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À la recherche de l’amour juif

À Tel Aviv, dans un miklat, dans un café, au cœur de la nuit ou à un dîner de shabbat, un sujet n’épuise pas les esprits, l’amour. Elior Coeroli, 25 ans, se demande pourquoi cette conversation tient autant en haleine et, si l’amour juif existe. Pour Tenoua, le jeune homme mène l’enquête, la démarrant en Israël, pays dans lequel il y aurait le plus de Juifs qui aiment. “À chaque fois que je crois tenir une définition, le couple suivant vient la faire exploser.”

Publié le 24 juillet 2026

7 min de lecture

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© Ida Kogel/​Tenoua

Depuis plusieurs mois, j’ai l’impression que l’actualité des Juifs ne s’arrête jamais.
Chaque semaine apporte son lot de mauvaises nouvelles, son nouveau débat, sa nouvelle inquiétude. Et pourtant, au milieu de tout ça, il y a un sujet qui, lui, ne disparaît jamais (et qui n’a pas de rapport avec ces actualités déprimantes). Une conversation dont personne ne semble se lasser.
Je pense que vous avez tous deviné de quoi je parle. Je parle de l’amour. Oui, ce sujet‐​là.
Celui qui s’invite dans les cafés, les dîners de Shabbat, les conversations qui durent jusqu’à deux heures du matin, les films que je regarde, les livres que je lis.
Celui qui finit toujours par refaire surface.

Quand la guerre avec l’Iran éclate, je suis en Israël, à Tel Aviv plus exactement.
Vous le savez, cette ville respire l’amour. Mais ça, j’y reviendrai plus tard.
Bref, en étant arrêté toutes les deux minutes par des alertes à la bombe, le soir comme le matin, personne, moi le premier, n’a jamais cessé de parler d’amour. 

Entre des centaines d’alertes qui ont duré plus d’un mois, le sujet qui revenait le plus, c’était ça. C’est drôle quand même. Nous étions tous en danger permanent, mais c’était le sujet qui primait. 

Une amie me parle de son ancien petit ami alors que nous courons vers un abri après que le Hezbollah a lancé un missile sur Tel Aviv.
Une autre me parle de son amoureux en pleine nuit, assis sur un matelas dans un sous‐​sol sordide de je ne sais même plus quel quartier de la ville.
Et même pendant ces moments‐​là, j’ai envie de les écouter. Peut‐​être même plus que d’habitude.

Je ne sais pas si c’est une sorte de mécanisme de défense (à vrai dire, je ne suis même pas sûr de savoir ce que cette expression signifie vraiment). Ou alors, peut‐​être l’amour est‐​il simplement le sujet le plus important du monde.
Plus important que la guerre ? Je le crois.

Comme vous le savez, enfin, seulement si vous avez lu mes autres articles, je me pose très souvent, peut‐​être un peu trop, des questions sur les Juifs. 

Alors une question me vient en tête. Une question qui me paraît très simple. Enfin… que je croyais très simple.
Existe‐​t‐​il un amour juif ? Une manière juive d’aimer ? Ou suis‐​je simplement en train de voir des liens là où il n’y en a pas ?
Je n’en sais rien. Mais j’ai décidé de mener mon enquête.

Je suis convaincu qu’il existe quelque chose. J’ai l’intuition que, lorsque l’on est juif, on n’aime pas tout à fait de la même manière que les autres. Cela ne veut pas dire que l’on aime mieux. Ou moins bien. Simplement différemment.

Je ne sais pas trop à qui poser ces questions en premier. À un rabbin ? À un psychologue ? À un poète ? À quelqu’un de mon âge ? À quelqu’un de quarante‐​cinq ans ?

Finalement, une idée s’impose. Si je veux comprendre ce que le judaïsme change dans la manière d’aimer, peut‐​être faut‐​il commencer par quelqu’un qui a connu l’amour avant et après le judaïsme. 

Je commence mon enquête en Israël. Parce que s’il existe un endroit où je peux trouver une réponse, c’est bien ici. C’est quand même là qu’il y a le plus de Juifs qui aiment. 

Ma première piste me mène vers mon amie Lily. Elle habite à Tel Aviv et s’est convertie au judaïsme. 

