
La vie n’a rien d’un long fleuve tranquille pour Abate Berihun et les trois autres musiciens israéliens qui composent The Addis Ken Project. À peine sortis de l’avion – de retour du prestigieux Festival international de jazz de Saint‐Louis au Sénégal –, les voici à Paris pour la première en France de leur album. Ce, à l’occasion du Sacré Sound Festival.
« Une première dans la capitale pour le quartet, mais sûrement pas pour chacun de ses membres », précise en préambule Laurence Haziza, directrice du festival, à l’origine de l’invitation.
Car The Addis Ken, c’est un ensemble intergénérationnel composite formé par deux musiciens accomplis (Abate Berihun, vocaliste et instrumentiste habitué des tournées avec les plus grands de la scène éthiopienne, et Roy Mor, manager et pianiste longtemps installé à New York) et deux jeunes talents (David Mihaeli à la contrebasse, Nitzan Birnbaum à la batterie).
Le projet en question (Addis Ken signifie « Nouveau jour » en amharique, une des cinq langues principales d’Ethiopie) brasse plusieurs univers : les prières ancestrales de la communauté Beta Israel d’Ethiopie [anciennement appelée falasha], les envolées modernes du free jazz, l’afrobeat contemporain et le blues afro‐américain.
Une rencontre qui épouse l’identité plurielle du Sacré Sound festival et de sa programmation : « Ici, les surprises deviennent des évidences. Musique et spiritualité jonglent avec les identités – pour lutter contre l’exclusion, le racisme, l’antisémitisme. Car, doit-on encore le rappeler, au fond, nous ne sommes qu’uns », reprend sa fondatrice.
Un parcours singulier
Au cœur de ce quartet pour le moins original, la figure d’Abate. Crac des bois – « la première personne qu’il ait embrassée, c’est un saxophone », plaisante son complice Roy, l’Éthiopien d’origine se forme à l’orchestre militaire d’Addis Abeba dans les années quatre‐vingt, sous Mengistu Haile Mariam. Le point de départ d’une histoire cabossée, qui permet tout de même à Abate de tourner avec les figures de tête de l’éthio-jazz (entre autres, Mulatu Astatke et Mahmoud Ahmed), ce genre musical originaire d’Éthiopie à la fin des années cinquante et popularisé dans les décennies suivantes auprès de la clientèle occidentale des hôtels de sa capitale.
Abate s’y produit régulièrement et ce pendant plusieurs années, avant de réaliser son aliya en 1999. « Désormais, cela fait 26 ans que je vis en Israël. Cela n’a pas toujours été simple », indique l’artiste, en hébreu et de façon laconique.
Un décalage qu’illustre cette aberrante réplique du responsable d’un centre d’accueil pour immigrants, peu après l’arrivée de l’instrumentiste dans le pays : « Mais où as-tu appris à jouer de cet instrument ? On trouve donc des saxophones en Éthiopie ? »
L’aliya d’Abate met un temps en sourdine sa vie de musicien : l’artiste au timbre clair commence comme agent de sécurité dans une usine puis à la plonge d’un restaurant – les produits chimiques lui brûlent les doigts au point de mettre en péril un quelconque retour à la musique. Les bouleversements personnels s’enchaînent sans entraver toutefois le feu intérieur du multi‐instrumentiste.
Ils fécondent aussi le désir de garder vivantes les traditions liturgiques de sa communauté juive d’Éthiopie et d’explorer ses croisements avec la musique jazz. Car en sus des grands maîtres de l’éthio-jazz, il y a pour Abate cette inspiration majeure : John Coltrane. Géant afro‐américain du saxophone, qui concevait lui‐même sa musique « comme une spiritualité » !
Et puis en 2018, cette rencontre avec Roy Mor. « Une forme de sérendipité autant que d’évidence » insiste le pianiste, qui voit dans son complice éthiopien un génie au talent inexploité. « On a vite introduit deux autres très jeunes musiciens pour former un vrai quartet de jazz créatif. » Au cœur de la proposition musicale : le partage, le mélange, l’improvisation et la sauvegarde de traditions juives souvent méconnues.
