photos © Hervé Hôte
Que signifie peindre la joie aujourd’hui ? Non pas la représenter, ni l’ériger en thème, mais en faire l’expérience par la peinture. C’est la question que semble poser Maintenant, je suis comme mes peintures, première exposition personnelle hors d’Argentine de l’artiste argentine juive Emilia Naistat, présentée à la Maison Close à Arles, sous le commissariat de Sara Guti.
Le titre de l’exposition est remarquable : Maintenant, je suis comme mes peintures. Non seulement parce qu’il suggère une proximité entre l’artiste et son œuvre, mais parce qu’il inverse leur rapport habituel. Il ne s’agit pas ici de reconnaître la personnalité d’une artiste dans ses tableaux : ils n’expriment aucunement une identité déjà constituée. Il s’agit plutôt de comprendre comment une pratique de la peinture peut finir par transformer ce qui la porte, façonnant une manière d’être au monde – comme si peindre consistait moins à révéler une identité qu’à la faire advenir.
Chez Naistat, cette transformation passe par la couleur. Les œuvres ne cherchent ni la démonstration ni l’effet spectaculaire. Elles semblent procéder d’une attention continue aux phénomènes les plus ordinaires : une lumière, un arbre, une couleur aperçue, le mouvement de l’air, une sensation fugitive. Pourtant, loin de se limiter à l’enregistrement du réel, elles transforment ces éléments en expériences chromatiques d’une grande intensité.
Les couleurs occupent une place centrale. Un vert acide traversé de vibrations, des bleus profonds qui semblent rayonner depuis l’intérieur de la toile, des roses saturés qui évoquent autant une émotion qu’une couleur. Chaque peinture paraît fonctionner comme un champ de forces. On ne regarde pas seulement des formes ; on éprouve des rythmes, des densités, des températures. La sensation devient matière picturale.
L’exposition produit ainsi un effet de vitalité peu commun. Non pas une exaltation naïve ou euphorique, mais une confiance fondamentale dans les puissances du sensible. Chez Naistat, la peinture demeure capable de transmettre l’expérience immédiate d’un monde vivant. Certaines toiles frôlent l’abstraction ; d’autres laissent apparaître un arbre, une branche, un paysage. Mais toutes semblent animées par la même souffle vital, comme si la couleur continuait à respirer une fois déposée sur la toile
Il y a dans ces toiles quelque chose de profondément affirmatif, au sens presque nietzschéen du terme. Une joie qui ne procède ni de l’oubli ni du déni, mais d’une adhésion renouvelée à l’existence. Ici, la couleur n’illustre rien ; elle affirme. Elle devient le lieu où la vie se célèbre elle‐même, dans ce qu’elle a de plus fragile comme de plus exubérant.
Sans jamais faire de son identité juive un sujet de représentation, Emilia Naistat appartient pourtant à une génération d’artistes pour qui celle‐ci constitue moins un répertoire d’images qu’une manière d’habiter le monde. Dans ses toiles, rien ne relève d’une iconographie immédiatement identifiable. Mais une certaine attention au vivant, à la fragilité des choses et à la possibilité toujours recommencée de la joie, fait écho à une tradition où l’affirmation de la vie demeure inséparable d’une éthique de la sensibilité.
Cette exposition marque aussi une étape importante dans le parcours de l’artiste née à Buenos Aires. Après plusieurs années de présence sur la scène artistique argentine, marquées par de nombreuses expositions collectives et résidences, elle présentait en octobre 2025 sa première exposition personnelle, Vamos, es el fin. Beso. (Allez, c’est la fin. Bisous.), à la galerie Vía Monte de Buenos Aires. Depuis sa résidence au « 59 Rivoli » à Paris en 2024 jusqu’à ses séjours à la Maison Close à Arles puis au Manoir de la Moissie à Belvès, son travail s’est nourri d’expériences et de paysages qui ont profondément renouvelé la démarche de cette artiste, formée d’abord à la sculpture à l’Université Nationale des Arts de Buenos Aires (UNA) avant de faire de la peinture le cœur de sa pratique. L’exposition réunit aujourd’hui les œuvres produites à Arles en 2025 ainsi qu’un ensemble plus récent réalisé à Belvès au printemps 2026. Elle apparaît ainsi comme un moment charnière, quelques mois avant son entrée à la Royal College of Art de Londres, où elle intégrera à partir de septembre le programme de Master en peinture.
Le dialogue avec l’architecture de la Maison Close renforce une impression de vitalité silencieuse. Les murs blancs et les pierres anciennes accueillent des formats modestes qui refusent toute monumentalité. Le regard est invité à ralentir, à s’approcher, à se laisser affecter. Dans une époque où l’art contemporain privilégie souvent la distance critique ou la surcharge conceptuelle, l’ensemble produit une sensation de légèreté rare.
Ce qui demeure après la visite n’est pas tant le souvenir d’images précises qu’une disposition affective. Quelque chose comme une disponibilité accrue au monde. Les peintures d’Emilia Naistat ne représentent pas la joie ; elles en explorent les conditions de possibilité. Elles rappellent que voir, sentir et s’émerveiller constituent encore des expériences capables de transformer celui qui les traverse.
À la sortie, le titre de l’exposition prend alors tout son sens. Maintenant, je suis comme mes peintures : non pas la formule d’une identité accomplie, mais celle d’une circulation continue entre la vie et l’œuvre, où chacune semble apprendre de l’autre à devenir plus sensible, plus ouverte, plus vivante.
photos © Hervé Hôte
Arles, juin 2026
Ce texte est inspiré par l’exposition "Maintenant, je suis comme mes peintures", de l’artiste Emilia Naistat à La Maison Close Arles. Commissariat : Sara Guti (Fondation Vincent Van Gogh Arles)














