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Elie Wiesel, témoin sacralisé, écriture ignorée

Cela fait 10 ans aujourd’hui qu’Elie Wiesel est mort. Si on connaît bien le survivant de la Shoah et le gardien de cette mémoire, on connaît beaucoup moins l’écrivain, la qualité littéraire de son œuvre, qui s’est déployée durant plus de cinquante ans à la croisée de la culture juive traditionnelle et de la littérature américano‐​européenne. Delphine Auffret revient sur cette œuvre majeure, métissée, ambiguë et parfois mal comprise.

Publié le 1 juillet 2026

4 min de lecture

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Elie Wiesel en 1988 à Washington (photo : Michael Geissinger)

Elie Wiesel est mort il y a 10 ans. Le 2 juillet 2016.

Ce jour‐​là, les hommages pleuvent, aux États‐​Unis, en Israël bien sûr, en France aussi.
Les communiqués des pays les plus immédiatement en lien avec Wiesel sont élogieux, tous. Ils émanent de chefs d’État, tous. Derrière leur aspect policé, ils reflètent exactement la position si particulière de Wiesel dans notre paysage politique et culturel. 

Wiesel est honoré comme l’archétype de la “conscience morale” (François Hollande, alors Président de la République française), témoin de la Shoah au point d’être devenu “un mémorial vivant” (Barack Obama, alors Président des États‐​Unis), celui qui avait su faire de son expérience de la déportation une réflexion universelle. Chaque pays communiquant également sous un angle plus particulier. Barack Obama se remémorant un voyage à Buchenwald avec Wiesel, Reuven Rivlin (alors Président d’Israël) rappelant qu’Israël fait “ses adieux à l'un des plus grands fils du peuple juif, un héros du peuple juif et un géant de toute l'humanité”, François Hollande, jonglant du général au particulier, souligne une dimension franco‐​française, indiquant alors que “cet homme universel avait une relation particulière avec la France, où il fit ses études après la guerre, où il a publié la première édition de La Nuit grâce à Jérôme Lindon”

Chacun de ces communiqués comporte sa part de réalité. Leurs contradictions, apparentes ou réelles, sont le parfait miroir des incompréhensions qui ont toujours entouré Wiesel.

Elie Wiesel, né hongrois, déporté roumain, citoyen américain après que la France lui eut refusé la nationalité dans les années cinquante, Elie Wiesel fit du français sa principale langue d’écriture, sans appartenir jamais vraiment à l’aire culturelle française, ni au monde littéraire en général – pour preuve, il reçut le Prix Nobel de la Paix en 1986. Tandis que viscéralement attaché à Israël, il refusa d’en être président et n’y fut pas enterré.

Au‐​delà de ces évidents antagonismes, ces éloges funèbres se rejoignent dans l’absence de l’essentiel : aucun ne rend pleinement justice au monument littéraire construit, jour après jour et pendant plus d’un demi siècle, par Elie Wiesel. Si La Nuit est mentionnée en France (on comprend mal toutefois pourquoi il s’agirait d’une “première édition”, ce qui sous‐​entendrait que le livre n’existe pleinement qu’en anglais ; c’est le contraire) le récit apparaît comme un électron libre et non comme le fondement testimonial d’une œuvre à venir. Et quelle œuvre. 

Pourquoi est‐​elle oubliée ? 
De son vivant, les incessantes prises de position de Wiesel dans des controverses politiques sensibles, ses brouilles avec des puissants de la fin du millénaire, les gloses parfois maladroites de son propre travail (les explications a posteriori de ses propres textes dans ses deux volumes de mémoires), ont créé autour de l’auteur un grand nombre de malentendus qui l’ont marginalisé souvent et empêchent encore une vraie lecture de ses ouvrages de fiction. Car si La Nuit est un ouvrage bien connu des Français (et surtout des Américains), le reste de l’œuvre gigantesque de Wiesel l’est, quant à elle, beaucoup moins. Elle est appréhendée essentiellement dans sa dimension morale et théologique aux États‐​Unis. En France, au mieux, on s’en tient prudemment à une lecture biographique de la trilogie de La Nuit, L’Aube et Le Jour. À chaque fois, la cruelle absence d’un regard strictement littéraire, stylistique, sur ces multiples textes les appauvrit. Ils sont exsangues, vidés de leur complexité, amputés de leur métissage. La composition des fictions (les plans temporels enchevêtrés, les incertitudes sur l’identité des personnages, la construction d’enquêtes au cœur des romans) alliée au mélange intime des multiples références culturelles (issues de la tradition juive, des univers français et américain), les échos négligés entre les différents romans, rendent l’immense labeur de Wiesel inextricable et invisible en tant qu’ensemble, système de pensée et de style. L’œuvre semble datée alors qu’elle est le témoignage mouvant de la Shoah frappant au cœur du monde traditionnel juif et du système de pensée occidental. 

Alors que faire pour saisir le regard unique de Wiesel sur la Shoah et le monde englouti de la Yiddishkeit ? 

D’abord, ouvrir La Nuit, certes, mais aussi Le Jour, Le Mendiant de Jérusalem, Le Cinquième fils ou À Cœur ouvert, et lire, lire, lire. S’ouvrir au métissage propre à l’écriture wieselienne. Par cet aspect même, son écriture témoigne de ce que fut et restera l’extermination des Juifs d’Europe.

N’oublions jamais, nous, enfants, petits‐​enfants de la Shoah, contemporains du 7 octobre, que l’œuvre de Wiesel est clivée, d’un côté l’univers saccagé de la Yiddishkeit, de l’autre le monde d’après, en France, aux États‐​Unis, en Israël, un monde vacillant, insatisfaisant et insuffisant. Ces deux univers, celui d’avant et celui d’après, s’enchevêtrent dans toute l’œuvre et tournoient inlassablement autour du trou noir formé par la nuit concentrationnaire. L’entre-deux culturels qui marque profondément la démarche de Wiesel fait la richesse de ses textes, si l’on se donne la peine de les lire… mais, sans cela, par essence, l’entre-deux envisagé superficiellement laisse insatisfait. Wiesel a voulu que ses écrits soient à la fois accessibles aux lecteurs de François Mauriac qui préfaça La Nuit et à tous ceux qui portent au creux de leur histoire une culture juive que d’aucuns considèrent comme anachronique, trop voyante, voire incongrue ou gênante.

Et si Elie Wiesel s’était finalement adressé, pleinement, aux lecteurs de Tenoua ? En témoignage de ce vous êtes et en mémoire de lui, ouvrez ses livres.

Delphine Auffret est l’autrice de Elie Wiesel, Un témoin face à l'écriture, Le Bord de l’eau éditions, 2009, 24€