Comme d’habitude, quand j’interviewe les gens, je ne le fais ni avec un dictaphone ni avec un carnet. J’ai toujours l’impression que les gens se livrent moins quand ils savent qu’ils sont interviewés. Je préfère parler normalement, comme si de rien n’était. J’ai une bonne mémoire. Surtout quand le sujet est aussi intéressant.
Nous nous retrouvons dans un café du sud de Tel Aviv, près du shouk Levinsky, sous la climatisation. Je lui demande simplement ce qui a changé.
Elle me répond immédiatement et très sérieusement : « tout ». À vrai dire, je m’y attendais.
Sa manière d’imaginer son partenaire. Le mariage. Les enfants. Sa façon de rencontrer quelqu’un. Le regard qu’elle porte sur les autres a changé lui aussi. Ce qu’elle cherche chez un partenaire n’est plus tout à fait pareil. Tout a changé. Peut‐​être, sans qu’elle ne s’en rende encore compte, même sa manière d’aimer. Elle se demande parfois si l’autre la trouvera « assez juive ».
Cette question ne lui aurait jamais traversé l’esprit avant. Désormais, elle fait partie de l’équation.

En l’écoutant, je comprends quelque chose qui me fascine. Une nouvelle dimension s’est invitée dans sa façon d’aimer. Une dimension à laquelle elle ne pensait jamais auparavant et qui, aujourd’hui, accompagne chacune de ses projections. Sans forcément prendre toute la place, le fait d’être juive est devenu une question qui existe désormais en permanence. Comme une nouvelle couche qui s’est ajoutée à sa vision de l’amour. Et je me demande soudain si ce n’est pas justement ça que je cherche depuis le début.

Est‐​ce que, lorsque l’on est juif, cette dimension finit toujours, d’une manière ou d’une autre, par s’inviter dans les histoires d’amour ?
Alors, pour continuer mon enquête, je fais ce qui me paraît le plus logique. J’observe des couples.

Après tout, si l’amour juif existe, il doit bien laisser quelques traces. Une façon de parler.
Une manière de construire une famille. Une habitude. Enfin, quelque chose qui revienne.

Je commence par penser aux couples que je connais : mes parents, mes grands‐​parents, mes oncles, mes tantes, mes amis. Et très vite, je me mets à regarder les couples partout.
Dans les cafés du quartier bohème de Florentine, sur la plage de Gordon, dans les rues de Jérusalem, à côté de l’école d’art de Betzalel, dans les files d’attente de tous les supermarchés. 

Je regarde les gens comme si j’essayais de résoudre une énigme. Je me demande lequel de ces couples pourrait enfin me donner la réponse. Ils ont tous l’air de savoir quelque chose que je cherche encore. Alors pourquoi personne ne me l’explique ?
Moi, j’ai besoin de comprendre. Et surtout, j’ai besoin de pouvoir le raconter à tout le monde.

Mon enquête prend rapidement une tournure inattendue.
Chaque couple semble avoir décidé de contredire le précédent.

Deux religieux. Puis un religieux et une laïque. Deux laïcs. Un Ashkénaze avec une Séfarade. Une Israélienne avec un Français qui traduit encore certains mots d’hébreu au milieu de ses phrases. Une Américaine avec un Argentin qui ne sont d’accord sur rien, sauf sur leur envie de construire leur vie ici. Deux hommes. Deux femmes. Un converti. Un couple mixte. Certains ne manqueraient un kiddoush pour rien au monde. D’autres n’ont pas ouvert un siddour depuis vingt ans. Certains rêvent de six enfants. D’autres n’en veulent pas. Certains ne jurent que par Jérusalem. D’autres veulent vivre à Berlin ou à New York. Certains ont grandi dans des familles très pratiquantes. D’autres dans des maisons où le judaïsme se résumait à une boîte de matsot à Pessah.

Alors, je recommence. Je regarde encore. Il doit bien y avoir quelque chose. Une constante. Une règle. Une façon d’aimer quand on est juif qui reviendrait toujours.

Mais rien. À chaque fois que je crois tenir une définition, le couple suivant vient la faire exploser.
À force de chercher un modèle, je ne rencontre que des contre‐exemples.