Un éthio-jazz judaïsé et contemporain
Pour la première du Addis Ken Project en France, l’auditorium du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris fait salle comble. Près de 200 curieux sont venus assister au concert. Parmi eux, autant de mélomanes avertis que de néophytes intrigués ; des figures de la scène musicale locale, des habitués du musée, en passant bien sûr par tous ces convaincus des rapprochements initiés par le Sacré Sound Festival.
Dans le sous‐sol voûté de l’hôtel de Saint‐Aignan, les notes du quartet gagnent une nouvelle profondeur. En ouverture, « Tefila » (« Prière »), fait résonner la langue guèze. Celle‐ci, transmise oralement depuis près de deux millénaires, est utilisée dans la liturgie de l’Église éthiopienne orthodoxe, de l’Église érythréenne orthodoxe et de la communauté juive Beta Israel. « Cette langue s’éteint peu à peu. Ce que vous venez d’écouter est une prière quotidienne ; une prière de paix aussi », plaide Roy Mor.
Vient ensuite « Behatitu Kadus Kadus » (« Toi seul es saint »), qui s’ouvre sur un enregistrement de Kessim – ces prêtres juifs éthiopiens – chantant dans une forme de dialogue. Puis suivent « Des Des » (« heureux » en amharique) et « Geshem » (« pluie » en hébreu) sous la forme d’une ballade entraînante. L’ensemble ponctué par les sourires complices et les étonnements mutuels, rituels, des quatre musiciens.
Égrainés tout au long du concert, les solos mettent en valeur la richesse tonale de chacun des instrumentistes. À l’instar de « One for Roy », composée par Michaeli. « Il s’apprête au pire : se marier », commente avec humour le pianiste, auquel le titre est dédié.
Les improvisations sont omniprésentes dans les morceaux qui se succèdent. Ils exploitent la nature brute des sons (crissement des timbales de percussion, pincées des cordes de la contrebasse) pour s’accorder avec la dimension ancestrale des prières interprétées vocalement par Abate. Sa voix guide, les instrumentistes y répondent. Enfin (ou presque), le morceau « Jerusalem », ville natale de certains membres du groupe, offre une synthèse exubérante et festive au concert, tout en conservant sa dimension de musique sacrée.
Un concert pluriel
Mais déjà les applaudissements, nombreux, appellent un bis. Il prendra la forme d’une invitation : entre en effet sur scène l’artiste Ma Sané – chanteuse de mbalax, rythme sénégalais issu de la tradition musicale religieuse sérère d’Afrique de l’Ouest. Dans un duo vocal avec Abate, l’amharique et le wolof s’épousent, se complètent et réinventent sur scène le répertoire jazz autant que celui de la musique sacrée.
La surprise crée l’étincelle et attise la curiosité. Dans un paysage politico‐culturel en souffrance, ces jeux d’allers-retours et d’interpénétrations plurielles entre judaïsme et continent africain génèrent des créations fécondes. Une expérience nouvelle pour Roy : « Nos solos peuvent aller dans beaucoup de directions inattendues. Pour être honnête, avant mon association avec Abate, je n’interprétais pas de musique liturgique. »
Lui de conclure, avec révérence pour le maître : « Si je dois définir notre style, il s’agit d’un blues afro-juif profondément spirituel : une musicalité façonnée par des siècles de migration, de mémoire et de dévotion, qui s’exprime par la figure d’Abate et trouve une nouvelle expression avec notre quartet. »
Gageons que le passage en France d’Abate Berihun et de l’Addis Ken Project permettra de remettre plus largement à l’honneur l’Éthiopie culturelle et sa diaspora – de l’autrice Maaza Mengiste et son roman documentaire Le Roi fantôme à la plasticienne américaine Julie Mehretu, largement inspirée par son enfance à Addis‐Abeba, en passant par l’exil au cœur de l’œuvre de l’écrivain Dinaw Mengestu. Et la longue histoire du pays en lien avec le judaïsme.




