
2 mai 2021
Le printemps est enfin arrivé en Nouvelle Angleterre. Nous sommes allés acheter des végétaux pour les pots de notre courtyard, Maya et Joseph étaient ravis, ils se sont bien amusés à planter les fleurs. Les mains de Joseph dans la terre, sa concentration appliquée de petit homme… Une image de mon père m’est venue, sa façon de tenir sa vie entre les doigts sans pouvoir la planter nulle part. Cet héritage m’effraie.
3 mai 2021
Ce soir, Avi a eu l’idée d’offrir un arbre à son père pour son anniversaire via la fondation Trees for the Holy Land. On a choisi ensemble, les enfants étaient tout intrigués, ils nous ont demandé comment on allait le reconnaître quand on irait le voir. « Est-ce qu’il fera partie de notre famille ? », a demandé Joseph. Planter un arbre en Israël depuis notre maison de Cambridge… je me suis dit que c’était un geste facile, le privilège du geste symbolique de repeupler la terre par‐delà les mers, au‐delà des hommes et des guerres. Avi m’a rétorqué que je me questionnais trop, qu’il était bénéfique d’ajouter de la verdure dans cette région étouffée de pollution.
Je me souviens qu’un jour, quand Avi aidait mon père à rempoter ses plantes sur son balcon parisien, il m’avait dit : « Ton père aime plus les plantes que les hommes ».
6 mai 2021
Violences à Jérusalem et ailleurs. Avi est inquiet, dort mal.
Je repense à un voyage de 2010, seule avec mon père au Liban. Notre voiture serpentait vers le nord du Liban. Il m’avait emmenée voir les cèdres, la forêt de Bcharré, l’une des dernières. Quelques centaines d’arbres millénaires rescapés du temps. Dans l’habitacle, Fairuz, mélodique. Mon père avait dit, sans se retourner, les yeux vitreux sur la route : « Fairuz, quelle voix… cette voix, c’est ma jeunesse, c’est le Liban, l’âge d’or du Liban ». Je n’avais pas répondu, l’évocation de sa jeunesse est un chapitre cantique dont la chute tragique entraîne l’éternelle rengaine de l’Éden perdu. J’avais préféré regarder les arbres défiler, immenses, indifférents à tout ce que les hommes avaient fait autour d’eux.
Puis, glissement inéluctable, il avait parlé des Gardiens du Cèdre. Le mouvement politique, et mon oncle, le plus jeune, qui en avait fait partie – plus à droite que les Phalanges, avait‐il précisé, comme si cela importait encore. Et l’autre oncle, l’aîné, du côté du parti Baath. La guerre civile a traversé sa fratrie comme elle a traversé le pays, ravageuse. Et mon père, en spectateur depuis la France où il était venu finir ses études, coincé dehors, contractant une dette symbolique de n’en avoir pas fait partie, une dette qu’il continue de vouloir payer encore aujourd’hui.
Je me souviens qu’il parlait prudemment, ce qui contrastait avec sa scansion habituelle. Je le relançais parfois. Pas trop. Je sentais que ses émotions, si elles étaient lâchées, ne sauraient plus où aller, pourraient devenir orphelines et sauvages. Alors je regardais les cèdres, leurs racines qui tenaient la montagne depuis des millénaires.
Je me demande ce que c’est, avoir des racines ; ou plutôt, ce qu’on ressent quand on s’en revendique. Il y a quelque temps, lors d’un voyage à Paris, mon père m’a dit, avec une certaine condescendance tribale affectée de pitié : « Ta mère est une déracinée. Elle n’a plus rien ni d’italien ni de juif ». Comme si être juif était une affaire de racine… Parlait‐il de lui‐même, au fond ? Je n’avais pas voulu répondre, tant cette phrase m’offensait pour mon grand‐père, pauvre immigré napolitain qui a tout fait pour que sa famille mange à sa faim et se sente française. Quant à ma grand‐mère, mieux valait ne pas rouvrir le chapitre de la colonisation, toute discussion touchant à l’Algérie finissait par des paroles agressives adressées à des absents, un théâtre d’ombres.
