
Renaud Séchan, dit Renaud, a accompagné une jeunesse, la mienne. Son côté gavroche, même s’il était surjoué, la justesse de ses textes, sa tendresse, ses colères collaient à notre génération, nous embarquaient avec lui. Ses chansons étaient de magnifiques portraits de notre société, de notre époque, nous étions nombreux à l’aimer.
Renaud n’est pas mort mais un très beau documentaire lui rend hommage : Renaud à cœur perdu. Ses proches témoignent avec pudeur, amour et une rare sincérité : Dominique, celle qui partagea sa vie, ses amis, son frère racontent Renaud à l’envers et à l’endroit, « docteur Renaud mister Renard », comme il l’a chanté, avec ses hauts que tout le monde partageait et ses terribles bas qu’ils ont dû subir.
Renaud était hanté, disent‐ils, par une persistante culpabilité qui a détruit son couple et failli plusieurs fois avoir sa peau.
Le documentaire égrène les témoignages, les anecdotes, les épisodes délirants. Un puzzle se met alors en place sous nos yeux comme une enquête policière où tout le monde, grâce à la finesse du commentaire et du déroulé, finit par comprendre le nom du coupable. Tout le monde, sauf le réalisateur, Tancrède Ramonet, qui nous en aura pourtant étrangement donné les clefs, tout en s’arrêtant au seuil de la vérité…
Nous savions que Renaud était hanté par des démons, ses proches confirment que le poison de la culpabilité ne le quittait pas. S’agissait-il d’une inclination présente dans le protestantisme ou de secrets de familles qui rongent les individus ? D’une maladie psychiatrique ou du symptôme d’une génération, d’un pays, voire d’une civilisation ?
Même au sommet de sa gloire, et peut‐être surtout à ce moment‐là, Renaud imaginait qu’un châtiment viendrait sanctionner ce succès, comme une juste et amère punition… Il avait peur que son public, cette foule qui le portait et l’aimait tant, le lâche soudain, se retourne contre lui, le désigne comme coupable…
Était‐il rongé, comme beaucoup d’artistes, par la peur de ne pas être à la hauteur ? La peur du désamour, de la gloire qui s’abîme et chute, la peur résonnait‐elle avec la culpabilité d’un fils ayant déçu les espoirs paternels qui le voulait « rangé » plutôt que saltimbanque ? Ou au contraire et pire peut‐être, s’en voulait‐il d’avoir réalisé les rêves inavoués de son père qui, lui aussi, aurait rêvé être un artiste ? À ce père taiseux, dont les propres frustrations furent révélées et augmentées par le succès de son fils, Renaud lui substitua un temps, « Tonton Mitterrand » aussi adulé que malmené par ce turbulent rejeton.
Renaud est né en 1952 dans une famille de la classe moyenne protestante. Une famille nombreuse, aimante et unie mais rigide et étouffante, presque trop parfaite, soudée aussi par les non‐dits d’un monde qui n’avait pas trop envie de parler.
Et pour cause, ses parents s’étaient rencontrés au sein du Parti populaire français, le Parti de Doriot, collaborant de concert à Radio‐Paris. Celle que raillait Pierre Dac dans sa ritournelle « Radio‐Paris ment, Radio‐Paris ment, Radio‐Paris est allemand ».
Un temps inquiétés à la Libération puis finalement acquittés, ses parents n’étaient pas de simples et ordinaires complices du régime de Vichy, ils n’étaient pas non plus des assassins.
On ne sait pas vraiment ce qu’en savait Renaud ni quand il apprendra vraiment la vérité. Mais dans ses mémoires il écrit : "Cette histoire m’accompagne et pèse sur mon âme de tout son poids d’horreur".
À l’heure des trente glorieuses, la mémoire familiale tout comme la mémoire nationale, peuvent s’accorder un congé.
L’amnésie accompagne la course à la consommation, le progrès rend le passé obsolète, presque périmé. Pour la France et la génération du baby‐boom, l’heure était venue de tourner la page, de claquer la porte au passé, de « courir vite avec ses camarades » en laissant « le vieux monde » et ses crimes derrière lui.
Mai 68, l’écologie, l’antiracisme, les marches pour l’égalité, la famine en Éthiopie, les Restos du Cœur, Renaud était de tous les combats, de toutes nos révoltes.
Dans les années quatre‐vingt, dominait l’irrévérence, parfois vulgaire, jamais haineuse. Madame Thatcher, son hymne aux femmes, accompagné d’une charge contre la dame de fer britannique, nous faisait rire. Il racontait en chansons la « Banlieue rouge », l’amitié avec « Manu », l’amour de sa compagne « Ma gonzesse ».
Il a chanté la paternité tendre, « Pierrot », « Mistral gagnant » comme personne avant lui. Il a même osé ce qu’aucun homme n’avait encore avoué ; regretter d’appartenir à cette engeance qui ne serait jamais « en cloque » … Nous offrant là l’une des clefs de cette haine de l’origine, qu’est, avec l’antisémitisme, la haine envers les femmes…
La récusation de la dette, la rage envers le désir, ça, Renaud l’avait pigé et écrit, nous offrant là, à nous autres femmes, un magnifique hommage.
