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S’interroger sur les dilemmes éthiques du métier de journaliste en étudiant le comportement des journalistes des années trente‐​quarante en Allemagne

Il y a un mois, Ismaël El Bou-Cottereau a participé à la bourse américaine FASPE (Fellowships at Auschwitz for the Study of Professional Ethics), qui existe depuis 2010. Il s’agit d’un programme de deux semaines en Allemagne et en Pologne réunissant de jeunes avocats, médecins, journalistes et responsables religieux. Son principe : partir de l’étude de la manière dont des institutions – presse, justice, Église, médecine – ont pu se rendre complices du nazisme pour interroger leur éthique professionnelle aujourd’hui. Au programme : séminaires, lectures et visites de lieux mémoriels, dont deux journées passées à Auschwitz. Il a postulé à ce programme pour en savoir plus sur le comportement des journalistes pendant le IIIe  Reich – un angle rarement évoqué dans ses cours d’histoire – et échanger avec d’autres journalistes sur les dilemmes éthiques de son métier. Une expérience intense et stimulante. Récit.

Publié le 31 juillet 2026

5 min de lecture

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© Ismaël El Bou‐Cottereau

20 juin

Nous sommes 42 jeunes médecins, journalistes et leaders religieux, réunis dans cette salle de conférence impersonnelle, en plein cœur de Berlin. Il y a des Juifs et des non‐​Juifs, beaucoup d’Américains, une poignée d’Européens. Les grands‐​parents de l’une ont été assassinés à Auschwitz ; le grand‐​père d’une autre était membre du parti nazi.

David Goldman, le fondateur de FASPE, se charge du discours liminaire. C’est un ancien avocat à la barbe blanche et aux lunettes rondes. Un Juif américain à l’humour corrosif, que l’on croirait tout droit sorti d’un film de Woody Allen. Il nous expose la philosophie de FASPE et ses questionnements : « Qui étaient les responsables et auteurs de la Shoah ? On pense souvent qu’il s’agissait de mauvaises personnes. Mais elles n’étaient pas des mauvaises personnes. C’était des gens normaux qui ont fait de mauvaises choses. Les journalistes sont devenus des propagandistes. Les leaders religieux sont devenus des apologistes. Les médecins ont fait des choses terribles. Donc pourquoi ? Ils avaient le choix, ils auraient pu prendre une autre voie. Ce n’étaient pas des idéologues. La réponse est troublante : préserver son statut, parfois l’argent. Nous sommes tous susceptibles de devenir complices ». Il conclut : « Qu’est-ce qui nous motive à faire ce que nous faisons ? ».

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Nous nous regroupons en cohortes disciplinaires pour échanger sur les dilemmes éthiques de nos professions. Beaucoup de mes confrères sont issus de rédactions prestigieuses (Associated Press, New York TimesWall Street Journal, ou encore AFP).

À côté de Barbara, reporter en Ukraine, ou d’Ibrahim, qui a enquêté sur Boko Haram, j’ai l’impression d’être un imposteur. Je suis journaliste politique. Ces dernières semaines, mon temps a été grignoté par les luttes picrocholines au Parti socialiste et les conseils fédéraux des Verts. Rien de très important, si ce n’est pour quelques happy few, enclavés à Paris, qui lisent chaque jour le playbook de Politico. Rien à voir, de fait, avec les dilemmes éthiques de ceux qui couvrent des massacres, et se demandent s’ils doivent dire à une mère que leur fils est mort au combat.

Je doute. Ici, à Berlin, mon travail me semble assez vain.

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21 juin

« Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter » – Thorsten, historien, membre de la faculté de FASPE, nous lit ces mots de Primo Levi en exergue de son séminaire sur l’histoire allemande entre 1933 et 1945.

Il nous montre une photo documentant le boycott des magasins juifs après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. « Est-il juif ou allemand ? », nous demande‐​t‐​il, le doigt pointé sur le patron de l’échoppe. « Allemand », répondent en chœur certains. « Pourquoi m’avez-vous suivi dans cette dichotomie ? C’est un Juif allemand ».

