
“J’ai entrepris cet inventaire de la condition du colonisé d’abord pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes”, soutient Albert Memmi dans la préface du Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur (Gallimard, réédition de 1966). Alors qu’il achève la rédaction de son deuxième roman, Agar, Albert Memmi se consacre déjà à un nouveau projet : livrer, non plus par la fiction mais par l’essai, un témoignage sur la société coloniale. Nous sommes alors en 1955 et Memmi, qui s’est réinstallé en Tunisie avec sa femme Germaine depuis quelques années, vit une période décisive pour son pays qui prend le chemin de l’autonomie : entre mouvements de grève et manifestations de rue, le processus de décolonisation s’accélère, secouant les pays d’Afrique du Nord. L’écriture de cet essai s’impose alors à lui, comme une urgence :
“Pour en revenir au Portrait du colonisé, dit‐il à Victor Malka (échange retranscrit dans La Terre intérieure, 1974), naturellement, ce n’est pas, ou pas seulement, l’histoire d’une subjectivité, de ce qui se passe à l’intérieur d’un individu. J’étais étonné, agacé, par tout ce qui se disait et s’écrivait sur la colonisation, et surtout sur les colonisateurs et les colonisés. Or, la colonisation, je la vivais ; le colonisé, c’était moi, les miens, mes amis ; les colonisateurs, je les côtoyais tous les jours, c’étaient mes collègues, des camarades, des amis souvent. Entre les uns et les autres, les relations étaient fluantes et complexes. Il me vint cette idée simple : pourquoi ne pas essayer de décrire tout cela, ma vie et notre vie commune ? Cette mise en forme, la plus claire possible, aiderait peut-être les gens à y voir plus clair, les retiendrait d’affirmer n’importe quoi…”
C’est aussi dans ce contexte qu’Albert Memmi prend conscience de la position délicate des Juifs tunisiens : ni tout à fait comme les Tunisiens musulmans, ni tout à fait comme les colons français, ils deviennent les oubliés de la décolonisation. “Une jeune nation naissait, s’affirmait et, pour un temps, allait expulser de sa vie tout ce qui n’était pas exactement elle-même”, tente‐t‐il d’expliquer. Bien qu’Albert Memmi soutienne avec force les indépendantistes et leur leader, Habib Bourguiba – ce qui lui sera reproché, notamment au sein de la communauté juive –, il sent que sa place en Tunisie n’est plus ni souhaitable ni souhaitée. Alors, quand la Tunisie accède enfin à son indépendance, le 20 mars 1956, une grande partie de la population juive quitte définitivement la Tunsie et, parmi eux, le couple Memmi. Un départ qui ne sera pas compris “par ses anciens confrères de l’Action, tous devenus au moins pour quelque temps des responsables du nouveau régime bourguibien”, nous apprend Samir Marzouki1, professeur émérite à l’Université de Manouba à Tunis et fin connaisseur du travail d’Albert Memmi. Quelques mois plus tard, en 1957, le public découvrira le Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, sur les tables des librairies.
Un classique de la littérature sur la colonisation
C’est en 1957, dans la revue Les Temps Modernes que sont publiés les premiers fragments de ce qui deviendra, la même année, le livre Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur. D’abord publié par la maison d’édition Corrêa‐Buchet Chastel, ce texte devenu un essentiel de la littérature sur le colonialisme est réédité chez Gallimard en 1966 avec une célèbre préface écrite par Jean‐Paul Sartre. Ce dernier résumera très bien le poids de ce texte à cette époque : “Tout est dit”, écrit‐il. Dans ce premier portrait, Albert Memmi décrit avec force et fracas les mécanismes économiques, politiques et psychologiques de la relation qui unit, fatalement, le colonisé et le colonisateur.
Dès sa publication, ce texte fait l’effet d’une bombe dans le champ de la littérature sur la colonisation. Publié quelques années après Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire (Réclame, 1950) et Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon (Seuil, 1952), ce texte de Memmi servira de modèle à des dizaines d’autres ouvrages sur la domination et sera étudié dans de nombreuses universités. De l’Amérique du Nord à l’Amérique du Sud, des pays du Maghreb aux pays d’Afrique subsaharienne, ce texte devient une référence. Ce que prédisait déjà le poète et homme d’État sénégalais Léopold Sédar Senghor : “Le livre d’Albert Memmi constituera comme un document auquel les historiens de la colonisation auront à se référer 2”. Il ne se trompait pas : “Albert Memmi est un incontournable de la littérature sur le colonialisme. Ses écrits ont été fondamentaux pour beaucoup de militants, les travailleurs arabes par exemple, et les chercheurs dans les années 1970 et 1980”, nous explique le politiste Paul Max Morin, spécialiste des mémoires coloniales.
