
Chaque soir dans la cuisine de Madame Benabou, Alain, l’enfant « discret », « introverti », « même timide », se bidonne. Il écoute déjà un accent, observe une gestuelle, sauvegarde les anecdotes d’une déracinée haute en couleurs… Irrésistibles ingrédients des plus grands sketchs de celui qu’on connaîtra sous le nom d’Élie Kakou.
À la sortie de l’école, le benjamin d’une fratrie de sept Kakou originaires de Nabeul, en Tunisie, court chez son amie Claudia Benabou. Comme lui, la chanteuse et musicienne (connue sous le nom de scène de Claudia Meyer), petite dernière d’une lignée de huit enfants, a grandi dans l’agitation des grandes familles séfarades tout juste débarquées à Marseille. Pourtant très entourés, la Casablancaise et Élie – ses copains de l’Hachomer Hatzaïr ne l’appelait que par ce deuxième prénom – se choisissent dès leurs neuf ans, lorsqu’ils se rencontrent dans ce mouvement de jeunesse « socialiste, sioniste et juif humaniste » où Dag Kakou, alors madrih [animateur], a traîné son jeune frère. « Plus que des frères et sœurs, nous étions des jumeaux. D’inséparables âmes sœurs. Ça ne s’explique pas… », rembobine Claudia Meyer dans un sourire ému.
Élie, un enfant « sensible et timide » qui aimait faire rire
« Chez moi, c’était la maison du bonheur : il y avait toujours de la musique, du thé à la menthe et des gâteaux. Il m’y rejoignait après les cours et s’amusait à imiter ses profs, durant des heures. Il adorait aussi parler avec ma mère, qui lui racontait son Maroc. Elle en rajoutait toujours, et lui riait, riait... Beaucoup de personnages qu’Élie jouait sur scène sont inspirés des femmes de ma famille, et surtout de ma mère… », confie‐t‐elle, la gorge nouée. Mais le rire n’est jamais loin lorsqu’elle raconte son Élie : « Et tata Hanina, c’était ma tante ! »
Dans son livre‐témoignage, Élie Kakou, mon frère, paru en 2005 aux éditions l’Archipel, Brigitte Kakou rendait hommage à ce « duo de choc ». « Pendant que les garçons de son âge, fans des stars du Vélodrome, se retrouvent sur les terrains de foot, mon frère retrouve Claudia », écrit cette ancienne costumière. Lors des activités de l’Hachomer Hatzaïr de Marseille, « tous les mercredis et samedis, l’un met en scène ce qui lui tombe sous les yeux, tandis que l’autre s’adonne au chant. Pour Élie, les moniteurs et les enfants du mouvement sont des occasions de nouveaux mimes ».
Maurice, alias Dany à l’Hachomer, a rencontré Élie en 1976, au local marseillais de l’organisation : « Il était sensible et timide, contrairement à ce que ses fans pourraient imaginer. Il prenait même sur lui pour monter sur scène. Mais dès qu’il se glissait dans la peau d’un de ses personnages, il se transformait. En un regard, une grimace… Il aimait faire rire et être entouré. Nous, nous recherchions sa compagnie. Nous étions son premier public. Élie avait ce grand sourire bienveillant, des yeux verts et une coupe de cheveux façon seventies. Il était beau-gosse. On l’était tous ! », précise Dany, dans un rire nostalgique, lorsqu’il réalise qu’un demi‐siècle a filé.
Ses imitations du samedi à l’Hachomer Hatzaïr de Marseille
« Quand Élie prenait le samedi après-midi en main, on savait qu’on allait se rouler par terre. Il ramenait des perruques, des tas d’accessoires… On participait même à ses spectacles. C’était l’artiste de la bande. Il avait même obtenu des directeurs de l’Hachomer un budget pour ses petites représentations et un appareil à poterie pour les ateliers qu’il organisait. »
Claudia et Dany sont formels : pour fabriquer ses héros truculents et récurrents qui feront courir le Tout‐Paris du Point‐Virgule au Zénith, il s’inspirait toujours de rencontres véritables de leur jeunesse. « Lors des activités du samedi ou au mahané [colo] d’hiver, lorsque nous avions 16 ou 17 ans, il nous parodiait déjà ses profs d’anglais et de géographie. Et 'le kéké' ! Lui aussi est tiré d’une histoire vraie : un Marseillais l’avait embrouillé à la sortie du lycée Saint-Charles. Il savait capter les détails d’un personnage, puis les exagérer avec talent », résume Dany, avec sa tendre admiration.
