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Pourquoi les écrits saints rendent‐​ils les mains impures ?
Tenoua
Publié le 10 juillet 2026

5 min de lecture

© Sasha Vizel/​Tenoua

La Mishna du traité Yadaïm (3,5) enseigne que « tous les écrits saints rendent les mains impures » :
כָּל כִּתְבֵי הַקֹּדֶשׁ מְטַמְּאִין אֶת הַיָּדַיִם

L’enseignement se poursuit en évoquant le statut problématique de deux livres du corpus biblique, l’Ecclésiaste et le Cantique des cantiques : est‐​ce qu’ils « rendent les mains impures », autrement dit sont‐​ils également « saints » ? D’après certains rabbis, il y aurait eu une discussion contradictoire au sujet de ces deux livres ; d’après d’autres, seul l’Ecclésiaste aurait été l’objet d’une telle discussion mais non le Cantique des cantiques, rabbi Akiva affirmant à ce sujet que si les livres qui composent le canon biblique sont saints, le Cantique des cantiques, lui, est « kodesh kodashim », un livre « saint parmi les saints ».

La particularité de ces deux livres est aisément appréhendable : l’Ecclésiaste est une méditation de facture proverbiale qui paraît déconstruire radicalement les fondements de la vie sociale, sans pour autant refonder le sens d’une vie humaine sur la Torah, si ce n’est, in extremis, dans ses derniers mots qui, d’un point de vue strictement philologique, paraissent avoir été ajoutés par une main étrangère ; le Cantique des cantiques est un poème d’amour dont l’érotisme, aussi délicat soit‐​il, détonne avec les autres livres du corpus biblique. Mais comment expliquer que la sainteté d’un écrit se manifeste, en termes de loi rabbinique, sous cette forme éminemment paradoxale : « rendre les mains impures » ? Est‐​ce à dire que l’étude de la Torah, dès lors qu’elle prend la forme de l’étude d’un écrit saint, rend les mains impures ? Et faut‐​il en conclure que l’écrit est ainsi dévalorisé, ou bien est‐​ce l’action de l’homme dans le monde, par différence avec la spéculation, qui est ainsi dévalorisée ? Comme toujours, entre l’effet produit de prime abord par un énoncé talmudique, et sa signification intrinsèque, l’écart est redoutable. En l’occurrence, afin de comprendre pourquoi les écrits saints rendent les mains impures, il faut introduire l’enseignement de la Mishna au traité Zavin (5,12) :
אֵלּוּ פוֹסְלִים אֶת הַתְּרוּמָה…., וְהַסֵּפֶר
« Parmi les choses qui rendent impures la teruma, il y a les livres saints. »

La teruma est la part prélevée pour les kohanim, les prêtres ; c’est une nourriture sainte dont la consommation est exclusivement réservée aux prêtres. Et pour être consommable, elle ne doit pas avoir été rendue « impure ». La Torah, dans une série de versets, expose les lois de l’impureté. Et les rabbis ont ajouté à ces lois d’autres lois, dites rabbiniques ; ils ont donc notamment enseigné que les livres saints, s’ils entrent en contact avec la teruma, la rendent impure. On comprend à présent le sens de l’enseignement relatif aux « mains » : après avoir décrété que les livres saints, s’ils entrent en contact avec la teruma, la rendent impure, les rabbis ont ajouté que les livres saints rendent également les mains impures, si bien que celui dont les mains auraient saisi un livre saint, pour y lire, s’il s’empare après cela d’une teruma, pour la consommer, il la rend impure, ce qui lui interdit précisément de la consommer.

Une distance est ainsi imposée entre l’acte de se saisir d’un livre saint pour l’étudier et l’acte de se saisir de la teruma pour la consommer, puisqu’ils ne peuvent s’enchaîner : il faut nécessairement introduire entre ces deux actes une séparation rituelle, marquée par le fait de se plonger dans un bassin d’eau (miqvé) ou de se verser de l’eau sur les mains (netilat yadaïm). Quel est donc le sens de cette séparation imposée par les rabbis, alors qu’il n’est nulle part question dans la Torah écrite d’une quelconque impureté des livres saints ? La question est soulevée dans le Talmud, au traité Chabbat 14a : pour quelle raison les rabbis ont‐​ils décrété que les livres saints rendent la teruma impure ? La réponse est la suivante :
אָמַר רַב מְשַׁרְשְׁיָא : שֶׁבִּתְחִלָּה הָיוּ מַצְנִיעִין (אֶת) אוֹכָלִין דִּתְרוּמָה אֵצֶל סֵפֶר תּוֹרָה, וַאֲמַרוּ: הַאי קֹדֶשׁ וְהַאי קֹדֶשׁ. כֵּיוָן דְּקָחָזוּ דְּקָאָתוּ לִידֵי פְסֵידָא, גְּזַרוּ בֵּיהּ רַבָּנַן טוּמְאָה.
« Rav Mecharchya a enseigné : Parce qu’ils avaient coutume de garder la nourriture teruma auprès des livres saints, en disant : ‘‘ceci est saint et ceci est saint’’. Dès lors qu’ils s’aperçurent que cela menait à leur perte, les rabbis ont décrété [que les livres saints rendraient dorénavant impure la teruma] ».