Comment expliquer le succès d’un tel livre à l’époque ? D’abord, il y a la forme et le style de l’essai : “Le texte d’Albert Memmi est facile à lire, presque chirurgical et donc accessible”, remarque Paul Max Morin. Directement inspiré de son vécu, Albert Memmi cherche l’authenticité, veut se faire comprendre du plus grand nombre, des colonisés comme des colonisateurs. C’est d’abord sa propre expérience que Memmi cherche à raconter : “Je n’avais pas le dessein, à l’époque, de peindre ni tous les opprimés, ni même tous les colonisés. J’étais tunisien et donc colonisé. Je découvrais que peu d’aspects de ma vie et de ma personnalité n’avaient pas été affectés par cette donnée. Pas seulement ma pensée, mes propres passions et ma conduite, mais aussi la conduite des autres à mon égard”, lit‐on encore dans sa préface de 1966.
C’est d’ailleurs cette volonté d’authenticité et son expérience qui l’ont poussé à décrire le colonisateur : “Je connaissais presque aussi bien, et de l’intérieur, le colonisateur. Je m’explique : j’ai dit que j’étais de nationalité tunisienne ; comme tous les autres Tunisiens, j’étais donc traité en citoyen de seconde zone, privé de droits politiques, interdit d’accès à la plupart des administrations, bilingue de culture longtemps incertaine, etc – bref, que l’on se reporte au Portrait du colonisé. Mais je n’étais pas musulman [...] Dans cette pyramide des tyranneaux, que j’ai essayé de décrire, et qui constitue le squelette de toute société coloniale, [les Juifs] nous sommes trouvés juste à un degré plus élevé que nos concitoyens musulmans. [...] J’étais une espèce de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde parce qu’il n’était totalement personne”.
Évidemment, le succès de ce livre tient avant tout à son contenu qui est apparu comme l’une des premières tentatives de description du colonialisme, de son caractère structurel et de ses ressorts, qu’ils soient politiques, économiques, culturels ou psychologiques. Ainsi, dans ses Portraits, Albert Memmi tente de définir, grâce à une série d’exemples de situations, un système de domination complexe, caractérisé par l’injustice, l’humiliation, l’insécurité et le privilège. Il conceptualise, aussi, la pyramide des tyranneaux qui différencie les groupes humains au sein d’une société coloniale. On comprend ainsi que tout opprimé trouve toujours “un moins puissant pour se reposer sur lui”, le plus bas de l’échelle étant le colonisé arabo‐musulman. Par ailleurs, il s’efforce, dans ces deux Portraits, de définir de manière la plus précise possible les caractéristiques du colonisateur – qui peut ainsi être divisé en deux catégories : celui qui se refuse comme tel et celui qui s’accepte, devenant ainsi un ‘“colonialiste” – et du colonisé – un être figé et privé de liberté par un système institutionnalisé.
Une réception qui le dépasse
Ce n’est qu’à la publication de ces deux Portraits que Memmi comprend la portée de son analyse de l’opprimé et de l’oppresseur : “Tant de gens divers se reconnaissaient dans ce portrait, que je ne pouvais plus prétendre qu’il fût seulement le mien”. Son livre “[lui] échappait des mains3”. Par son style et ses descriptions précises de la société coloniale dans laquelle il vit, le texte d’Albert Memmi prend une dimension universelle.
Dès les années soixante, le livre d’Albert Memmi est traduit dans plusieurs langues, de l’anglais au japonais, en passant par le portugais. Plus tard encore, il sera accessible en persan, en hébreu et dans certaines langues régionales – l’occitan, le corse et le basque4. Très rapidement, des revues et des personnalités engagées contre la colonisation s’emparent du texte et contribuent à le faire connaître au Québec, au Maroc et aux États‐Unis. L’époque est alors à l’auto-détermination des peuples, aux combats pour les indépendances – de l’Algérie en particulier – et à la lutte contre l’oppression raciale. Les premiers à s’en emparer sont, mystérieusement, les Canadiens francophones, alors en pleine « Révolution Tranquille » (changements gouvernementaux en faveur d’un progressisme social). Ceux‐ci se considèrent en effet comme “colonisés économiquement et socialement par les Canadiens anglais5”. Animés d’une forte conscience nationale, des indépendantistes canadiens francophones s’approprient ainsi le Portrait du colonisé d’Albert Memmi au point de le publier clandestinement dès l’année 19636. Aux États‐Unis, le texte inspire les militants noirs qui se battent contre le racisme et la ségrégation raciale qui s’exerce encore dans le pays. Albert Memmi est d’ailleurs assez proche de certains écrivains et penseurs noirs américains tels que James Baldwin et Richard Wright. On lui confie les introductions des traductions de La prochaine fois, le feu de Baldwin publié en 1963 chez Gallimard ou encore de Nous, les Nègres, un livre d’entretiens entre Baldwin, Malcom X et Martin Luther King publié aux éditions Maspéro en 1965.