Un souvenir de Paola lui revient soudain en mémoire et il éclate de rire. C’est à elle que l’on doit, assure‐t‐il, le personnage de Fortuné et de son inoubliable : « Tu as compris le coup ? Après je t’explique ! ». « Paola, la vraie Juive tunisienne shalala de l’époque, avec ses lunettes de soleil sur le front, ses bracelets empilés qui faisaient un bruit monstre… Pas vraiment le style de l’Hachomer. [Il rit.] Nous, c’était plutôt jean-basket. Elle détonnait complètement. Elle a fait peu d’apparitions au sein du mouvement, mais elle nous a tous marqués ! ». « Tous les jours, Élie me suppliait de l’emmener voir Paola, qu’il écoutait parler durant des heures, abonde Claudia. Elle se targuait de connaître tout le monde. Elle le fascinait. Des années plus tard, je suis allée le soutenir à l’Olympia. Je le retrouve en loge avant le début du show et je le vois déguisé en Paola ! »
Difficile d’évoquer Fortunée sans voir surgir Madame Sarfati. « Pour ses premiers sketchs de Mémé Sarfati à l’Hachomer, il avait volé les pantoufles de sa mère », revoit Dany. « Cette mère juive tunisienne d’une grande beauté, accueillante et chaleureuse, veuve depuis la perte précipitée du père d’Élie, était habituée à recevoir les copains de l’Hachomer du chouchou de la famille dans son appartement du 10 rue Lacépède, dans le quatrième arrondissement marseillais », retrace précisément l’ami d’enfance.
Quand Élie Kakou rentrait chez lui, il s’arrêtait souvent au kiosque à fleurs voisin, tenu par « la pure cagole, blonde avec d’impossibles racines noires » – dixit le naturel Dany –, devenue une copine qu’il s’amusait à imiter le samedi après‐midi, sur l’estrade de bric et de broc du local de l’Hachomer. L’apprenti comique flâne chez cette fleuriste ou au parc zoologique : il chérissait un rapport fusionnel à la faune et à la flore. Et à la terre, bientôt, en bon kibboutznik. « Tu lui offrais un pot de fleurs, il était heureux ! », formule Dany. « Il adorait les animaux, complète Claudia Meyer. Il passait son temps à les admirer. Quand il partait en voyage, il me laissait ses oiseaux, et je ne savais pas comment m’en occuper ! », avoue sa complice.
Des colonies de vacances au kibboutz, Élie Kakou face à son premier public
« Mimi » Fitoussi a rencontré Élie lors d’un mahané. Cet été‐là, les garçons de 17 ans, devenus encadrants du mouvement de jeunesse, embarquent à Gênes – plusieurs jours de bateau jusqu’au port de Haïfa – pour une mission bénévole de cueillette de pommes au kibboutz Saarid, dans le nord d’Israël.
Pionniers, certains membres de l’Hachomer Hatzaïr deviennent des haverim du kibboutz Horshim. Comme une suite logique après une enfance de scoutisme et une adolescence d’engagement. Élie Kakou participe à la construction de cet idéal dès 1980. Après un an de formation – comme tout animateur de l’Hachomer – à l’Institut de Jérusalem, il retrouve ses copains marseillais installés au kibboutz avant lui.
Claudia est restée en France, où sa voix pure et ses mélodies latines séduisent un public et des artistes comme Maurane et Lara Fabian, dont elle fera les premières parties, du Trianon au Stade de France.