18 mai 2021
On approche de la fin du semestre, dernier cours en distanciel, a priori. Le doyen de l’université nous a dit que le semestre prochain, nous aurions le choix d’enseigner en présentiel. Quel soulagement, plus d’un an à enseigner à distance… L’éducation universitaire dans un liberal arts college repose sur des corps présents ; le privilège de séminaires autour d’une table, si loin des amphithéâtres à la française. Je connais bien mes étudiants, leurs manies, leurs copies, leurs silences. Et je connais leurs vies parallèles, leurs disciplines d’élection, car presque aucun d’eux ne se destine à la littérature. C’est l’idée même de cette éducation, quatre ans pour se cultiver avant de se spécialiser, le savoir comme conversation et non comme filière. Pourtant, même si mes fenêtres Zoom ne sont pas des rectangles anonymes, je ne supporte plus de ne plus communiquer en chair et en os avec les étudiants, de ne plus voir véritablement leurs réactions, de ne pas entendre leurs hésitations, leurs respirations, leurs étonnements. J’ai l’impression d’être engourdie non seulement dans mon corps, assise face à cet ordinateur, mais aussi dans ma pensée. L’autre jour, j’en discutais avec Avi qui m’a parlé de la notion de « corpspropriation », très importante pour lui face aux patients en psychiatrie. C’est l’idée assez simple qu’à travers l’expérience concrète du faire – les gestes, les ajustements, les épreuves rencontrées – on apprend à habiter son corps autrement, à en affiner ses capacités, à développer une intelligence pratique incorporée. Sentir que tel étudiant va prendre son téléphone de sa poche, ou que tel autre a une colère ou de la tristesse qui l’envahit… j’ai hâte du retour à l’enseignement réel où le corps perçoit.
30 mai 2021
Je pense beaucoup à cette notion, la corpspropriation : à l’ère virtuelle qui se passe du corps, que reste‐t‐il à corpsproprier, quelles transformations du corps subjectif peuvent advenir ? L’autre soir, au dîner chez L., Avi s’est mis en colère, il était avec M. ; quand je suis arrivée dans leur petit conclave ils se sont calmés pour m’éviter la discussion. J’ai demandé plus tard à Avi de quoi ils parlaient : des drones qui lâchent des bombes au Moyen Orient et que M. contrôle depuis son bureau de Boston. « Moi je l’ai ressentie dans mon corps, la guerre, j’y étais ! Lui appuie sur un bouton depuis ses toilettes de Cambridge, Massachussets, et ose dire qu’il y était ! » Avi n’a pas supporté le « I was there » de M. Pas de corps, pas de guerre ? Apparemment, M. et son équipe sont en train de développer une intelligence artificielle qui va nous envahir dans toutes les sphères de nos vies, et aussi permettre de faire des guerres robotisées sans corps humain. Enfin, de notre côté, ici. Et si la technologie existe des deux côtés, ce sera une guerre des robots ? Corps épargnés, et notre esprit sera déjà mis sur clé USB pour l’éternité… Avi a raison, je dois arrêter de regarder la série Black Mirror, elle me provoque trop d’angoisse. Le soir : regarder Maya et Joseph dormir paisiblement me procure à la fois un grand réconfort et une grande anxiété, car l’abstraction du monde, ne plus penser à toutes ses violences que les enfants peuvent subir, ne peut durer plus de quelques minutes.
5 juillet 2021
Retour de weekend chargé entre Cape Cod et Boston ; heureusement les enfants étaient calmes dans la voiture. Le soir à la maison, Avi m’a demandé d’arrêter de porter l’étoile de David que sa grand‐mère m’avait offerte il y a quatre ans en Israël. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu : « Ce n’est pas le moment », puis son téléphone a sonné. Je n’ai pas pu savoir si ce n’était pas le moment à cause de, disons, la vie politique, ou parce que sa grand‐mère venait de mourir. Ou parce qu’entre nous c’est tendu, en ce moment, et que c’est une manière de me punir. Ou simplement parce que ce n’était pas le moment d’en parler.
8 juillet 2021
Encore un étudiant qui m’écrit pour me demander de diriger le semestre prochain son mémoire de dernière année qui portera sur la notion de « résistance » dans la littérature arabe contemporaine. Encore une fois, j’ai poliment répondu que, comme indiqué sur la page de mon profil universitaire, mon domaine est la littérature de langue française, en lui indiquant le nom d’un collègue apte à le diriger ; pourtant j’aurais voulu lui crier qu’on ne se réduit pas à son patronyme, que lui et les autres m’exaspèrent avec leur identity politics. Mais, « ce n’est pas le moment », comme dirait Avi.
