
Le jour de ma visite, le Musée d’Orsay est fermé aux visiteurs. J’y accède par une entrée destinée au personnel. Pas le temps de me perdre, on me guide vers une salle au‐dessus de laquelle se lit la question À qui appartiennent ces œuvres ?, une salle inaugurée il y a quelques semaines et consacrée “non pas aux œuvres spoliées mais aux œuvres non restituées que la France a récupérées”, précise François Blanchetière, conservateur en chef sculpture au Musée d’Orsay, en charge des questions de provenance, de spoliations et de restitution. À qui appartiennent ces œuvres ? Pourquoi, plus de 80 ans après la guerre et la Shoah, leurs propriétaires sont‐ils toujours introuvables ? Comment ces œuvres se sont‐elles retrouvées confiées au Musée d’Orsay ? Quelle est l’intention de cette salle – intégrée au parcours permanent du site – en réunissant des œuvres liées par un destin commun, une même inconnue ? “À qui pourrions-nous les restituer si elles doivent être restituées ?”, ajoute le conservateur, qui relève que la question est posée au présent. Les interrogations s’entassent dans notre esprit.
Après la Seconde Guerre mondiale, plus de 100.000 biens culturels sont déclarés spoliés. Précision que l’on juge utile : les collectionneurs juifs étaient ciblés en priorité par l’occupant nazi. Après la guerre, 60.000 œuvres spoliées ou achetées en France sont rapatriées d’Allemagne et d’Autriche,“récupérées” par la France. Nous apprenons au passage que le marché de l’art sous l’Occupation était très dynamique, avec un pic en 1942 – année particulièrement tragique pour les Juifs de France. “Parmi les acteurs du marché de l’art, il y avait des commissaires priseurs, des galeristes très installés comme des profiteurs de guerre, des personnes qui ont saisi l’opportunité de faire des affaires. Ces marchands se sont révélés pour la plupart sans scrupules, pas gênés à l’idée de vendre une œuvre spoliée”, rapporte François Blanchetière.
Après 1945, 45.000 œuvres spoliées sont rendues à leurs propriétaires légitimes, grâce au travail de la Commission de récupération artistique, une organisation chargée d’organiser “la récupération du patrimoine français”. “Dans l’immédiat après-guerre, la priorité est de récupérer ce qu’on NOUS a pillés, à nous, Français”, nous traduit‐on. Mais, que se passe‐t‐il quand il n’y a plus personne pour réclamer son dû ?
En 1950, la Commission cesse d’exister, l’heure est à autre chose, tourner la page, ne pas s’appesantir sur les souffrances des victimes du nazisme, de la France de Vichy. “Reconstruire”, selon l’expression consacrée. “Rose Valland était l’une des seules à vouloir poursuivre les recherches, à vouloir reconnecter les collectionneurs à leurs œuvres”, précise le conservateur. Cinq ans après la fin de la guerre, 15.000 œuvres sont toujours orphelines. L’État français décide d’en sélectionner 2.200 selon des critères assez opaques et de les confier à la garde des musées nationaux (ce que l’on appelle les Musées Nationaux Récupération – MNR), le reste sera vendu. “Des conservateurs de musées nationaux, du Louvre en particulier, ont pu choisir des œuvres non restituées, en se disant qu'elles pourraient enrichir les collections nationales à terme”, complète François Blanchetière. Depuis près d’un demi‐siècle, le Musée d’Orsay a restitué une quinzaine d’œuvres aux ayants‐droits des propriétaires. Aujourd’hui, encore 225 se trouvent sans légataire attitré, dont une quinzaine sont exposées au sein du parcours permanent (et non dans cette salle spécifique), et huit sont déclarées assurément spoliées. “Depuis l’ouverture de cette salle, les œuvres MNR du musée sont signalées par un bandeau de couleur sur lequel figurent des informations sur la provenance de l'œuvre et un QR code qui renvoie vers la base Rose Valland, la base créée et maintenue par le ministère de la Culture.”

Le contexte est posé, il est temps d’entrer dans la salle. De découvrir les treize œuvres exposées (la sélection d’œuvres sera amenée à évoluer). De tenter de comprendre leur trajectoire, leurs collectionneurs, le trou dans leur généalogie. “Même si ce n’est pas le sujet. Nous ne sommes pas un musée d’Histoire. Mais, un musée de Beaux-Arts”, nous rappelle notre guide. Si l’on comprend bien, l’objectif serait donc de raconter l’histoire de l’art sous l’Occupation sans passer à côté de la qualité des tableaux. “Nous avons sélectionné des œuvres en fonction de deux problématiques : la diversité des statuts – œuvre assurément spoliée, œuvre assurément non spoliée, œuvre dont on ignore encore la provenance –, la diversité en matière de qualité – il y a des œuvres vraiment importantes et d’autres presque sans intérêt, on ne comprend même pas pourquoi elles font partie de la sélection de l’époque”, nous explique le conservateur. Pour illustrer son propos, nous nous approchons d’une sculpture de Rodin, Éternel printemps, deux amoureux s’enlacent, s’embrassent, leurs corps se touchent pour ne jamais se décoller. “Cette œuvre a été vendue en 1940 au marchand autrichien Friedrich Welz, un marchand très actif à Paris, missionné pour enrichir les collections du musée de Salzbourg. On ne sait pas si elle a été spoliée et, si elle l’a été, on ne saurait pas à qui la restituer dans l'état actuel des connaissances.”
