
C’était un soir de printemps, quatre‐cent trente ans après que les Khabirous aient fuit l’Égypte, le quatorzième jour du moi d’Av. Dans les jardins du roi, l’on mariait un prince.
Plus de désert, plus de poussière, les tribus avaient cessé de fuir, elles avaient conquis, elles avaient pris. Les chefs étaient devenus des rois. Les tentes de poil noir étaient devenues des palais de pierre dorée, l’eau tiède dans des outres de cuir étaient devenues du vin de Crète dans des coupes d’argent. Les anciens esclaves échappés des carrières commandaient maintenant à des coupeurs de bois et des puiseurs d’eau. Et ce soir, le roi mariait son fils à une fille de roi.
Certaines choses ne changent pas néanmoins, et le roi des Khabirous, qui a ses palais à Shekhem et Shomron, qui est si riche et si redouté que jusqu’en Assyrie l’on appelle son royaume « le pays d’Omri », marie son fils sous la tente, comme ses ancêtres avant lui, depuis les temps du déluge. Oh ! Bien sûr, ce n’était plus une tente de poil noir, en peau de chèvre et laine de chameau. C’était une vaste tente en laine blanche de jeune agnelle, adroitement tissée et richement brodée de mille figures étranges, des cèdres et des figuiers, des tamaris fleuris de lys et de grenades, des vignes d’or grimpant le long des stipes de palmiers courbés sous le poids des régimes de dattes, toute une forêt fantastique au milieu de laquelle s’ébattaient des cerfs et des gazelles, des génisses aux cornes en croissant de lune, des buffles d’eau et des crocodiles, des loups et des renards, et parfois, la forme inquiétante d’un chérubin, avec ses quatre faces et ses six ailes, surveillant les convives et repoussant le mauvais œil. Les tentures qui servaient de toiture étaient, quant à elles, semées des signes des étoiles et des planètes, et de toutes les armées du ciel.
Ce palais de tapisseries était soutenu par trois rangées de quinze piliers en bois de cèdre, sculptés et peints à l’égyptienne, et enchâssés dans de pesant socles d’airains que les fondeurs avaient décorés de Béhémots. Sur le sol, les tapis et les nattes disparaissaient presque sous une couverture de pétales de roses et de fleurs d’orangers dont les senteurs se mêlaient aux parfums capiteux des encens se consumant dans les braséros. Cette suraccumulation d’effluves aromatiques montait au nez de certains invités déjà trop avinés et leur déclenchait d’insidieuses céphalées.
Voilà sept jours, qu’en attendant la mariée, l’on buvait des vins liquoreux et l’on mangeait des viandes grasses. Et surtout, l’on commentait la fête. Des enfants de Tubal, des Réchabites au teint cuivré, à la peau tannée par le soleil, et qui s’abstenaient du vin, faisaient l’animation, à grand renforts de tambourins et de cistres. Des danseuses gabaonites s’agitaient en chantant les vieux chants de Canaan chantant les amours de Tammuz et d’Ishtar, dont elles portaient le deuil chaque été. C’était convenable, mais un peu rustre disaient certains. On aurait préféré le chic égyptien, après tout, la fête était bondée d’ambassadeurs… Oh, Yehoshafat, le fils du roi de Jérusalem, avec sa tunique de laine filée de pourpre, trouveraient bien tout cela à son goût. Le sceptre brisé de Judah aime la croupe des Cananéennes et la compagnie des nomades…
… Mais tous ces seigneurs sidoniens, aux yeux fardés de khôl, aux barbes d’un noir profond, artistiquement bouclées et poudrées d’or, aux tuniques multicolores dont chaque teinte répondait à l’éclat des pierreries qui ornaient les bagues enfilées à chacun de leurs doigts, ils devaient trouver cela terriblement campagnard… Et enfin, ces Achéens et ces Doriens, aux longs cheveux décolorés, venus d’au-delà de la mer, quels mots échangeaient‐ils avec la garde crétoise ? Des commentaires désobligeants sur le mauvais goût des « Syriens de Palestine » qui se circoncisent comme les prêtres égyptiens mais qui chantent et dansent comme des laboureurs cananéens ?