Certaines chansons me plaisaient moins, comme celle où il écrit « Palestiniens et Arméniens témoignent du fond de leur tombeau, qu’un génocide c’est masculin comme un SS, un Torero ». Je me souviens que j’étais mal à l’aise, mais je préférais retenir ce que j’aimais de lui. Tout en ressentant pourtant, confusément alors, que quelque chose d’une culpabilité s’exprimait déjà dans sa dénonciation…
Renaud demeure tourmenté, ses proches évoquent deux épisodes de bouffées délirantes, de paranoïa aiguë, l’une se passe à Moscou, l’autre à Cuba. L’artiste se croit persécuté par leurs services secret, menacé d’assassinat.
Pourquoi là‐bas ? Étaient‐ce ces lieux où la vitrine de la fausse vérité dissimulait comme un paravent, plus que partout ailleurs, l’horreur cachée ? Dans cet impossible dédoublement, ce double jeu/je qui risquait, dans son délire, d’être démasqué et où certains démons menaçaient de surgir, Renaud a bien failli devenir fou.
Le 11 septembre 2001, quelque chose s’effondre, quelque chose de plus intime que les seules tours jumelles du World Trade center. Renaud troque sa révolte solitaire pour un tendre duo avec Axelle Red. Ils chanteront à l’unisson l’horreur de cet attentat et celui de la guerre meurtrière en Afghanistan qui a suivi.
« Manhattan Kaboul » témoigne déjà d’une mélancolie pourtant solaire, comme une sagesse qui vient prendre la place de la colère.
Puis survient en janvier 2015, le terrible attentat qui décime la rédaction de Charlie Hebdo, ses amis sont assassinés, Renaud ne s’en relèvera pas. Mais ce n’est pas seulement cet attentat qui brise Renaud, deux jours plus tard, des clients d’un magasin kasher sont abattus.
Bizarrement ce documentaire ne le mentionne pas. Pas plus qu’il n’évoque la chanson que Renaud leur offre en forme de pardon. Comme si l’autre Renaud qui émerge de ces drames, aussi fracassé que réconcilié avec sa vérité, celui qui se rapproche des Juifs et affronte enfin ses démons, n’intéressait plus la narration.
On le voit pourtant chanter avec cette Magen David et ce Hai qui ne le quittent plus. Sans explication de texte.
Son meilleur ami, lui, a surement compris, il évoque ce poids qui le hantait et les mots qu’il choisit sont révélateurs : « Il y a cette lourdeur de cette étoile qu’il porte »
Quelle étoile ? Celle de son succès ou plutôt celle qui balafrait son âme et qui désormais pend à son cou. Les Juifs et la Shoah ne sont pas mentionnés, condamnés par le documentaire, comme des démons et des spectres, à continuer à hanter la mauvaise conscience contemporaine.
La culpabilité liée à ce crime n’est pas née après la guerre. Elle n’a pas construit l’État d’Israël, comme voudrait le faire croire la nouvelle doxa antisioniste. Elle est au contraire à l’origine de la volonté de sa destruction. La Shoah a hanté des générations et nous hante encore. C’est bien de la mémoire de ce crime qu’il s’agit aujourd’hui de se libérer, dans un mouvement paradoxal où le désir d’affranchissement n’a jamais été aussi tapageur. À l’image de ceux qui en ont fait le ressort de leur engagement
Face à l’impossible oubli, le poids de la culpabilité se déverse aujourd’hui sur notre planète et nos réseaux sociaux, c’est lui qui vomit cette étoile maudite, accolée désormais avec soulagement et jubilation à la croix gammée.
On n’est sans doute jamais quitte de ses fantômes tant qu’on ne les a ni nommés ni affrontés. Renaud a fini par le faire, pas le documentaire qui continue d’esquiver le nom de cette étoile si « lourde à porter ».
Même si j’ai eu le bonheur de le rencontrer, je ne connais pas Renaud, j’imagine que, comme nombre d’entre nous, il a été dévasté par le 7 octobre et par l’anéantissement de Gaza.
Sa fille Lolita a montré un mur du domicile paternel où cohabitent depuis longtemps les deux drapeaux celui d’Israël et de la Palestine. La seule justice possible…
Mais à l’heure du silence de plomb sur les assassinats de Juifs dans notre pays, je n’oublie pas que Renaud a été le seul à pleurer les morts de l’Hyper Cacher.
Et c’est bien l’auteur de « Hexagone », mon chanteur bien aimé, qui leur a offert ces mots :
« Qu'ils reposent à Jérusalem
Sur la terre de leurs pères
Au soleil d’Israël
Je veux leur dédier ce poème
Leur dire qu'ils nous sont chers
Qu'on n'oubliera jamais »



