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Comment rencontrer l’amour ?

Est‐​ce que le mazal existe ? Si oui, comment le reconnaître, l’identifier, ne pas le laisser filer ? Que disent les textes de la tradition juive sur le sujet ? Dans le deuxième épisode de sa série d’été, Elior Coeroli a posé ces questions à Anna Klarsfeld, enseignante et élève rabbin. Conclusion de leur échange : “Pour rencontrer l’amour, il faudrait tomber sur un « puits ».”

Publié le 31 juillet 2026

7 min de lecture

© Eva Lévy

Pour la suite de mon enquête sur l’amour juif, je crois qu’il y a un sujet non négociable sur lequel il faut que je me penche : comment rencontre‐​t‐​on l’amour ? Enfin…comment rencontre‐​t‐​on l’amour juif ? C’est une grande question qui fait un peu peur, je vous l’accorde. Pourtant, rares sont les personnes qui ne veulent pas rencontrer l’amour et, parmi elles, je n’en connais aucune qui n’ait jamais eu envie de savoir si quelqu’un lui était destiné.

Parce que moi, depuis toujours, j’entends parler d’une chose qui m’intrigue. Le mazal. On en parle comme si c’était une évidence. Mais, au fond, qu’est-ce que c’est que cette histoire de mazal ? Y a‑t‐​il vraiment une seule personne, parmi huit milliards d’êtres humains, qui nous serait destinée ? Quelle pression ! Imaginez qu’on la croise sans la reconnaître.

D’ailleurs, d’où vient cette idée ? Je vous avoue que je n’en sais pas grand‐​chose. Est‐​ce qu’elle vient de la Torah ? J’ai lu une partie de la Torah pour préparer ma bar mitsva, et depuis… pas énormément. Ce n’est pas que ça ne m’intéresse pas, au contraire. Ce texte m’a juste toujours un peu intimidé. Pourtant, je suis presque certain d’une chose : si les questions que je me pose ont l’air très contemporaines, elles ne le sont peut‐​être pas tant que ça. Il ne me reste plus qu’à trouver quelqu’un capable de me les expliquer. De m’expliquer la rencontre amoureuse grâce à nos textes.

Je décide donc d’appeler quelqu’un qui étudie vraiment les textes. Anna Klarsfeld est enseignante et élève‐​rabbin. Et si je peux vous faire une confidence, je suis un peu jaloux d’elle, une partie de moi a toujours trouvé que c’était un métier incroyable. Pouvoir passer sa vie à lire la Torah, à chercher du sens dans des histoires écrites il y a des milliers d’années et à tenter de répondre à des questions d’aujourd’hui… je trouve ça fascinant. Enfin bref, ce n’est pas le sujet.

D’abord, elle m’explique que cette idée de mazal n’est pas vraiment inscrite dans la Torah. Je me sens bête. On m’a menti pendant toutes ces années ? Elle me raconte que cette notion vient d’autre part. Il paraît que, pendant des siècles, les commentaires rabbiniques, la Kabbale et la tradition populaire ont développé cette idée.

Même si ce n’est pas vraiment écrit, je décide d’y croire. Après tout, je suis un romantique. Je suis un peu déçu mais je passe vite à autre chose. Je sais que je trouverai d’autres réponses qui m’amèneront vers ma question de base.

Comment rencontrer l’amour juif ?

Je suis à Tel Aviv, rue Maze, il fait chaud, très chaud. Je suis dans un endroit de la ville où les étudiants se retrouvent pour travailler (et, entre autres, se regarder du coin de l’œil). J’adore avoir en face de moi d’autres jeunes qui « étudient ».

Quand je pose toutes mes questions à Anna, la première chose qui lui vient en tête, c’est un midrash. Un midrash, c’est un récit imaginé par les rabbins pour combler les silences de la Bible et réfléchir à ce que les textes ne racontent pas. Le midrash raconte qu’une matrone romaine demande à un rabbin : « Si votre Dieu a créé le monde en six jours, qu'est-ce qu'il fait depuis ? » Le rabbin lui répond : « Il fait des couples ». Elle se moque de lui. Faire des couples lui paraît d’une simplicité enfantine. Elle décide alors de marier ses esclaves deux par deux mais, le lendemain, ils reviennent tous en train de se disputer.