Et les Égyptiens justement, qu’en pensent‐ils ? L’ambassadeur égyptien, « Sous-la-Protection‑d’Ammon », continuellement éventé par son majordome nubien, était en retrait, sur un petit tabouret en bois d’olivier, un mouchoir parfumé sur le nez pour bien signifier son dégoût de la viande de mouton servie aux invités. Les convives auraient pu s’en offusquer mais, au fond, cela les faisait bien rire : le pauvre bougre avait dû commettre une bévue terrible pour que Pharaon l’envoie faire le diplomate « chez les Khabirous » ! Parfois, Gidibu, le fils de roi des chameliers de Qedar, avec ses tempes rasées, sa moustache épilée, et son poitrail couvert de scarifications rituelles, venait exprès faire la causette au plénipotentiaire égyptien, et ainsi postillonner de la graisse d’agneau sur le pagne de lin immaculé du Nilotique en exil.
Soudain, sous la tente, le silence se fit parmi cette foule si colorée. Sous le dais nuptial en lin couleur safran, le jeune prince et son père se tournèrent vers l’entrée de la tente où allait entrer la délégation de Tyr. On fit sonner le shofar, et les Crétois de la garde royale frappèrent de leurs lourde lancent leurs boucliers de bronze, d’une telle manière qu’on eut cru qu’un orage s’était soudain déclenché, comme si Baal‐Hadad étaient fâché de laisser ainsi une de ses filles à Israël, ou comme si Adônay‐Yahû se réjouissait de l’accueillir. Deux pages écartèrent le voile d’entrée et, sur un palanquin de bois de palissandre porté par huit esclaves venus des lointaines colonies d’occident, suivie de tout le cortège hululant de ses frères, de ses sœurs et de ses dames de compagnie, Izebel bat Ithoba’al, princesse de Tyr, fit son entrée dans la tente.
Elle était belle comme la déesse des chansons paysannes, toute vêtue d’or et de pourpre royale, une jeune adolescente à la peau douce et diaphane typique des beautés cloitrées des gynécées, au col fin d’oiselle, dont l’ovale du visage était somptueusement meublé d’une bouche rougie, de sourcils épais poudrés d’argent et artistiquement joints à la racine d’un long nez délicat, et de deux grands yeux noirs en amande, chauds et humides, lourdement fardés. Sous un voile de gaze pourprée cousu de perles, de lourdes boucles brunes chamarrées de reflets roux lui tombait dans le dos. La voyant, le jeune prince sut qu’il ne pourrait jamais rien lui refuser.
Un homme s’avança de derrière l’escorte de la princesse tandis que les esclaves posaient le palanquin à terre. Il était habillé à la mode de Tyr, dans ces riches tuniques bigarrées aux larges franges. Et il prononça les paroles rituelles :
« Le tuteur de la mariée installe la balance,
Sa mère ajuste les plateaux,
Ses frères comptent l'argent,
Ses sœurs s'occupent des poids. »
À ces mots, Omri fit un signe et, de derrière un voile sur le côté de la tente, entrèrent une série de page portant chacun un plateau d’argent sur lequel était déposé des anneaux d’or de toutes tailles : anneaux pour les doigts, les oreilles, le nez, les poignets, les chevilles. Plus d’un talent d’or en tout. Ils déposèrent les plateaux aux pieds du Phénicien. C’était le mohar, le prix d’achat de la mariée, payé lorsque celle‐ci quitte la maison de son père pour vivre avec son époux. L’édile phénicien lorgna les plateaux précieux chargés du prix de la virginité, son regard fardé passant sur les reflets de l’or, laissant entrevoir les calculs compliqués auxquels lui et ses compatriotes se livrent à loisir à l’abri des insolentes murailles de Tyr. Il se décida finalement à acquiescer et l’on aida Izebel à s’extraire du palanquin, tandis qu’il choisissait l’un des anneaux tout en l’invitant à prendre place sous le dais nuptial. Ce faisant, elle laissa dans le palanquin les petits fétiches théraphim, qui s’abritaient jusque‐là sous ses jupons et qui l’avaient veillée tout le long du chemin de Tyr. De vilains petits génies grimaçant en bois du Liban. C’était une gentillesse qu’on lui avait accordé que de les garder avec elle jusque sous la tente du roi d’Israël.
