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Bella Ariel, une mannequin juive, symbole de l’élégance à la française en plein Paris occupé

Arnaud Nemet signe Bella, un destin brisé, l’histoire d’une femme – son arrière‐​grand‐​tante – née en 1912 à Constantinople en Turquie, immigrée à Paris, égérie de la mode avant d’être déportée et assassinée à Auschwitz en 1943. L’auteur articule son livre autour d’un fait marquant : le 6 juin 1942, en Une des journaux, d’un côté, on stigmatise les Juifs à travers le port obligatoire de l’étoile jaune et, de l’autre, une mannequin juive (sans que l’on sache qu’elle est juive) incarne l’élégance à la française.

Publié le 26 juin 2026

4 min de lecture

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5 juin 1942. Dans les allées du bois de Boulogne, trois jeunes femmes prennent la pose, juchées sur des bicyclettes. Ce sont des mannequins de la maison de haute couture Jeanne Lanvin. Le lendemain, le cliché fait la Une des journaux. Aujourd’hui encore, il est reproduit sous forme de carte postale. Beaucoup ignorent que cette image cache une autre réalité : une des trois jeunes femmes est juive. Elle s’appelle Bella Ariel et sa vie s’apprête à basculer. 

Dans son livre Bella, un destin brisé, Arnaud Nemet relate l’histoire de cette femme, née en 1912 à Constantinople en Turquie, immigrée à Paris et qui, progressivement, devient une égérie de la mode avant d’être déportée et assassinée a Auschwitz en 1943. 

Bella Ariel est aussi l’arrière-grande-tante de l’auteur et, depuis 10 ans, Arnaud Nemet enquête, cherche sa trace. Pour écrire son livre, il s’est plongé dans les photographies de Bella, a visionné des films d’actualité de l’époque, retrouvé des dossiers de naturalisation, relu les enquêtes de la Cour de Justice de la Seine, suivi des séminaires autour de questions relatives aux persécutions des Juifs sous l’Occupation…

Tant de connaissances qui donnent de la profondeur à son essai. Car tout au long du livre, Arnaud Nemet entre dans les détails : la naissance de Bella en Turquie est l’occasion de s’attarder sur les traditions du monde judéo‐​espagnol. Qui étaient ces Juifs de Constantinople, d’où venaient‐​ils, comment vivaient‐ils ?

Plus tard, c’est au monde de la mode d’être raconté. Il est dépeint comme un « théâtre » où l’on crée des costumes en s’inspirant des modèles : « Durant de longues heures, Bella doit rester immobile sans sourciller tandis que les petites mains drapent, replient, recousent et recoupent, sous l'œil attentif des premières mains. […] La manière dont Bella va se placer, ou bouger, va animer l’étoffe et inspirer la couturière dans sa création. Une fois la collection terminée, la période tant attendue des présentations commence. » Tout, dans le monde de la haute couture, est représentation. 

Mais le nazisme monte et le nom des collections de la maison Lanvin se fait l’écho de l’époque : « Alerte », « Pénombre », « Bravoure », « Fugitive », « Le Passé »… Un tailleur est même nommé « Vél’d’Hiv » peu de temps après la rafle.

Tandis que Bella se fait une place dans la haute couture, les mesures antijuives prennent elles aussi de l’ampleur. Dans une lettre adressée à Laurent Joly, historien et directeur de recherche au CNRS, l’auteur écrit : « Sur Bella et la Journée de l'élégance à bicyclette du 5 juin 1942 : l'événement partageait le lendemain la Une de plusieurs grands quotidiens (comme Le Petit Parisien) avec l'annonce du port obligatoire de l'étoile jaune. C'est vraiment frappant de voir ainsi une photographie de ‟l'étoile juive” juxtaposée avec celle de Bella juste en-dessous... D'un côté, on stigmatise les Juifs et de l'autre, on met une mannequin juive à la Une (sans savoir qu'elle est juive), dans une presse au service de l'occupant, comme symbole de l'élégance à la française... C'est pour moi un fait fondateur autour duquel j'aimerais articuler un livre sur mon aïeule... ».

Puis, quand il perd la trace de Bella, Arnaud Nemet se raccroche à son entourage : comment ont‐​ils vécu sa déportation ? Et qui était l’homme qui l’a dénoncée ? Pour quelles raisons ? 

Tant de précisions qui permettent de raconter une femme juive, à l’époque du nazisme en France, dans toute sa singularité. Comme l’écrit Laurent Joly dans sa préface du livre : « Bella Ariel fut une victime de la haine antisémite pure, de la méchanceté humaine et de la prédation masculiniste. […] Outre la haine antisémite, ce qui unissait ces trois hommes [les délateurs] était la volonté farouche de faire payer à une femme, pour eux inaccessible, le fait d’être belle et indépendante ». 

Bella, un destin brisé est aussi un texte visuel, tant dans l’écriture, que dans les images d’archive qui l’illustrent. Arnaud Nemet « donne à voir » ce que l’Histoire et la société de l’époque ont voulu oublier. Chaque photographie – en apparence gaie, légère, ensoleillée – est zoomée, creusée, analysée, pour en faire ressortir ce qu’elle cache : des peurs, des rafles, des délations.

Lors d’un bref entretien, l’auteur nous explique : « Voir que l’image de Bella était toujours publiée dans des livres ou dans la presse (comme récemment dans le numéro de Beaux Arts Magazine /​Art Faber consacré à Jeanne Lanvin) sans que son nom ne soit mentionné m’était insupportable : après avoir été assassinée, le nom de Bella Ariel allait-il être assigné à l’oubli ? J’y voyais une double peine. Dans le judaïsme, le souvenir des disparus est primordial. Ces disparus font l’objet de prières, récitées plusieurs fois chaque année. Écrire ce livre est sans doute une forme de prière, à ma manière, adressée au souvenir de mon arrière-grand-tante. Elle, dont la présence a tellement manqué à ma grand-mère ».

Bella, un destin brisé, Arnaud Nemet, Eyrolles, 2026, 19,90 €