Cette histoire raconte qu’il y a quand même quelque chose de mystérieux, de mystique, de plus grand que nous, dans une rencontre. Comme si, derrière deux personnes qui finissent par se trouver, il y avait aussi une part de travail invisible. Quelque chose d’un peu magique ? Il y a des gens qui se croisent sur une plage à l’autre bout du monde et tombent amoureux, il y a des gens qui ratent leur train et rencontrent la personne avec qui ils vont passer leur vie, il y a des gens qui tombent amoureux pendant une guerre (dans un abri, par exemple, comme cela peut arriver en Israël). C’est quand même dingue. Alors comment ne pas penser aux forces extérieures ? Je ne sais pas si vous êtes croyant. Je ne sais même pas si je le suis. Mais je crois que l’idée que Dieu passe son temps à faire des couples me plaît.

Anna me raconte quelque chose de troublant : dans la Torah, la plupart du temps, les rencontres amoureuses se font autour d’un puits. Pour rencontrer l’amour, il faudrait tomber sur un « puits ». Mais je ne sais pas où il y en a. Je ne sais même pas si j’en ai déjà vu un.

Alors, je pense à ce que pourrait être ce puits aujourd’hui. Où se trouvent ces lieux ? Il ne me reste plus qu’à enquêter sur comment les matérialiser aujourd’hui.

Cela ne fait pas très longtemps que j’habite en Israël. Et depuis que j’y habite, il y a une idée qui ne me quitte plus. Certains diront que je suis complètement hors‐​sol. D’autres que je suis naïf, ou que je regarde ce pays avec les lunettes d’un sentimental, de quelqu’un qui a lu trop de livres et vu trop de films à l’eau de rose. C’est possible. Mais après tout, cette enquête n’a jamais eu pour but d’être un rapport géopolitique. Elle cherche à comprendre comment les Juifs aiment.

On raconte tout le temps Israël à travers ses guerres, ses manifestations et ses crises politiques. Tout cela existe et, évidemment, je ne l’oublie pas.

Mais il existe une autre histoire, beaucoup moins racontée. Celle d’un pays qui fonctionne comme une gigantesque machine à faire se rencontrer des Juifs qui, sans lui, ne se seraient probablement jamais croisés. Des gens arrivent pour un oulpan, une aliya, quelques mois de volontariat, un stage ou simplement des vacances… et repartent (ou non), parfois amoureux. C’est presque banal. Et c’est précisément ce qui est fascinant.

J’ai parfois l’impression de vivre dans le plus grand hub amoureux du peuple juif. L’expression est un peu étrange mais je n’en trouve pas de meilleure.

Pendant près de deux mille ans, les Juifs ont vécu dispersés. Puis un État est né. Et soudain, des trajectoires venues de Paris, Buenos Aires, Melbourne, Johannesburg, Casablanca ou New York ont commencé à converger vers ces quelques kilomètres au bord de la Méditerranée. Comme si toute une histoire d’exils finissait, un jour, par se donner rendez‐​vous au même endroit.

C’est peut‐​être ça qui me bouleverse. Israël ne fabrique pas l’amour. Il fabrique les rencontres. Il crée les conditions pour que deux personnes qui n’auraient statistiquement jamais dû se croiser aient enfin une chance de le faire. Peut‐​être que c’est ici, l’endroit où tout le monde finit par passer, où des inconnus deviennent une famille.

Peut‐​être que je me raconte une histoire. Mais j’ai l’impression d’y comprendre quelque chose.

Pour qu’un peuple se réinvente, il lui faut un lieu où ses destins amoureux se rencontrent. Et si c’est vrai, alors je crois avoir découvert où se trouvent nos puits.