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En complément du séminaire, nous visitons le site de la « Topographie de la Terreur », qui fut le siège de la Gestapo et des SS. Notre guide, T‑shirt délavé et barbe de trois jours, nous livre son histoire personnelle : « Mes grands-parents ont voté pour les nazis. Ils n’étaient pas mauvais, ils avaient des problèmes. Je les aime. Ils n’ont pas voté pour Hitler parce qu’il a promis la guerre, les camps de concentration, un génocide ». Il balaie plusieurs périodes historiques, de la montée du nazisme à la structuration du régime hitlérien, et s’arrête sur le cas d’un policier qui a participé à la « Shoah par balles ». « Lors de son procès, on lui demande pourquoi il a participé à des massacres alors qu’il n’y était pas obligé. Sa réponse fut :  “pour avoir une promotion”. »

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L’ambition serait‐​elle, dès lors, l’un des ressorts de cette complicité ? C’est le fil rouge de l’une de nos études de cas : Margret Boveri, une journaliste allemande qui, pour progresser dans sa carrière, va accepter d’écrire pour des journaux à la botte du régime nazi. Sommes‐​nous vraiment immunisés contre cette compromission lorsque l’on fait de l’ambition un moteur pour avancer ?

L’autre piège, c’est la normalisation. Cette mécanique qui conduit à rationaliser ce qui nous serait apparu auparavant comme inacceptable. Cette apathie médiatique qui a traité les camps d’extermination comme des atrocités de la guerre parmi d’autres, qui a englouti le génocide sous la chronique des combats. Cette inhumanité que l’on « s’obstine […] à guetter les bras croisés comme on attend, impuissant, que l’orage éclate, au lieu d’explorer ses foyers d’incubation », pour reprendre les mots de la philosophe camusienne Marylin Maeso dans son essai La petite fabrique de l’inhumain.

Pour certains journalistes, il était plus simple de ne plus parler de politique dans leurs articles ou bien de se conformer aux règles de la propagande plutôt que d’enquêter sur le régime. Au risque non seulement de la compromission morale mais aussi d’un journalisme au rabais. Goebbels, nous explique Thorsten, est même allé jusqu’à s’inquiéter de la baisse de la qualité du paysage éditorial : « Goebbels se plaignait régulièrement de cette dynamique et s’efforçait de trouver le juste équilibre entre conformité et qualité. Dans son journal intime, il prédisait même un avenir sombre pour le secteur, car aucun professionnel ayant un minimum de dignité ne continuerait à y travailler. »

Lors d’une simulation, nous devons nous mettre dans la peau de journalistes du Münchener Post, un quotidien de gauche anti‐​nazi, le jour de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Faut‐​il partir ou rester ? Se plier aux règles du ministère dirigé par Goebbels pour continuer à faire notre travail en se faufilant dans les brèches ? Nous votons. Une majorité décide de rester.

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25 juin

Le lac de Wannsee brille, charrie une odeur de résine et de crème solaire. Encadrée par les arbres, la Villa Marlier se découpe dans le paysage. Nous sommes sur les lieux où les nazis ont planifié la Solution finale en 1942. « Sur les quinze têtes pensantes de la Solution finale, huit avaient des doctorats », tient à souligner notre guide. Il nous quitte sur cette interrogation : « À ma connaissance, aucun journaliste n’a eu l’idée d’interviewer la secrétaire de la conférence. Elle est morte en 2010 ». Pourquoi ?

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Le bus quitte le lac, s’arrête à la lisière de la forêt du Grunewald. Nous longeons à pied les rails des trains par lesquels les Juifs furent envoyés dans des centres de mise à mort. Demain, nous emprunterons ce chemin pour nous rendre en Pologne.

© Ismaël El Bou‐Cottereau