Elle se dirigea à petits pas vers la houppa et, une fois face à son époux, l’officier phénicien présentât au roi l’anneau d’or qu’il avait choisi, et le roi le présenta à son tour au jeune prince. Ce dernier se saisit alors de la main d’Izebel, mais hésita. Il se pencha alors, provoquant un murmure sourd parmi l’assemblée, et prit délicatement l’un des pieds de l’adolescente, lui passant l’anneau d’or à la cheville. « Vois, tu es sanctifiée par cet anneau, suivant la loi de Moïse et d’Israël », proclama alors le prince, selon la formule consacrée. L’escorte hulula et les invités étrangers interjetèrent des félicitations dans une cohue de langues barbares mais, parmi les barbus qui représentaient ici l’élite de Samarie, un silence gêné persistait… Les petits dieux en bois, passe encore, mais s’agenouiller devant une femelle tout de même… Décidément, on phénicianise trop à Samarie.
Et pour ne rien arranger, pendant que l’on fit faire à la mariée les trois tours rituels autour de son nouveau maître, par trois fois, l’une de ses sœurs plaça sur son chemin un plateau d’argent où l’on avait disposé deux poissons vivants. À chaque fois que son pied menu vint se poser sur le plateau entre les deux corps visqueux, le tintement de l’or contre l’argent se fit entendre et les femmes son escorte psalmodièrent « Croissez et multipliez ! ».
C’était enfin fini. Mais avant de laisser les deux jeunes époux seuls sous le dais nuptial que l’on refermerait pudiquement car, malgré tout et après tout, Samarie n’était pas Tyr, le roi fit se lever un homme qui était resté jusque‐là parmi les fils de Tubal et les Rekhabites. Il leur ressemblait par l’habit et par la mine, la peau brûlée par le soleil et les cheveux et la barbe hirsutes. Il déplia son corps sec et noueux comme un olivier, et se déplaça avec une grande vivacité vers les jeunes mariés.
Il y avait quelque chose de fiévreux en lui. C’était un saint homme aimé du dieu Yahû ; un voyant de Tishbi, l’une des colonies construit en Galaad sur les terres prisent aux Ammonites et aux Moabites. Un fol qui brûlait les dieux de bois et brisait les dieux de pierre, qui parfois insultait le roi, mais toujours avait accès à sa table, car c’était un homme aimé de Yahû.
« Bénis‐les », demanda le roi. Il n’ordonnait pas. On n’ordonnait pas à un nabi. Celui‐ci fit apporter le vin et marmonna les sept bénédictions. Tout à coup, le prophète tourna son visage d’ours émacié vers la mariée… et lui sourit. Izebel vit quelque chose dans les yeux du fou, quelque chose de terrifiant et de superbe à la fois, comme un fauve dans le désert profond. Le saint homme sembla émettre un grognement d’approbation ou de contentement. Il y eut un soupir de soulagement parmi les notables de Samarie : « Ouf, le fol-en-dieu ne va pas nous faire un esclandre » mais soudain, leur pensée fut interrompue par un grand « Ah ! ». Ah ? « Quoi encore, pensèrent‐il. Il ne va tout de même pas prophétiser en plein mariage, ce ne sont pas des manières ! ». Le prophète s’était escamoté de sous le dais nuptial et avait arraché des mains d’un des Rékhabites une crécelle et, avec la souplesse et la rapidité d’une panthère, s’était à nouveau rapproché de la princesse, improvisant un psaume.
« Note ! », dit le roi à son scribe qui, dans la précipitation, manqua de renverser son écritoire et son encre sur un tapis élamite de grand prix, « Note le psaume que le prophète compose pour la mariée et consigne-le dans le psautier ». Alors le scribe nota les paroles de bienvenue du prophète Elyahu de Tishbi à Izebel bat Ithoba’al, princesse de Tyr, épouse d’Achab ben Omri, co‐régent et prince héritier du royaume d’Israël :
« Écoute, ma fille, vois, et prête l’oreille ; oublie ton peuple et la maison de ton père.
Le roi porte ses désirs sur ta beauté ; puisqu’il est ton seigneur, rends-lui tes hommages.
Et, avec des présents, la fille de Tyr, les plus riches du peuple rechercheront ta faveur. »
(Psaume 45,11−13)