D’ailleurs, l’autre jour, l’a‑t-il vraiment dit en français ? J’ai oublié. « It’s not a good time ». Je crois qu’il l’a dit en anglais. Ce n’est pas le bon moment, pour être juif. Le moment peut être bon ou mauvais, en anglais. En français, le moment est, ou bien n’existe pas. Ou alors l’a‑t-il dit en hébreu ?
14 juillet 2021
Joseph a eu 3 ans. Il est si mignon. Il parle de mieux en mieux dans ses trois langues. Il a appris l’expression « à l’époque », sa sœur a trouvé ce tour de magie pour différencier le passé du présent. Hier nous sommes allés à la mer, et il m’a demandé aujourd’hui si on pouvait retourner à la mer « à l’époque ».
8 août 2021
Retour de voyage au Liban avec les enfants pour voir leur grand‐père. Avi nous a rejoint à Paris pour quelques jours. Les odeurs du zaatar et du sumac qu’on a rapportés ont fait briller ses yeux. Avi s’est excusé auprès des enfants de n’être pas venu. Comme si c’était sa faute. J’ai ressenti comme une décharge électrique.
Je me souviens de mon père qui s’excusait sans cesse lors de notre premier voyage au Liban en 1994 : « Je suis désolé, les routes sont en mauvais état », « je m’excuse s’il n’y a pas d’électricité ce soir, le générateur est en panne », « je m’excuse que ce site soit inaccessible, je m’excuse qu’il n’y ait plus d’eau chaude »… il s’excusait, s’excusait, comme si c’était sa faute, les ravages de cette guerre. Ça avait ému ma mère, elle en reparle encore aujourd’hui, dans des moments de tendresse frondeuse, malgré tout ce dont elle et lui ne s’excusent plus.
12 août 2021
Avi a fait encadrer une vieille carte qui appartenait à son père. On y voit toute la côte, de Tripoli au nord du Liban à Gaza. C’est une drôle de carte, que son père avait « à l’époque » singularisée en la découpant, et en y inscrivant ses souhaits de visite, ses lieux imaginés ou ses souvenirs de passage ; son rêve de faire un road trip du nord du Liban au sud d’Israël. « Il nous avait préfigurés », m’a dit Avi. Sauf que nous sommes sur un autre littoral, un autre continent. Moi j’ai pensé à un livre récemment lu sur les chrononymes, les noms d’époques, et je me suis dit que nos pères, israélien et libanais, étaient tous deux nostalgiques d’une époque qui n’existe pas, qui n’a pas existé. Mais n’est-ce pas le propre de la nostalgie, la quête d’un souvenir fabriqué ? je vais relire Barbara Cassin.
6 septembre 2021
Labor Day et Rosh Hashana chez les S. à Cape Cod. Beaucoup de monde sur la route du retour. Les fins de longs weekends me rendent mélancolique. Ou bien ce sont peut‐être les paysages. Les enfants se plaignent en voiture, Avi a mal à la tête. Je crois qu’il pense beaucoup à son patient R.
J’ai relu le texte de Cassin, il me bouleverse à chaque fois. Être nostalgique d’un lieu qui n’est pas chez soi… Que voudrait dire un « homecoming » où le home n’est pas un point de départ, une origine ? Est‐ce le mouvement de passage, de traversée que porte le terme « hébreu » ? C’est très paradoxal, une nostalgie où le mouvement de retour ne renvoie pas à un avant. Ma psy m’a dit que j’étais moi aussi nostalgique d’histoires qui n’étaient pas les miennes. Ça me travaille.
8 septembre 2021
Hier j’ai envoyé mon dossier de candidature pour le poste à Paris. La procédure d’équivalence pour Avi est toujours en cours. Que va‐t‐il faire s’il ne peut pratiquer en France ? Je culpabilise déjà. Mais rester ici n’est plus une option, c’est intenable, cette bulle dans laquelle nous vivons va bientôt éclater par sa polarisation comme le reste de la société ; et Avi n’en peut plus de son chef de service toxique, il se ronge de l’intérieur. Nous avons eu notre moment ici, un beau et long moment. Il est temps, pour nous, de retourner en Europe. La mère d’Avi m’en veut de lui arracher son fils, alors qu’elle ne vient presque jamais nous rendre visite. Elle n’a qu’à venir avec nous, elle est française aussi, après tout, à moitié française. Comment a‑t‐elle pu devenir si entièrement américaine ? C’est peut‐être ce que je redoute pour nos enfants. Passer plus de vingt ans dans un pays, ça rend vraiment local.
