir de ce fameux nœud coulant qui est d'ailleurs apparu sur son gâteau d'anniversaire récemment, comme la fierté qu'il ressent ou que ses proches ressentent que puisse être réhabilitée la peine de mort en Israël pour des terroristes arabes. En tant que dessinateur et commentateur de l'actualité, comment tentes-tu de l'illustrer, comment se dessine la violence ?
Michel Kichka - L’arme que j’ai, que je peux utiliser, c’est de tourner ces gens‐là en ridicule, c’est comme ça que je peux essayer de pointer du doigt, de condamner, d’éveiller les consciences. Mais ces dessins sont quand même très faibles par rapport au discours et par rapport aux interventions dans les médias et sur les réseaux sociaux. Parce qu’aujourd’hui les réseaux sociaux sont plus puissants que les médias, moins prédominants sur la scène de l’information.On appelle d’ailleurs Ben Gvir « le ministre de Tik Tok ». Il est tout le temps à se filmer et, l’air de rien, on lui prévoit neuf à dix mandats aux prochaines élections. Pour toute une jeunesse, sa parole est la juste parole. Donc, ces dessins, c’est vraiment comme essayer de tuer quelqu’un avec un pistolet à pétard, ça ne fait rien, ça n’égratigne même pas.
J’attends le jour où on viendra m’emmerder à cause d’un dessin que j’ai fait, ce n’est pas encore arrivé, heureusement !

Sur ce dessin, j’ai quand même voulu montrer trois choses : la pastèque est le symbole de la Palestine dans beaucoup de manifestations pro‐palestiniennes, parce qu’on retrouve dans la pastèque les couleurs du drapeau palestinien. Il y quand même d’abord ce nœud coulant. Non seulement sa femme le lui a fait imprimer sur une plaque de sucre sur son gâteau d’anniversaire, mais il s’en est aussi fait un pin’s doré qu’il distribuait à tous ses amis et avec lequel il est allé à la Knesset.
Delphine Horvilleur - Un pin’s qui ressemble étonnamment au ruban jaune inversé.
Michel Kichka - Absolument, c’était vraiment usurper ce symbole qui avait sincèrement mobilisé toute une partie de la société civile pour la libération des otages. Lui, il l’inverse, et il en fait un nœud coulant, donc c’est vraiment un gouvernement qui se nourrit de la mort, la mort des Palestiniens, la mort des ennemis… Ben Gvir, quand il s’est lancé en politique, c’était un grand admirateur du terroriste Baruch Goldstein qui a assassiné vingt‐neuf Musulmans au Tombeau des Patriarches à Hébron en 1994. Et je mets Bibi au même niveau que Kahane et Goldstein. Parce qu’il ne dit rien. Il espère qu’il va se faire réélire et qu’il pourra refaire une coalition avec les orthodoxes et avec Ben Gvir, qui vont lui promettre encore une majorité, pour rester en place et éviter un procès. Ce qui se passe dans les territoires et la manière dont Ben Gvir a complètement détourné la police de ce qu’elle était, c’est bon pour Bibi. Le fait qu’il laisse faire, c’est une honte. Il n’y a pas de mots en hébreu, pour dire la honte de voir revenir une loi qui, en France, avait été abrogée par Badinter. Dans la charte de l’indépendance écrite par Ben Gourion et cosignée par la Knesset de l’époque, l’idéal était que tous les citoyens soient égaux en droits et en devoirs en Israël. Ce n’est pas le cas.

Delphine Horvilleur - Je vais poser une dernière question, qui a à voir avec le titre de cette série. Sur cette image, on te voit dessiner à plusieurs reprises et le procédé est magnifique sur une plaque transparente. On t'aperçoit, toi, en transparence avec la projection de toi sur ton dessin, ça me permet de te poser cette question de projection. On entend toutes les critiques du gouvernement actuel, de la ligne que semble prendre ce gouvernement, de la possibilité qu'il soit réélu. Comment te projettes-tu dans l'avenir ? Te réveilles-tu le matin avec un sentiment d'espoir ou de désespoir ? C'est quoi la projection de Michel Kichka aujourd'hui ?
Michel Kichka - D’abord, je me réveille fatigué, parce qu’on dort très mal.
Depuis janvier 2023, depuis le projet de réforme judiciaire, soutenu par Bibi, depuis le 7 octobre et la guerre.
Je me réveille fatigué, les yeux cernés. Je suis positif les jours pairs, un peu pessimiste les jours impairs. Il y une chose, pour moi, qui est sûre, et je suis content qu’on termine sur cette question : je ne vois pas mon avenir ailleurs qu’en Israël, je ne vois pas ma vie possible ailleurs qu’en Israël, je comprends les Israéliens qui partent, je les comprends, je le déplore, ça m’attriste, parce que parmi eux, il y a les meilleurs Israéliens. Ils partent parce qu’ils perdent espoir.
Mais ma femme et moi, on a fait notre aliya par choix, on s’est déracinés de France et de Belgique alors qu’on y était très bien, pour venir construire quelque chose. Je pense que quand on a décidé comme ça de venir vouer son destin à ce pays, le quitter est quasiment impossible. On va continuer à se battre et à soutenir les voix modérées, à essayer de contrer les voix extrémistes. Je ne vois pas d’autre avenir. Et puis, quand tu regardes la situation des Juifs dans le monde, je ne vois pas très bien, à supposer même que je voudrais partir, où je pourrais aller, où je pourrais me sentir bien.
J’ai gardé des attaches profondes, avec la Belgique au niveau affectif, et au niveau culturel avec la France, puisque je suis francophone de naissance.
On a quand même trois garçons, cinq petits‐enfants, et ils sont fiers d’être israéliens. Ils sont préoccupés, comme nous. On a quand même élevé nos enfants dans les idéaux qu’on avait et dans l’esprit qu’on a, et on est fiers de les voir aussi se battre sur le terrain en tant que citoyens engagés, et on espère que ce sera la même chose pour nos petits‐enfants. On espère surtout qu’on va parvenir à réveiller un peu la société israélienne du cauchemar dans lequel le gouvernement nous conduit sans arrêt.





