
Après la guerre, le Vélodrome d’Hiver reprend ses fonctions (accueillant aussi bien des meetings politiques que des compétitions sportives). Comme si de rien n’était. Cabu qui a dessiné la rafle en 1967– il a été le premier à la représenter à partir des travaux des historiens Claude Lévy et Paul Tillard – n’avait pas conscience de l’histoire de cet équipement sportif, alors même qu’il était un habitué du Vélodrome. Comment expliquer un tel effacement du sort des victimes ?
Dès 1945, pourtant, le Vélodrome devient un lieu commémoratif : les premières commémorations y sont organisées par des survivants, des familles des victimes, avec la conscience qu’il s’est passé un événement notable qui concerne l’Histoire des Juifs de France. Les photos des commémorations montrent déjà la présence du message “Plus jamais ça”. Les premières plaques qui sont posées ne donnent pas le bon nombre de victimes, cela viendra quelques années plus tard avec l’avancée des connaissances historiques. Pour les victimes et leur famille, le Vel d’Hiv apparaît comme central dans l’histoire de la Shoah en France, comme un lieu d’enfermement, d’internement, point de départ vers les camps, les centres de mise à mort.
En 1967, le premier travail historique sur la rafle du Vel d’Hiv, La Grande rafle du Vel d’Hiv 16 juillet 1942 de Claude Lévy et Paul Tillard (Robert Laffont), est publié. L’opinion publique découvre la plus grande rafle ayant eu lieu en Europe occidentale, en lisant le magazine Le Nouveau Candide et, à travers les illustrations de Cabu. La connaissance dépasse alors le cadre des associations et des familles de survivants. Pour autant, la mémoire collective, comme le dit l’historien Henry Rousso, met en avant les faits de résistance, bien plus que la mémoire des victimes de la Shoah. En 1959, l’édifice est détruit puisque cet équipement sportif n’est plus adapté, un projet de construction d’appartements est envisagé pour remplacer ce lieu, témoin de la collaboration de l’État français (4.500 policiers et gendarmes mobilisés pour ces arrestations) dans la déportation des Juifs de France.
Est-ce qu’on sait si des actions ont été engagées pour empêcher la disparition de ce lieu d’internement ?
Un article publié dans le journal Le Monde à la fin de l’année 1958 pointait les enjeux de la destruction de ce monument. La démolition se produit sans une grande mobilisation contre, sans une grande émotion non plus. Seul le devenir de la plaque apposée pour commémorer l’événement fait l’objet d’inquiétudes. La connaissance historique de la période de la Seconde Guerre mondiale, de l’Occupation en France, commence à se construire. En 1959, au moment de la destruction du bâtiment, le Vel d’Hiv est bien présent dans la mémoire du monde juif organisé mais n’apparaît pas encore comme un élément central de la mémoire collective.
Malgré l’absence de lieu, les commémorations continuent de s’organiser chaque année, rue Nélaton, devant ce qui fut l’entrée du Vélodrome Vel d’Hiv. Comment l’État a-t-il compensé ce manque ?
En 1986, une place reçoit le nom de place des Martyrs Juifs du Vélodrome d’Hiver. Jacques Chirac, alors maire de Paris, pose l’architecture du discours qu’il prononcera en 1995, discours qui reconnaît la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs de France.
Comment continuer à transmettre l’histoire et la mémoire de la tragédie qu’a été la rafle du Vel d’Hiv sans lieu, avec une seule photographie retrouvée dans les années quatre-vingt-dix – on y voit des autobus et des véhicules de police alignés devant le Vélodrome,“ayant servi à amener des raflés”) – et, bientôt sans témoin ?
Le Mémorial de la Shoah propose un parcours de mémoire qui débute rue Nélaton et qui marque plusieurs étapes, dont la statue de Walter Spitzer qui vient rappeler le drame des familles, installée dans le Square de la place des Martyrs juifs du Vélodrome d’Hiver, inaugurée le 17 juillet 1994 par François Mitterrand, président de la République, et Jacques Chirac, maire de Paris. C’est aussi à cet endroit que Jacques Chirac a pris la parole, le 16 juillet 1995, reconnaissant la culpabilité de l’État français dans la déportation des Juifs de France.
Le décret n° 93–150 du 3 février 1993 signé par François Mitterrand, alors président de la République, instituait “une journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite « gouvernement de l’État français » (1940−1944)” le 16 juillet si ce jour est un dimanche ou sinon le dimanche suivant, a pu faire œuvre de mémoire. Le 10 juillet 2000, la loi n°2000–644 désignait la journée de commémoration autrement, depuis elle porte le nom de “Journée nationale à la mémoire des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux « Justes » de France »”.
Il existe une documentation considérable sur le sujet. Il est possible de lire de nombreux témoignages de survivants de la rafle, de membres de familles raflées qui ont pu écrire ce qu’ils vivaient, des lettres ont pu s’échapper pour parvenir à l’extérieur. Je conseille Je vous écris du Vel d'Hiv, des lettres réunies par Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah. On lit des hommes et des femmes qui ne savent pas où ils vont, certains diront vers “Pitchipoï” [un monde imaginaire en yiddish].
Je pense aussi au témoignage de Rachel Jedinak, qui a été arrêtée avec sa sœur et sa mère lors de la rafle, qui a pu s’échapper grâce à la présence d’esprit de sa mère. Je pense aussi à Arlette Testyler, arrêtée avec sa mère et sa sœur le 16 juillet 1942 au domicile familial et envoyées au Vel d’Hiv.
Rappelons que cette rafle a été vécue par tellement de personnes, de tellement de manières différentes, des enfants, des Justes, des policiers, différents visages de la France qui ont pu témoigner.
Propos recueillis par Léa Taieb





