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“Pourquoi les Juifs n’aiment pas les antisémites ?” : le dernier livre de Jean‐​Claude Grumberg

Jean‐​Claude Grumberg a le chic pour poser les bonnes questions. Pourquoi les Juifs n’aiment pas les antisémites ?, c’est le titre de son dernier livre (à paraître le 28 août) et une question qui le poursuit. Depuis qu’il est tout petit. Depuis qu’il est enfant caché. Depuis qu’il est enfant de déporté. Depuis que les Juifs sont accusés du chaos du monde. Dans ce petit livre, la voix de l’écrivain se mêle à d’autres, pour se replonger – encore une fois – dans son histoire familiale, une histoire de la France qui a livré ses Juifs, adultes, vieillards et enfants. Il tente aussi de trouver les mots pour décrire l’époque, la nôtre, la sienne aussi.

Publié le 10 juillet 2026

4 min de lecture

© Ida Kogel/​Tenoua

Pourquoi les Juifs n’aiment pas les antisémites ?, c’est le titre – très bien trouvé – du livre de Jean‐​Claude Grumberg. L’auteur dit que ce sera le dernier, son dernier. Pourvu que non. 

C’est l’histoire d’un homme de 86 ans qui ne voit plus grand chose. Ses deux yeux sont défaillants, il a hérité du glaucome de son grand‐​père, Naphtali – il y a mieux comme patrimoine familial. Naphtali a été déporté alors qu’il était vieillard et invalide, avec l’aide de la police française. Pendant des années, Jean‐​Claude Grumberg avait décidé que son grand‐​père avait quitté Drancy dans un wagon à bestiaux avec son propre fils, Zacharie (le père de l’auteur). Il en était persuadé, s’en était persuadé, son père et son grand‐​père avaient pu être ensemble, s’épauler ou tenter d’essayer. Déjà, nous nous égarons dans l’intrigue – qui n’est pas très claire non plus. Jean‐​Claude Grumberg, notre narrateur, a accepté de participer à un échange sur la liberté d’expression, sans savoir vraiment pourquoi il n’a pas dit non. Sur le chemin pour s’y rendre, il s’entretient avec son dibbouk, lui aussi grand bavard : “La liberté d’expression, c’est ta came, hein, ça a toujours été ta came, la liberté d’expression”. À son arrivée, il découvre son interlocuteur, un antisémite qui ne dit pas son nom. Qui dit plutôt qu’on ne peut plus rien dire. “Vous, vous avez le droit de le dire ! ‘Je n’aime pas les antisémites.’ Mais moi, si j’étais antisémite, je devrais prendre des chemins de traverse […] Et donc, si je veux respecter la loi, je dois déguiser ma pensée, je dois me méfier de chaque mot que je pourrais dire, ce qui signifie en termes de justice, deux poids, deux mesures.” Dans notre actualité, les antisémites se débrouillent très bien pour dissimuler leur passion, pour échapper à une condamnation. On pense aussi à une discussion avec Émilie Frèche qui, constatait “que la justice était si peu au fait de la culture antisémite. Pour qu’elle retienne l’antisémitisme comme circonstance aggravante, il lui faut avoir un individu qui lise Mein Kampf et dise vouloir tuer tous les Juifs. Les choses sont beaucoup plus perverses que cela.” 

Jean‐​Claude Grumberg prend un malin plaisir à se moquer, remède au mal du siècle. “Il [l’interlocuteur qui ne dit pas qu’il est antisémite] reprend sur le ton de la conspiration, à ne pas confondre avec celui de la constipation, bien que les symptômes soient à peu près les mêmes.” On ne peut qu’approuver cet humour potache, proche des intestins. 