Enfin, en Tunisie, et plus largement au Maghreb, il a fallu attendre plusieurs décennies pour que soit traduit en arabe le Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur. La traduction de Hédi Khelil, publiée en 2007, apparaît alors “quand le Président Ben Ali entreprit des efforts pour renouer avec la diaspora juive d’origine tunisienne avec le pays natal”, explique Samir Marzouki, professeur à Tunis. Cela ne veut pas dire que les Tunisiens n’y ont pas accès dès leur publication : “les Tunisiens cultivés, dont la majorité pratiquait la langue française, n’avaient pas vraiment besoin de cette traduction”, estime‐t‐il, “l’analyse de l’aliénation du colonisé pouvait susciter des réactions diverses mais le statut très vite acquis par l’ouvrage en tant que référence mondiale de l’anticolonialisme semble l’avoir emporté. Cependant, le pays étant préoccupé par sa nouvelle structuration et les luttes internes consécutives à l’indépendance, en fin de compte, l’impact de l’ouvrage fut plutôt modéré”.
Une œuvre tombée en désuétude
Si les Portraits du colonisé et du colonisateur propulsent Albert Memmi au rang des classiques de la littérature décoloniale à sa publication, ces livres tombent peu à peu dans l’oubli. “Après les indépendances, la question coloniale est tombée en désuétude, le sujet a été évacué des débats et de la recherche, en particulier en France”, observe le chercheur Paul Max Morin. Une fois les indépendances acquises, la France tente de passer à autre chose. Il faudra attendre la fin des années quatre‐vingt‐dix et le début des années deux mille pour que l’on s’intéresse à nouveau à la colonisation : on veut en comprendre les conséquences, chercher des réponses à cette période qu’on tente, à tort, d’associer à une simple parenthèse de l’histoire de l’Occident. Vient alors le temps de l’ouverture de quelques archives, d’un certain intérêt pour la définition de l’identité et de la redécouverte d’auteurs comme Frantz Fanon (auteur de Peau noire, masques blancs, 1952 et des Damnés de la terre, 1961). “Cela ne veut pas dire que les idées d’Albert Memmi n’ont pas influencé, de manière consciente ou non, le milieu que l’on appelle “décolonial” en France, qu’il s’agisse des militants ou de la recherche. Mais il est moins lu,” précise Paul Max Morin.
Si les travaux sur la colonisation n’ont plus intéressé grand monde une fois les indépendances obtenues, le désintérêt pour Albert Memmi peut aussi s’expliquer par son refus de complaisance envers les pays nouvellement décolonisés. Car dès les années soixante, alors qu’il retourne en Tunisie, Albert Memmi est déçu par ce qu’est devenu son pays natal. Cette déception est racontée en 1963 dans Mon retour à Tipasa, suivi de Lettre à un jeune Tunisien réédité en 2021 par Guy Dugas (aux éditions El Kalima, Alger) : “On y retrouve déjà sa dénonciation de la corruption, de l'exclusion des minorités, de la montée de l'islamisme”, explique le spécialiste de la littérature judéo‐maghrébine. Quarante ans plus tard, Albert Memmi publie, à reculons, Portrait du décolonisé, dans lequel il conclut à l’échec des processus de décolonisation qui, au lieu “d’aller vers l’universalisme” se sont perdus dans le particularisme7. Cet essai, que l’on a plutôt relégué à un livre d’opinion, a été vivement critiqué dès sa publication, autant par les intellectuels et journalistes français que maghrébins. Accusé d’être tombé dans une forme d’essentialisme à l’égard des anciens colonisés, ce portrait semble entrer en contradiction avec les précédents, comme en témoigne les propos de Samir Marzouki : “Ce qui est frappant dans cet ouvrage polémique, c’est autant sa lucidité et la justesse de sa critique – qui aime bien châtie bien – que ce qu’on ne peut considérer que comme des amalgames et une soudaine absence d’empathie révélateurs d’un mécompte et d’un conflit non résolu. Il semble que Memmi change ici d’optique par rapport à son Portrait du colonisé en adoptant, cette fois-ci, un regard extérieur et en se départant de toute identification avec le modèle étudié, c’est-à-dire en le regardant comme le regarderait un Occidental”. Et d’ajouter : “Manifestement, dans cet ouvrage tardif, l’analyste du racisme et de la dépendance n’est plus, au moins provisoirement, tout à fait le même et, ce qui est certain, c’est que son angle de vue a changé”.
