Juliette Hochberg – Quelles œuvres et quels réalisateurs vous viennent spontanément à l'esprit pour leurs portraits de personnages français juifs contemporains ?
Samuel Blumenfeld – Les films d’Alexandre Arcady, succès populaires, ont marqué un tournant dans la représentation au cinéma d’une famille juive française (Comme les cinq doigts de la main, Pour Sacha). Il est également le premier à avoir porté à l’écran l’exil et la spoliation des Juifs d’Algérie, une thématique qui traverse la quasi‐totalité de son œuvre (Ce que le jour doit à la nuit, Là-bas… Mon pays). Son dernier film, Le Petit Blond de la Casbah (2023), revient d’ailleurs sur son enfance en Algérie.
Je trouve aussi intéressante l’approche d’Éric Toledano et Olivier Nakache, parce qu’ils n’ont jamais renoncé à raconter cette identité, tout en proposant des films universels. Parfois, ils l’abordent de manière frontale, comme dans Juste une illusion ou Hors Normes, en mettant en scène des personnages clairement juifs. D’autres fois, ils choisissent une voie plus indirecte. Dans Le Sens de la fête ou Nos Jours heureux, la judéité n’est pas le sujet central, mais elle irrigue le récit : le premier s’inspire d’un mariage juif, tandis que le second reprend les codes des mouvements de jeunesse et des colonies de vacances juives [le film est d’ailleurs dédié à Yaniv Loisirs, comme l’indique le générique, où les réalisateurs furent animateurs et directeurs, il a aussi été tourné dans l’un de ses centres, et le titre‐même s’inspire de l’une des devises du mouvement, « Vos plus belles années ».
JH – Y a-t-il un film récent qui, lorsque vous l'avez découvert, vous a donné le sentiment de voir une représentation juste d'une réalité des Juifs français ?
SB – J’ai été touché par Juste une illusion de Toledano et Nakache. Humblement, ils ont fait le portrait d’une famille juive confrontée à des difficultés très ordinaires. Les personnages ne connaissent pas une ascension sociale spectaculaire, et cela m’a fait du bien. Cette famille ressemblait à la mienne et à beaucoup de familles juives que j’ai connues durant mon enfance en banlieue. Pour ces mêmes raisons, j’ai été sensible à Hors Normes. On y voit un Juif religieux confronté à des problèmes très concrets du quotidien. Le personnage incarné par Vincent Cassel est orthodoxe, mais pas que. Il est traversé par des préoccupations humaines universelles.

JH – Les représentations actuelles vous paraissent-elles plus nuancées, sinon plus diversifiées, que celles de La Vérité si je mens ! ou de Coco ? Ces films réalisés dans les années quatre-vingt-dix et 2000 vous semblent-ils appartenir à une autre époque du cinéma français ?
SB – Il y a toujours eu, de manière régulière, des films qui montraient la communauté juive en France dans sa complexité. Je pense à l’immense succès Diabolo Menthe de Diane Kurys, qui racontait, en 1977, une famille juive ashkénaze.
Mais depuis les années quatre‐vingt, les scénarios se concentrent sur des familles séfarades, tout simplement parce que cela correspond à la réalité sociologique de la communauté juive en France. La saga La Vérité si je mens !, Coco… ces films relèvent de la farce. Ils ont rassemblé des millions de spectateurs, mais, aujourd’hui, il me semble difficile d’imaginer qu’un tel projet puisse être produit. Ou plutôt, peut‐on sérieusement penser que la sortie de ces films se déroulerait sans polémique ? Je ne le pense pas. Je crois que, pour avoir un second degré sur une communauté, quelle qu’elle soit, il faut que le film s’inscrive dans une société… apaisée. Dans le climat actuel, ce n’est plus envisageable. Ce type de films n’est d’ailleurs même plus proposé. La parodie ne serait aujourd’hui pas accueillie comme telle. Je crains que la farce serait inévitablement regardée au premier degré.
JH – À l’exception des récits historiques, la question de l’antisémitisme semble largement absente des fictions contemporaines mettant en scène des personnages juifs… La question de l'antisémitisme, vous la voyez traitée dans le cinéma français ?
SB – Lorsqu’une communauté qui représente 0,67% de la population et concentre sur elle plus de 50% des actes antireligieux [en 2025, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur], on pourrait se dire qu’il y a un sujet de cinéma ou du moins, de quoi l’évoquer dans un film. Je ne l’ai pas vu… Ce n’est même plus un impensé du cinéma français à ce niveau‐là, c’est un tabou. Il faudrait demander au réalisateur Noé Debré la difficulté de sortir en 2024 son film, Le Dernier des Juifs, et de trouver des salles…
JH – De nombreux films mettant en scène la France durant la Seconde Guerre mondiale sont récemment sortis ou se dévoileront bientôt en salle. Au fil des années, avez-vous observé une évolution dans la manière dont ces films historiques abordent l'antisémitisme ?
SB – L’Occupation et la Résistance sont redevenues omniprésentes dans le cinéma français. Les Rayons et les Ombres, le diptyque De Gaulle… Ils seront bientôt suivis par Moulin et Notre Salut. C’est une vague que l’on n’avait plus connue depuis les années soixante‐dix. À l’époque, Le Chagrin et la Pitié et L'Armée des ombres avaient ouvert la voie, avant que ne viennent Les Guichets du Louvre, Monsieur Klein et des dizaines d’autres. Il y a cinquante ans, ces films s’inscrivaient dans un moment de prise de conscience, voire de révélation, des crimes commis par l’État français sous Vichy. Ils accompagnaient les avancées de la recherche historique et participaient à un travail collectif de mémoire.
Les réalisations d’aujourd’hui racontent la Résistance sous l’Occupation. Or, en 2026, poser la question de la résistance n’a rien d’anodin. Nous vivons une période marquée par une résurgence spectaculaire de l’antisémitisme. Les réalisateurs en sont parfaitement conscients. Et pourtant… c’est comme s’il manquait un propos sur les formes actuelles de l’antisémitisme.
Mais la vie d’un film ne se limite pas à sa projection en salle. Elle se poursuit dans les débats qu’il suscite, les interviews, et la manière dont ses auteurs en parlent. Lorsque Moulin a été présenté au dernier Festival de Cannes, László Nemes, son réalisateur, a affirmé en conférence de presse que nous assistons à une « orgie d’antisémitisme » en Occident. Il a été l’un des très rares cinéastes à formuler les choses ainsi.