Face à un antisémite, Jean‐​Claude Grumberg, lui, se présente comme “Juif, juif-juif, sans confession, et retraité de la confection.” Et, au fil du récit, il laisse entendre ses autres voix (et identités), celle de l’enfant caché, celle de l’enfant de déporté et petit‐​enfant de déporté. Des voix qui sont chargées de ne pas oublier, quitte à cauchemarder. Comme d’autres écrivains survivants de la Shoah, l’auteur écrit pour se souvenir de ce qui est arrivé. De ce qui lui est arrivé, de ce qui aurait pu lui arriver s’il n’avait pas connu le sauvetage‐​miracle (la rencontre avec un policier pas trop zélé). Il écrit aussi pour empêcher la disparition de ses proches pas revenus, pour raconter ce qu’ils étaient vivants. Il écrit encore pour dénoncer l’antisémitisme de celles et ceux qui l’ignorent, qui s’ignorent. “Votre père a été déporté, monsieur Grumberg, et ça vous a donné un sujet pour écrire toute votre vie”, avait commenté un spectateur. À croire que c’est une chance. Une chance de ne pas avoir connu son père. 

Un jour, un autre lui demande pourquoi son père ne s’est pas battu… Comme si les Juifs s’étaient laissé faire, idée qui a la peau dure. Et “pourquoi son père n’est-il pas parti ?” “Aucun pays au monde ne voulait des Juifs”, rappelle l’auteur, aussi véhément que blessé. Quel pays aurait bien voulu accueillir “Un tailleur ! Un tailleur ! Un tailleur !” ?

Grumberg a beau voir de moins en moins bien, il n’est pas aveugle face aux assauts qui touchent les Juifs de France depuis le 7 octobre 2023, face à la réécriture de l’histoire de la Shoah. Son interlocuteur (l’antisémite, toujours) lâche un condensé de commentaires vus et revus : “Je comprends qu’il soit plus confortable pour vous et tous les masqués d’évoquer, qu’il soit plus agréable, n’est-ce pas, aujourd’hui d’évoquer les chambres à gaz que Gaza.” Jean‐​Claude Grumberg n’est pas là pour faire de la pédagogie, juste pour pointer les absurdités, pour les laisser planer sur la page, pour que nos souffles retentissent. “Mon grand-père paternel qui dut monter, sans doute à tâtons, dans l'un des wagons à bestiaux du convoi numéro 45 en direction des chambres que la terre entière semble vouloir nous envier désormais.” Pourquoi les conflits d’aujourd’hui ont‐​ils entraîné une sur‐​relativisation du génocide des Juifs ? Pourquoi les Juifs, d’où qu’ils viennent, sont‐​ils désormais nazifiés ? Comment tolérer un tel détournement ?

Ces questions sont trop vastes. L’auteur n’y répondra pas comme il n’écrira pas sur la guerre. Sur l’avant oui et sur l’après oui. Il préfère revenir sur ses origines, sur sa souche : “l’Apatridie”. “Mon père, mon grand-père étaient apatrides.” Il préfère évoquer la difficulté d’écrire un tel ouvrage, ces conditions d’écriture, ses yeux “devenus secs et pourris”, sa fragilité physique, sa femme aux côtés de laquelle il rêve (seule option depuis qu’elle n’est plus de son monde). “C’est difficile, pour un auteur qui se veut humoriste, de parler, d’écrire sur des gens aveugles, dans tous les sens du terme, ne sachant pas où ils allaient, ne sachant pas ce qu’on allait faire d’eux, même s’ils le pressentaient.” Avec ses errances répétées, ses digressions toujours aussi saillantes, l’auteur reste fidèle à ce qu’il est : “Raconter une histoire pour un bavard, incite aussitôt à en raconter une autre.”

Jean‐​Claude Grumberg, en complicité avec ses lecteurs (et la fameuse liberté d’expression), dit nous laisser le choix de la fin. Or, il y a une fin qui s’impose, celle des derniers mots. Par un heureux hasard, il apprend le nom du gendarme qui a prévenu sa femme, alors enfant, qu’une rafle se préparait. René Delposen, c’est son nom, celui que l’on retient, l’homme qui a sauvé la vie d’une petite fille (et de sa famille) pendant la guerre. Jean‐​Claude Grumberg choisit de finir sur “la vie, le courage, le devoir accompli”. Ce qu’il aime. Pas ceux qu’il n’aime pas.