Enfin, une dernière hypothèse de la marginalisation de ses Portraits se trouve sûrement dans le rapport ambivalent qu’entretient Albert Memmi avec le sionisme8. En effet, s’il a toujours été critique envers les directions nationalistes et religieuses d’Israël, Albert Memmi était aussi convaincu que la libération du peuple juif ne pouvait que passer par l’existence d’un État‐nation, comme pour tout peuple opprimé (ce qu’il écrit dans La libération du Juif, Gallimard, 1966). Militants et intellectuels, déçus, l’ont ainsi accusés de ne pas percevoir les caractéristiques coloniales de l’État d’Israël, lui qui avait pourtant si bien défini l’entreprise de domination à l’œuvre dans une société coloniale. Ce fut le cas en France, mais aussi dans certains pays d’Afrique du Nord et notamment en Tunisie selon Samir Marzouki : “Ce qui semble surtout avoir créé une sorte de rupture pendant quelques années entre l’écrivain et la Tunisie est son appui très prononcé à la politique israélienne, appui devenu plus nuancé et plus critique durant ses dernières années mais constamment réaffirmé.”
Peut‐être tenons‐nous là quelques explications de notre méconnaissance actuelle du travail d’Albert Memmi, du moins en France. Albert Memmi n’en est pas pour autant totalement oublié, comme en témoigne le rachat de certaines de ses archives par l’Université de Yale au lendemain de sa mort, en 2020, ou l’intérêt d’une nouvelle génération de chercheurs. “Albert Memmi fait partie de la liste des lectures que je donne à mes étudiants [à Sciences Po Paris], pour combler cette carence et faire découvrir ces textes que l’on ne m’a pas transmis quand j’étais moi-même étudiant”, conclut Paul Max Morin.
Le parcours de ces Portraits, à la fois adulés et partiellement oubliés, n’enlève rien à la richesse d’enseignement des textes d’Albert Memmi sur la période coloniale, sur les manières de lutter pour l’émancipation des peuples, et sur les restes de cette période – en particulier le racisme9 que l’on retrouve dans les sociétés post‐coloniales et dont il a établi une définition reprise dans l’Encyclopædia Universalis10 : « Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression »11.
- Samir Marzouki ajoute : “Pour évoquer l’ambivalence des rapports de Memmi avec son pays natal, j’ai déjà eu recours au proverbe tunisien qu’il connaissait bien et qu’on pourrait traduire ainsi, en faisant une petite entorse à la grammaire : « Ni je t’aime ni je ne supporte ton absence”. ↩︎
- Voir la préface de l’éditeur du Portrait de colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, 1961 ↩︎
- Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, préface de 1966 ↩︎
- Voir l’édition critique et commentée par Guy Dugas des Portraits d’Albert Memmi publiée aux éditions CNRS en 2015. ↩︎
- Voir le texte d’Albert Memmi “Les Canadiens français sont‐ils des colonisés” dans L’homme dominé publié par Gallimard en 1968, ainsi que les travaux rassemblés par Guy Dugas dans son édition critique des Portraits, publiée aux CNRS éditions en 2015. ↩︎
- Albert Memmi, Portraits, édition critique et commentée par Guy Dugas, CNRS Éditions, 2015 ↩︎
- Albert Memmi, Victor Makla, La terre intérieure, Gallimard, 1976, p. 205. ↩︎
- Guy Dugas, “La quarantaine”, Lutter à contre-courant, publication à venir ↩︎
- Albert Memmi, Le Racisme : Description, Définition, Traitement, coll. « Idées », éd. Gallimard, Paris, 1982 ↩︎
- Voir la tribune d’Alain Policar, “Ce que nous devons à Albert Memmi” dans Libération, 28/05/2020 ↩︎
- « Essai de définition », la Nef, septembre‐décembre 1964, no 19–20. ↩︎