Retour en arrière, on s’arrête sur la toute première œuvre présentée dans l’exposition. À première vue, c’est une peinture de Cézanne, La montagne Sainte Victoire. Pourtant, pas question de s’arrêter à cette première impression. Elle appartenait au collectionneur Georges Viau, un dentiste assez proche de plusieurs impressionnistes, mort en 1939. “Les ventes de sa succession ont eu lieu pendant la guerre. Ce tableau a été vendu en 1942 et c’est très loin d’être une vente forcée, il s’agit d’ailleurs d’un des tableaux les plus chers vendus sous l’Occupation, relate notre interlocuteur. Après la guerre, la commission de choix décrit cette œuvre récupérée comme un faux disponible – drôle de tournure. Elle aurait été retenue pour qu’elle ne retourne pas sur le marché, par respect pour l'œuvre de Cézanne.” On découvre dans un second temps le revers du tableau – le cadre n’est pas fixé contre un mur mais suspendu, ce qui permet d’avoir accès aux deux côtés du tableau – et les nombreuses étiquettes collées au cadre, des éléments qui nous rappellent les vies du tableau, son appartenance à la collection Viau, sa récupération après la guerre et son classement en tant que MNR. “C'était important de montrer d’abord la toile de face. Ce n’est pas juste un témoignage matériel d'une histoire dramatique”, estime François Blanchetière.

François Blanchetière marque une pause, nous regardons désormais Le souper au bal de Degas, “une copie assez esquissée d'un tableau d'Adolf Menzel, un peintre berlinois”. Un mouvement flou, des lustres suspendus au plafond, un luxe d’un autre temps. En 1919, Fernand Ochsé, un collectionneur juif l’acquiert. On ne sait pas jusqu’à quand il possède ce tableau. On sait qu’il est déporté en juillet 1944 et assassiné à Auschwitz. On sait aussi qu’en 1941, un monsieur Coutot l’achète (on ne sait pas à quel prix) et qu’il le confie à la galerie Brame. Il se retrouve ensuite à Berlin pour être exposé à la Nationalgalerie aux côtés de l’inspiration de Degas, Das Ballsouper de Menzel. Pour finir, il est récupéré par les Alliés. “Il est possible qu’en 1941, la vente ait été forcée. Les descendants de Fernand Ochsé considèrent que c’est le cas, ils ont donc déposé une demande de restitution.”
François Blanchetière espère que ces œuvres resteront des œuvres d’art. “Je ne voudrais pas qu’on les regarde que comme des œuvres marquées par les spoliations nazies.” Il s’avance alors vers la peinture Frère et sœur devant la mer à Honfleur d’Alfred Stevens. Une grande sœur et son petit frère regardent ensemble dans la même direction, vers la mer. Ce tableau a été acquis en 1943 par Martin Bormann, secrétaire d’Hitler en charge de constituer une collection pour le futur musée du Führer qui prévoyait de s’établir à Linz en Autriche. Avant cela, le tableau a été vendu à deux reprises en juin 1939 et en 1942, nous ne connaissons pas les vendeurs pour autant.
Il y a comme une incohérence avec la question posée à l’entrée et le discours du musée. Nous sommes ici parce que ces œuvres, peu importe leur qualité, ne peuvent pas parler. Elles ne peuvent pas raconter ce qu’elles ont traversé pendant l’Occupation, si elles ont été arrachées à leurs propriétaires, si elles ont été vendues à un prix ridiculement bas, l’acheteur profitant de la situation du vendeur, son urgence de fuir, sa vie menacée. On ne sait pas pourquoi elles ont été sélectionnées par les nazis, selon quels critères… On ignore parfois où elles ont été entreposées /exposées, quel message elle portait, quelle idéologie elle servait. Nous sommes aussi ici parce que pendant la guerre des personnes ont été dépossédées de leurs biens (de leur vie aussi) et qu’il est temps de s’en souvenir. Continuer à réparer pourrait être la raison d’être de ce lieu.
Est‐ce que l’existence de cette salle peut aider à retrouver les descendants des propriétaires d’œuvres spoliées ? “Il est de moins en moins probable que des personnes qui ont vu ces œuvres chez leurs grands-parents ou oncles et tantes, soient encore vivantes et les réclament aujourd’hui, observe le conservateur. Cette salle sert surtout à témoigner des recherches en cours, des recherches qui reprennent, des recherches qui permettront d’identifier des œuvres spoliées et des personnes à qui les restituer.” Dans cette salle, ne se trouve aucune œuvre “assurément spoliée”, un manque aussi déploré par le musée. Autre absent : le témoignage de familles spoliées ayant “vécu” la restitution.




