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Qu’est‐​ce que la gauche religieuse israélienne ?

Benjamin Singer est philosophe et enseignant au Beit midrash de Tenoua. Il a rejoint Smol emuni Europe, une organisation née en Israël pour rassembler des Juifs religieux de gauche qui ne se reconnaissent pas dans l’image du judaïsme promue par l’actuel gouvernement israélien. Tenoua l’a rencontré.

Publié le 19 juin 2026

4 min de lecture

Tenoua - Benjamin Singer, vous êtes philosophe, étudiant et aussi enseignant au Beit Midrash de Tenoua. Et vous êtes membre de Smol emuni, littéralement « la gauche religieuse ». De quoi s’agit-il ?

Benjamin SingerSmol emuni est un mouvement juif et intellectuel né en Israël, qui croit au lien entre l’identité juive et promeut des valeurs de paix, d’égalité et de justice. Face aux actions du gouvernement actuel en Israël, qui cherche à assimiler le judaïsme au racisme et à la violence, la voix des Juifs religieux, ultra‐​orthodoxes ou traditionalistes qui défendent une autre identité juive et politique nous paraît plus nécessaire que jamais.

Nous promouvons ces valeurs à travers diverses activités : l’étude de la Torah et la réédition de textes juifs porteurs d’un idéal de paix, l’action militante protégeant des Palestiniens en Cisjordanie contre les attaques des colons, ainsi que des initiatives de formation et d’éducation. Tout cela procède d’un double engagement : transformer le discours politique israélien, devenu ces dernières années plus violent et vindicatif que jamais, mais aussi contribuer à sauver le judaïsme lui‐​même afin qu’il ne devienne pas un instrument au service de « l’ange de la mort ».

Au cours de l’année écoulée, trois ans après la fondation du mouvement, Smol emuni s’est étendu aux communautés juives hors d’Israël et a ouvert une branche aux États‐​Unis. Aujourd’hui, le mouvement s’implante également en Europe.

Tenoua - Qu’est-ce qui vous a conduit à rejoindre ce mouvement ?

BS – Ces dernières années, j’ai progressivement compris qu’il existe un lien étroit entre la manière dont nous concevons notre tradition religieuse et notre façon de penser la politique. La tradition exerce une influence considérable dans l’espace politique israélien. J’en suis venu à penser que c’est précisément dans cette sphère qu’il faut agir : proposer d’autres interprétations que celles qui dominent aujourd’hui le discours public sur la tradition juive, et faire entendre d’autres voix.

Par ailleurs, c’est ma langue propre : la manière dont je pense la réalité passe par la tradition juive. Il est donc naturel pour moi d’agir avec d’autres personnes qui partagent ce même langage.

Je suis également préoccupé par le fait que ceux qui affichent le plus ostensiblement leur religiosité – ceux qui portent les signes extérieurs de pratique, comme les tsitsit visibles et une kippa ostensible – sont souvent ceux qui manifestent la plus grande violence envers les Palestiniens et qui cherchent à faire d’Israël un espace de suprématie juive, violent et non pluraliste.

Enfin, depuis mon arrivée à Paris il y a environ deux ans et demi, j’observe comment ce type de discours façonne aussi la manière dont les Juifs de la diaspora se perçoivent eux‐​mêmes, au point que certains en viennent à perdre ce que nous considérons comme les valeurs les plus fondamentales du judaïsme.

Tenoua - Pourquoi un Smol emuni Europe ? Quelle est la signification de ce mouvement en dehors d’Israël ?

BS – Si Smol emuni est un mouvement politique né de questions politiques propres à l’État d’Israël, il touche en réalité au judaïsme dans son essence même. Il pose en effet une question fondamentale : la tradition juive peut‐​elle véritablement servir de justification à la violence ?

Aujourd’hui, de nombreux Juifs ressentent une distance croissante à l’égard de l’État d’Israël. Beaucoup d’autres ont le sentiment qu’ils doivent s’aligner sur une certaine définition du judaïsme telle qu’elle leur est présentée par l’État, au risque de perdre l’héritage juif transmis par leurs ancêtres. Enfin, comme nous l’avons constaté ces deux dernières années, la manière dont agit l’État d’Israël influence également la perception des Juifs dans les pays où ils vivent et contribue à susciter de nouvelles vagues d’antisémitisme.

Dans ce contexte, de nombreux Juifs qui considèrent que le judaïsme devrait être une force de paix, de justice et d’égalité se sentent profondément seuls – isolés dans leurs synagogues, dans leurs familles et dans leurs communautés. Smol emuni hors d’Israël cherche avant tout à leur offrir un foyer, un espace où ils puissent vivre pleinement et sereinement leur judaïsme.

Mais l’ambition ne s’arrête pas là. Les Juifs de diaspora ont également un rôle à jouer vis‐​à‐​vis des Juifs d’Israël. Ils ne doivent pas être uniquement ceux qui envoient de l’argent par culpabilité de ne pas être sur place. Ils doivent aussi devenir la boussole morale du judaïsme, précisément parce qu’ils bénéficient d’une certaine distance par rapport à la situation politique israélienne.

Selon un modèle biblique, comme je l’ai entendu dire un jour par la rabbine Delphine Horvilleur, le judaïsme de diaspora devrait jouer le rôle du prophète qui rappelle le roi à la justice lorsqu’il agit de manière injuste.

De plus, nous pensons qu’une pensée juive fondée sur la paix et la justice possède des racines anciennes, précisément dans le monde juif qui a précédé la création de l’État d’Israël. L’importante présence juive dans les mouvements de gauche européens tout au long de l’Histoire en témoigne. Nous estimons qu’il est aujourd’hui nécessaire de repenser la place du judaïsme dans la sphère politique des pays de la diaspora, ainsi que la manière dont la pensée juive peut contribuer à imaginer des modèles de coexistence. C’est ainsi que les membres de l’École de pensée juive de Paris concevaient le judaïsme, et c’est, dans une certaine mesure, également notre perspective.

Au cours des derniers mois, nous avons organisé une série de webinaires en anglais, en français et en italien consacrés à la situation en Cisjordanie, aux relations entre judaïsme et pouvoir, ainsi qu’à la manière de penser la paix précisément en temps de guerre. Le 21 juin se tiendra notre événement de clôture de l’été, au cours duquel nous aurons le privilège d’accueillir trois rabbins de Paris (Delphine Horvilleur), de Florence (Joseph Levi) et de Vienne (Shlomo Eliezer Hofmeister), qui échangeront autour des thèmes de la paix, de l’égalité et de la justice.

Nous espérons que cette initiative contribuera à remettre au centre de la scène une Torah qui soit véritablement une Torah de vie.


La table ronde réunissant les rabbins Hofmeister, Horvilleur et Levi se tiendra sur Zoom le 21 juin à 20 heures, heure de Paris.
Les inscriptions sont ouvertes ici.
En savoir plus sur Smol emuni