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100 ans après la naissance de Goscinny, comment se souvenir de ce rieur ?

Le 14 août 1926, il y a cent ans, naissait René Goscinny dans une famille juive ashkénaze à Paris. En 1959, il devient le père d’Astérix aux côtés d’Albert Uderzo. Plus tard, il donnera naissance au Petit Nicolas, Lucky Luke ou encore Iznogoud. René Goscinny a largement contribué à l’histoire de la bande‐​dessinée, à faire de cette discipline le neuvième art. Anne Goscinny a perdu son père à la suite d’un arrêt cardiaque, elle avait 9 ans. Près de cinquante ans après sa disparition, comment se souvenir de ce rieur ? Entretien avec Anne Goscinny, fille de René et dépositaire de son œuvre, devenue écrivaine, notamment du roman en plusieurs tomes Le Monde de Lucrèce (dessiné par Catel).

Publié le 14 août 2026

6 min de lecture

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Léa Taieb – En 2025, vous avez écrit un livre autobiographique La petite fille qui ne savait pas dessiner, l’histoire d’une petite fille qui dessine “des fleurs chétives, des maisons affreuses et des soleils aux rayons tordus”, une petite fille qui connaît un deuil aussi soudain que précoce, un livre que vous dédiez à votre père. Depuis quand cette histoire vit-elle dans votre esprit ?

Anne Goscinny – On ne sait pas toujours le trajet que prennent les histoires qu’on a vécues. Parfois, au bout d’un moment, sans savoir pourquoi, elles ressortent. On se dit alors : tiens, si j’en faisais quelque chose. C’était aussi une façon d’écrire à hauteur d’enfant Le bruit des clefs, un texte publié en 2012, une lettre à mon père. J’ai éclairé d’une autre façon la même histoire. Comme avec un projecteur. 

© Gallimard Jeunesse

LT – Ce livre, c’est donc un espace pour parler de votre père, de “son drôle de métier”, de son histoire familiale, de ses silences qui relient les uns aux autres…

AG – Dans ma famille comme dans beaucoup d’autres familles ashkénazes, à la fin de la guerre, la vie n’était plus qu’un champ de cendres. Les parents, les frères et sœurs, les cousins, les oncles et tantes, ce monde‐​là avait presque disparu. Et ce n’était pas quelque chose dont on parlait à ce moment‐​là. Peut‐​être que l’on voulait oublier. Mon père est mort en 1977, la guerre était finie depuis pas si longtemps, on ne parlait toujours pas de la Shoah, le silence avait pris toute la place. Je crois que c’est assez banal comme réaction face au pire.

LT – Dans votre livre, vous relatez une scène assez saisissante, la rencontre avec Boris, votre grand-oncle, à Los Angeles. Vous demandez à votre père : où sont les autres membres de la famille ? Sa réponse tient en un geste : un bisou dans les cheveux. Chez Boris, vous tombez sur un chat en porcelaine, il vous propose de jouer avec et dit : “Tu peux jouer avec, mais ne le casse pas. Il est comme moi, il est fragile. Il vient de loin, tu sais, c’est un survivant.” On comprend que c’est ce qu’il a gardé de sa vie d’avant, avant la catastrophe. Que ce chat, c’est ce qu’il reste de sa famille au complet. Boris vous le confie et vous confie en même temps une mission : “Un jour, ce sera à toi de raconter ce que tu viens d’entendre. Mes frères ne sont jamais revenus. Ce petit chat et moi, nous ne cesserons jamais de les attendre”. Comment avez-vous pris conscience que, sans vous, cette histoire pourrait s’égarer ? 

AG – Je suis fille unique. Mon père avait un frère, Claude, qui n’a pas eu d’enfant. Donc, je suis la seule de ma génération à pouvoir raconter l’histoire de la famille de ma grand‐​mère dont une grande partie a été déportée et assassinée. Quand je l’écris dans mes livres, je suis toujours animée d’une volonté consciente, d’une sorte de devoir de mémoire, je me dis : c’est bien si j’en parle. Et puis, je l’écris sans que je m’y attende, souvent d’une façon détournée. Là, dans La petite fille fille qui ne savait pas dessiner, je tenais à retranscrire l’histoire du petit chat parce qu’elle m’avait profondément marquée, je ne pensais pas aller si loin dans l’écriture d’un livre destiné aux enfants. 

© Gallimard Jeunesse

LT – En 2017, vous avez choisi de commémorer, de marquer les quarante ans de la disparition de votre père, notamment à travers une exposition “René Goscinny. Au-delà du rire”, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MahJ). Est-ce une façon de faire passer un message qu’il n’avait pas pu faire passer de son vivant ? 