Rav Mecharchya est un rabbi de la cinquième génération des Amoraïm, disciple d’Abbayé et Rava, ayant vécu à Babylone au IVe siècle de l’ère commune ; il est donc l’un des rabbis des dernières générations de ceux évoqués dans le Talmud. C’est son enseignement qui éclaire une décision prise plusieurs siècles auparavant. Et à le suivre, s’il a été décidé que les livres saints rendraient dorénavant impure la teruma, c’est donc pour contrecarrer l’habitude qu’avaient semble‐​t‐​il les prêtres de réunir la teruma et les livres saints dans un même abri, parce que « ceci est saint et ceci est saint ». Cette habitude, explique‐​t‐​il, « menait à la perte » des livres saints. Or, en quoi l’habitude de réunir dans un même abri la nourriture consacrée aux prêtres et les livres saints « menait à la perte » de ceux‐​ci ? C’est la question à laquelle Rachi, au XIe siècle, apporte la réponse suivante dans sa glose du Talmud :
לידי פסידא – עכברים מצויין אצל אוכלין ומפסידים את הספר אבל בחולין לא הוצרכו לגזור דבלאו הכי נמי לא היו נותנין חול אצל קדש :
« Les rongeurs, parce qu’ils sont attirés par la nourriture, abîmaient les livres saints ; en revanche, dans le cas des livres profanes, il n’était pas nécessaire de décréter [qu’ils rendent les mains impures], puisqu’ils n’étaient pas gardés avec les nourritures saintes ».

Si la discussion concernant la sainteté de l’Ecclésiaste et du Cantique des cantiques se présente sous la forme éminemment paradoxale de la question de savoir si, comme les autres écrits bibliques, « ils rendent les mains impures », c’est donc parce qu’il a été préalablement décrété que les livres saints rendraient la teruma impure, décision qui a été prise parce que les prêtres avaient l’habitude de réunir dans un même abri les choses saintes, livres ou nourriture consacrée, ce qui provoquait « la perte » des livres saints, en raison, assure donc Rachi au XIe siècle, des rongeurs ! Telle est l’explication qui, depuis le XIe siècle, paraît s’être imposée. Et de fait, les rats fréquentent assidument les bibliothèques – c’est bien connu – pour en dévorer les livres. Ainsi, en 2018, à la suite d’une invasion de rats dans une bibliothèque de Stuttgart, près de 8.000 livres rares auraient été détruits. Les rats de bibliothèque, c’est donc une véritable calamité !

L’explication apportée par Rachi n’en est pas moins insatisfaisante, d’abord parce qu’en termes empiriques, si les rongeurs avaient accès à ces abris, ce sont les nourritures saintes des prêtres qui, en premier lieu, auraient été menacées et non seulement les écrits saints ; ensuite parce qu’en termes théoriques, conclure que le risque de « perte » qu’introduisait l’habitude des prêtres supposent l’intervention de rongeurs, c’est manquer, selon nous, l’essentiel, à savoir que si « ceci est saint et ceci est saint », une différence radicale sépare toutefois ces deux ordres de sainteté : la sainteté de la teruma est exclusivement réservée aux prêtres, tandis que la sainteté des écrits saints est le bien commun de tout Israël.

À cette lumière, le danger que représentait l’habitude de placer dans un même abri la teruma et les écrits saints ne suppose donc pas l’intervention de rongeurs. Le danger, en effet, était d’une autre nature, non pas matérielle mais spirituelle, disons même politique et sociale, en ce sens que cette habitude introduisait une distance entre les écrits saints et tout Israël : à mesure que la pratique et la garde des écrits saints semblaient devenir l’héritage des seuls prêtres, au même titre que la teruma, ce qui était le bien commun d’Israël risquait de devenir la propriété exclusive des prêtres ; d’où la décision rabbinique visant à séparer les écrits saints, propriété de tout Israël, de la teruma, propriété des seuls prêtres. C’est donc pour réaffirmer la vocation des écrits saints qu’il a été décidé qu’ils rendraient les mains impures : ils sont la propriété de quiconque les étudient et en découvrent la lumière, sans quoi ils risquent, en effet, d’être abandonnés aux rongeurs de l’ombre.

Tenoua