16 septembre 2021
Sur le campus de l’université : porte d’une chambre d’étudiant vandalisée, mezouza arrachée.
20 septembre 2021
Email du président de l’université à propos de l’antisémitisme sur le campus. Notre rapport a été pris en compte : il s’inquiète que des étudiants juifs aient dû cacher qui ils étaient pour être admis dans des associations de justice sociale. Prudence des verbes. Aucun nom, aucune association, aucune date.
24 septembre 2021
Vu plusieurs croix gammées taguées dans des rues, campus et hors campus.
28 septembre 2021
Au fond, ma mère et la mère d’Avi se détestent, mais elles sont deux hypocrites qui feignent d’être meilleures amies lors de leurs entrevues. Leur seul vrai point commun, hormis la diffuse origine juive de leur mère respective, est la défense inconditionnelle des Juifs, défense à partir de laquelle se déploie une forme sournoise de haine de tout ce qui a trait à l’Arabo-Musulman. Un corollaire non nécessaire mais, dans leur cas, évident. Alors qu’avec nos pères, c’est le contraire. Ils ont une véritable affection l’un pour l’autre, malgré des points de vue politiques souvent, pas toujours, opposés. Mais leur limite, dans le macrocosme, peut prendre la forme d’une guerre, une violence physique inouïe. Tandis que les mères, en vérité bien plus belliqueuses, se retrouveraient plutôt dans des tractations impliquant des formes de violence moins directes, plus perverses. Les mères parlent sans cesse, parfois sans fond, tels des discours qui tournent en rond, mais sans la beauté des feuilles d’automne qui tourbillonnent avec grâce. Les pères sont plus taiseux, si bien qu’une parole revêt la force d’un glaive qui tranche ou d’un pont qui sauve.
Nos parents sont une forme de cliché de genre dans leur rapport au langage. Est‐ce qu’Avi et moi le sommes aussi ?
7 octobre 2021
Je crois que j’ai perdu la Magen David de la grand‐mère d’Avi. Je l’ai cherchée partout, je n’arrive pas à me souvenir de l’endroit où je l’ai posée après l’avoir retirée pendant l’été. Avi me dit de ne pas stresser, le collier va forcément réapparaître. Mais je suis très triste.
9 octobre 2021
Pendentif toujours introuvable. J’ai retourné la maison, beaucoup pleuré. Je crois qu’il est vraiment perdu.
16 novembre 2021
Trois étudiants de mon cours se sont insurgés que je leur enseigne Aimé Césaire, car j’ai la peau blanche. La plainte est remontée au doyen. Il m’a défendue. L’étudiante métisse s’est désinscrite du cours. Les deux autres sont restés. Il a fallu trouver une solution pour que l’insurgée valide le crédit du cours, sinon elle ne pouvait pas graduer à la fin du semestre. Un collègue caribéen s’est porté volontaire pour diriger une étude indépendante.
18 novembre 2021
Avi très affecté par son patient paranoïaque délirant. Il est allé directement au lit en rentrant.
21 novembre 2021
On a fêté les 6 ans de Maya. Elle est devenue une « grande petite », comme elle dit, adorable et espiègle. Elle nous a demandé si on pouvait faire un appel vidéo en groupe avec sa granny à New york, son saba à Jérusalem, sa mamie à Paris, et son papi à Beyrouth. Whatsapp était hors service.
30 novembre 2021
Romain Gary, La vie devant soi : Une étudiante (pourtant excellente) est révoltée qu’« un homme juif parle à la place d’un petit garçon arabe ». D’autres étudiants approuvent son commentaire.
1er décembre 2021
Premier entretien virtuel pour le poste à Paris. Avi : content et encourageant, mais je pressens aussi une angoisse à venir, toujours aucune nouvelle de son dossier d’équivalence. Je lui ai dit qu’à ce stade, nous sommes encore une dizaine, rien n’est joué.
Retrouvez les prochains épisodes de ce feuilleton littéraire les vendredis 21, 28 août et 4 septembre 2026