AG – Pour être très prosaïque, il y a peu de très beaux lieux d’exposition à Paris. Le MahJ en est un. Et, pour qu’une exposition puisse se tenir, il faut qu’il y ait une rencontre de plusieurs volontés. C’est ce qu’il s’est produit avec la conservatrice, Anne‐​Hélène Hoog et le directeur du musée, Paul Salmona. L’alchimie a aussi eu lieu à la Cinémathèque. Au même moment, deux expositions avec deux angles différents se sont montées. Bien sûr, le MahJ tient une place particulière et le fait qu’un hommage soit rendu à l’œuvre de mon père dans ce lieu, c’est – sans mauvais jeu de mots – rendre à César ce qui appartient à César. C’était le remettre à sa place. Sans qu’il occupe cette seule place. Il est aussi à cette place‐là.

LT – Vous avez le sentiment qu'on a oublié qu'il était aussi à cette place-là, qu’il est aussi issu d’une histoire juive européenne ?

AG – Souvent, quand mon interlocuteur apprend qu’il était juif, il est surpris. On s’imagine qu’il était italien. À travers cette affirmation, je ne fais pas de militantisme, je ne me présente pas avec une pancarte sur laquelle serait écrite : “Mon père était juif, il est le co-créateur d'Astérix, donc Astérix est à moitié juif”. Je ne le cache pas, je ne le hurle pas non plus – il aurait détesté cela – je le dis avec le bon ton. C’est aussi ainsi que je garde fidèle sa mémoire, en disant la vérité. 

LT – Comment continuer à faire vivre son œuvre ? En l'interprétant, la commentant, la lisant autrement ? 

AG – Hélas, hélas, hélas, je pense que la pérennité de son œuvre passe par les écrans. Aujourd’hui, une majorité d’enfants pensent qu’Astérix et Obélix, c’est d’abord un film et que des livres ont été écrits après. Certains des visiteurs du parc Astérix ne savent pas qu’à l’origine, ce sont des livres, des histoires écrites et lues. Pour que son travail se poursuive, j’étudie chaque proposition d’adaptation avec attention, que ce soit des films d’animation ou pas. On continue aussi à publier un album d’Astérix tous les deux ans pour que la flamme reste allumée. À cela s’ajoute un soupçon d’inexplicable, ce que l’on pourrait appeler l’engouement ou l’amour du public pour une œuvre. 

LT – Comment pourriez-vous décrire l’écriture de Goscinny, son humour plein de calembours et d’autodérision, que certains qualifient d’humour juif ?  

AG – C’est très difficile de faire le tour de son œuvre. Mon père n’étant ni philosophe ni religieux, on peut difficilement le commenter si on ne l’a pas lu. Je pense que mon père a été très marqué par son expérience à New York chez Mad Magazine et sa rencontre avec le créateur du magazine, Harvey Kurtzman. Il a dû se sentir bien dans cet humour juif américain, s’y sentir bien comme on se sent bien dans un jean ou dans un pull. Il a en fait sa marque de fabrique. Pour le sentir, il faut le lire et rire avec lui. Peu importe son âge, même si on ne sait pas encore lire, Uderzo a magistralement dessiné les bagarres, des décennies plus tard, elles restent toujours aussi drôles. 

LT – En septembre, vous publiez le tome 2 du Roman des Goscinny, un livre coécrit avec l’autrice Catel (aux éditions Grasset). Le sous-titre de ce deuxième ouvrage, Un Gaulois immortel, peut tarauder. Pourquoi ce choix ?

AG – On a considéré que tant qu’on lisait mon père, tant qu’on riait avec lui, alors cela participait à son immortalité. Même si, vous comme moi, nous savons qu’il n’est plus du tout vivant. Il y a quelques années, quand je prenais le train et que les enfants lisaient un Astérix que leurs parents leur avait acheté pour être tranquilles, il m’arrivait de voir des enfants rire à gorge déployée. Comment ne pas penser qu’une part de lui était sacrément vivante ?

LT – Dans votre livre La petite fille qui ne savait pas dessiner, la petite fille termine son récit par ces mots : “Quand j’écris une histoire, quand j’invente des personnages, je pense à mon papa et je souris en regardant le ciel”. Si votre papa devait nous adresser un message aujourd’hui, quel serait-il ? 

AG – Je ne m’amuse pas à parler à sa place mais je suis à peu près certaine d’une chose : il essaierait sans doute par l’humour de remettre à leur place les choses qui mériteraient de l’être, sans violence, mais avec élégance. 

La petite fille qui ne savait pas dessiner, Anne Goscinny, illustré par Emmanuel Guibert, 2025, Gallimard Jeunesse