Au kibboutz, Élie trouve de nouvelles acolytes : « Il faisait les quatre cents coups avec notre amie Yaël. Une nuit, il lui avait glissé une grenouille dans son lit », raconte Mimi, tandis que Dany se souvient de son amitié avec Aviva. « C’est avec elle qu’il a créé le personnage de Mongola, l’ancienne Claudette, sur l’estrade [du village collectiviste]. Jouer devant 200 kibboutzniks, c’était déjà une autre dimension que le local de l’Hachomer Marseille. Au kibboutz, il y avait des originaux, euphémise Dany. Freud aurait eu du travail… Alors, lorsqu’on se retrouvait le soir entre jeunes Français dans nos chambres, Élie en imitait certains, et nous, on se tordait de rire jusqu’à ne plus en pouvoir. »
La scène s’élargit encore : après le Kibboutz, le G.O teste son numéro auprès des vacanciers du Club Med d’Eilat.
Mais « c’est au Club Med de Cefalù qu’il s’est épanoui en tant qu’artiste, pour Claudia. Élie avait osé dire au chef de village qu’il ne voulait plus être animateur, mais seulement faire des spectacles. Il avait plein de costumes sous la main ».
« Monter à Paris », mais toujours avec son amie d’enfance
Avant de « monter à Paris pour faire le comique », selon l’expression de sa mère, Élie réussit sans difficulté son diplôme de prothésiste dentaire. « Il dépose le sésame sur la table, devant notre mère : 'Tu voulais le diplôme ? Le voilà. Maintenant, je peux partir' », rejoue Brigitte Kakou dans sa biographie. Les bénéfices des ventes de ce livre sont d’ailleurs reversés à l’association Les Enfants d'Élie, que la sœur de l’humoriste regretté a créé pour permettre à des enfants défavorisés de partir en colonie de vacances. La preuve de la place précieuse des jours heureux au sein du mouvement de jeunesse dans la vie privée comme artistique d’Élie Kakou. Ces vies qu’il feignait d’entremêler, l’une nourrissant l’autre… Mais même à sa fidèle Claudia, chez qui il s’installe rue de Cotte dans le 12e arrondissement à son arrivée à la capitale, le « très pudique Élie ne racontait jamais rien de ses sentiments ou de ses rencards ».
Avant de tenter la grande aventure, le binôme cartonne à La Payotte, étroite mais mythique scène créée par Vanille et Joyeux de Cocotier, célèbre fêtard marseillais des années quatre‐vingt.« Claudia propose aux propriétaires du cabaret d’offrir une chance à son cher Élie, en première partie de son spectacle, retrace Brigitte Kakou. D’abord incrédule, il refuse. Il ne se sent pas prêt. Il n’a jamais joué devant un autre public que celui de la famille, des amis, des camarades de classe ou de week-end, conquis d’avance. Claudie insiste. » Et à son amie‐mentor de refermer ce chapitre, bouleversée :« C’est à La Payotte qu’est née Élie la star ».
En 1983, Elie écoute finalement Claudia, qui le supplie de rejoindre Paris et son effervescence artistique, comme elle a osé le faire avant lui. « Je chantais dans les mariages pour gagner ma vie. Lui me disait qu’il préférait faire des marchés que ces soirées privées. Ça m’avait blessée à l’époque. Il savait ce qu’il ne voulait pas. Moi non plus je ne voulais pas faire de mariages… Mais comment j’aurais gagné ma vie et payé notre studio ? », semble encore l’interroger Claudia, émue. « C’est moi qui allais au turbin. Je l’avais accepté, parce qu’on était inséparables. Alors, oui, il avait fait quelques marchés, mais il était assez lent. Le’at le’at, comme on dit en hébreu… », rie‐t‐elle de nouveau. C’est comme si Élie Kakou lui avait envoyé de quoi retrouver le sourire.