Au début, je pensais que cette diversité allait compliquer mon enquête. Puis je me demande si ce n’est pas justement ça, le premier enseignement.
Peut‐​être que l’amour juif est capable de prendre toutes les formes.
Je croyais chercher une définition de l’amour juif.
En réalité, je cherche à comprendre ce que signifie aimer lorsqu’on est juif.

À ce stade de mon enquête, une seule personne me vient en tête. Ma grand‐mère.

Depuis toujours, c’est elle qui semble avoir réponse à toutes les questions que je me pose sur notre identité. Je lui demande alors une chose très simple : « Quand tu avais mon âge, qu’est-ce que cela signifiait pour toi d’aimer et d’être juive ? »

Elle ne réfléchit presque pas. Elle me raconte ses vingt ans, ses différents petits amis, presque tous non juifs. L’un d’eux, elle pensait même l’épouser. Mais cette histoire s’est terminée.
Et, presque naturellement, une idée s’est imposée à elle : elle construirait sa vie avec un autre Juif. Je lui demande pourquoi.
Je m’attends à ce qu’elle me parle de religion. Mais elle me parle de ses parents, de leurs amis, de leur humour, de cette culture juive dans laquelle elle a grandi.
Puis, elle me parle de la guerre, comme d’habitude. Et elle me dit une phrase que je n’oublierai jamais : « Épouser un non-Juif aurait eu le goût d'un reniement de leur histoire. »
Je reste silencieux.

Depuis le début, je cherche à comprendre ce qui distingue l’amour juif. Ma grand‐​mère ne me donne pas une définition, elle m’offre une réponse, qui donne soudain un poids nouveau à ma question, mais qui est la sienne.
Pour elle, l’amour avec un Juif était aussi une manière de répondre à l’Histoire. Une manière de continuer quelque chose que ses parents avaient failli perdre.

Mais alors, est‐​ce que l’amour juif porte aussi une forme de responsabilité face à notre Histoire ? Est‐​ce que ma grand‐​mère est la seule à voir les choses ainsi ? Ou est‐​ce que cette idée existe, discrètement, chez beaucoup plus de Juifs que je ne l’imagine ? Pour être honnête, cette question m’a déjà traversé l’esprit, à moi aussi. Et je sais que je ne suis pas le seul.
C’est drôle. Je suis parti jusqu’en Israël pour essayer de comprendre l’amour juif. Et voilà qu’une des réponses qui me perturbera le plus m’attendait depuis toujours dans ma propre famille. 

Ce que je sais maintenant c’est que l’amour juif n’aura probablement jamais une seule définition.

Mais il y a une chose qui revient sans cesse : le fait d’être juif. Pas parce que tous les Juifs aiment de la même manière. C’est même tout l’inverse.
Ils ne choisissent pas les mêmes personnes, ne construisent pas les mêmes familles, ne vivent pas leur judaïsme de la même façon. Certains épousent un Juif. D’autres non. Certains parlent immédiatement de transmission. D’autres n’y pensent jamais.

Pourtant, d’une manière ou d’une autre, le fait d’être juif finit souvent par entrer dans l’histoire amoureuse de chacun.
Par une question. Une discussion sur les enfants. Israël. Les fêtes. Les parents. L’identité. Chacun lui donne une place différente. Certains y pensent une soirée. D’autres toute leur vie.

Alors non, je ne crois plus qu’il existe une seule manière juive d’aimer. 

En revanche, il existe une manière juive de se poser des questions quand on aime.
Je crois simplement que, lorsque l’on est juif, il est difficile de faire comme si cette part de soi n’existait pas. Surtout en amour. 

C’est peut‐​être le seul point commun que j’ai trouvé.

Une chose est sûre, en revanche : pour moi, ma grand‐​mère, mes amis et beaucoup d’autres Juifs, la question de rencontrer un autre Juif finit, un jour ou l’autre, par se poser.
Pour certains, c’est une évidence. Pour d’autres, un simple souhait. Pour d’autres encore, une question qui arrive beaucoup plus tard ou qui n’arrive jamais.

Peu importe la réponse. C’est la question qui m’intéresse.
Parce qu’elle en cache une autre.

Comment rencontre‐​t‐​on cet amour juif aujourd’hui ?