Dans leur jeunesse, les indissociables se répétaient : « Le premier qui réussit aide l’autre ». « On fera Drucker ensemble », s’étaient-ils aussi promis. « Fasciné par ce monde », Élie Kakou supplie la chanteuse et musicienne de « l’emmener voir des gens connus ». « Je lui avais présenté Nicoletta et d’autres gens de la nuit, à qui je disais que je ne pouvais pas sortir sans mon bras droit. » Quand le célèbre réalisateur, scénariste et producteur Gérard Pullicino, qui a grandi avec eux à l’Hachomer Hatzaïr présente Claudia Meyer à d’autres figures du milieu, il dit d’ailleurs, simplement : « C’est elle, Élie Kakou ».
Mais lui éprouve le besoin de « couper le cordon pour réussir par lui-même », comme il le lui confessera plus tard. « Il voulait être connu, reconnu, et aimé. Il avait besoin de cette reconnaissance », analyse‐t‐elle aujourd’hui, un fond amer de chagrin dans la voix. Deux ans de silence, alors que le succès pointe enfin : « J’allumais ma télévision, il participait à l’émission La Classe, qui l’a fait exploser, et je pensais : 'Pourquoi on ne profite pas ensemble de ces moments dont on a tant rêvé ?' ». Claudia écrit et compose alors Lettre à Élie, bouleversante chanson sur leur lien unique et cette incompréhensible cassure.
De l’Hachomer au canapé rouge de Michel Drucker
Michel Drucker leur offre une réconciliation sur le plus célèbre des canapés rouges. Au bout du téléphone qui n’a pas sonné durant deux interminables années, Élie Kakou lance à Claudia Meyer : « Tu veux faire Drucker avec moi ? ». « Je lui réponds que je suis enceinte, trop grosse et moche pour passer à la télé. Il me taquine et me rétorque que c’est mon karma. » Devant des millions de téléspectateurs, le binôme reproduit leur performance de La Paillotte. Les voilà repartis. Fragilisés mais solidaires : Élie traîne en studio avec Claudia quand Claudia pose sa voix sur ses sketchs. « Je portais sa guitare, je le suivais partout », se souvient‐elle de cette époque.
« Le premier qui réussit aide l’autre », et alors qu’Élie Kakou remplit d’impressionnantes salles et transforme l’essai au cinéma, après La Vérité si je mens, avec le tournage de Monsieur Naphtali pour lequel il décroche le rôle principal, il révèle à Claudia : « Je vais partir vite, comme mon père ». Élie Kakou ne peut pas trinquer avec la bouteille de champagne que Claudia vient lui apporter pour son anniversaire : son traitement a débuté. Le cancer emporte l’étoile filante du spectacle le 10 juin 1999.
« C’est Dylan [un autre ami de l’Hachomer Hatzaïr et du kibboutz] qui m’a appelé avec son tout premier téléphone portable pour m’annoncer qu’Élie était décédé, revit Dany. Quand on se réunit entre anciens du kibboutz Horshim, qu’on se re-raconte notre jeunesse, il y a toujours Élie Kakou quelque part. »
Claudia Meyer n’a jamais rompu avec sa passion pour la musique, surtout brésilienne, qu’Élie Kakou aimait tant imiter avec tendresse. Elle joue actuellement un spectacle sur Barbara et un second sur Mercedes Sosa, son héroïne d’Amérique latine. Qu’aimerait-elle lui dire aujourd’hui, s’il l’entendait ? « On a été cons de courir après le show-biz. Le plus important, c’était de rigoler ensemble, entre nous. » Leurs meilleurs souvenirs demeurent, pour elle, ceux en colo, lorsqu’ils faisaient semblant d’être malades « pour rester tous les deux dans le camp à chanter, pendant que les autres partaient en excursion ».
Pudique, mon père, ami d’enfance d’Élie Kakou, n’a pas souhaité témoigner dans cet article. Les souvenirs de l’Hachomer Hatzaïr ou du kibboutz racontés par les trois protagonistes interviewés sont aussi les siens, ils ont bercé mon enfance.