Au fil de cette écriture, je me rends compte qu’en Israël, il existe des lieux dont tout le monde parle un peu à voix basse. Des endroits qu’on finit toujours par vous recommander. Pas parce qu’ils servent le meilleur café de la ville ou qu’ils offrent la plus belle vue. Non. Parce qu’il paraît que c’est là que certaines histoires commencent.

Une amie m’envoie dans un café sur Allenby, à deux pas de la plage de Tel Aviv. Apparemment, si vous êtes un nouvel immigrant et célibataire, vous y passerez forcément un jour. On y vient pour pratiquer son hébreu, élargir son cercle d’amis, tromper un peu la solitude. Puis quelqu’un s’assoit à la table d’à côté.

Quelques jours plus tard, un autre ami me parle d’un immeuble à Jérusalem. Pas d’un café. Pas d’un bar. D’un immeuble. L’adresse libertine circule discrètement, presque comme un secret. À l’intérieur, se retrouvent des personnes qui, dehors, n’auraient probablement jamais eu l’occasion de se rencontrer. Des Juifs, des Chrétiens, des Musulmans. Des religieux, des laïcs. Je n’ai pas encore tout compris de cet endroit, mais une chose revient dans chaque histoire qu’on me raconte : ici, il y a des rencontres. Il y a évidemment une autre question qui entre en jeu. Comment sait‐​on que c’est la bonne personne ? Comment reconnaît‐​on son « amour juif » ?

Je repense alors à une phrase qu’Anna m’avait dite. Dans les récits bibliques, il existe souvent une forme de familiarité dans les personnes qui se rencontrent. Comme si les personnages se reconnaissaient avant même de se connaître. Cette idée ne me quitte plus. Qu’est-ce que cette familiarité ? Est‐​ce une histoire de caractère ? D’humour ? De valeurs ? Ou est‐​ce qu’elle a, peut‐​être, encore une fois, quelque chose à voir avec la tradition juive ?

Si je veux parler de rencontre, je sais exactement qui appeler : Raphaëlle. D’abord parce qu’elle est probablement la personne la plus sociable que je connaisse. Elle rencontre des gens partout, tout le temps. Ensuite parce qu’avant le 7 octobre, elle m’aurait sûrement répondu que la religion ou l’identité juive n’entraient pas vraiment dans ses critères amoureux. Aujourd’hui, son discours est différent. Alors je lui demande ce qui a changé.

Avant, elle avait surtout envie de rencontrer quelqu’un avec qui rire, voyager, aller au restaurant, écouter de la musique. Elle pensait que le reste suivrait. Depuis le 7 octobre, elle s’est rendue compte qu’il y avait une chose à laquelle je n’ai jamais vraiment réfléchi : le besoin d’être comprise. Mais qu’on comprenne quoi ?

Ce que ça fait d’avoir peur quand on cache un pendentif en étoile de David. Pourquoi certains messages d’actualité peuvent te bouleverser toute une journée. Pourquoi Israël n’est jamais juste un sujet de conversation. Pourquoi certaines blagues ne sont pas drôles. Pourquoi, parfois, tu te sens obligé de te justifier avant même d’avoir parlé.

En l’écoutant, je me demande si c’est de cette familiarité dont parlait Anna. Pas une familiarité qui viendrait remplacer toutes les autres. Bien sûr qu’on cherche quelqu’un qui nous fasse rire, qui nous attire, qui nous surprenne, qui partage nos rêves. Mais il existe peut‐​être une familiarité plus silencieuse, presque invisible.

Celle de ne pas avoir à traduire une partie de soi. Une partie de son identité juive.

Raphaëlle ne me dit pas qu’elle cherche absolument un Juif. Elle me dit qu’elle cherche quelqu’un qui comprendra cette part de son identité sans qu’elle ait besoin de l’expliquer. Et elle remarque que, la plupart du temps, ce sont les siens qui l’ont comprise le plus naturellement.

Peut‐​être que la familiarité dont parlent les textes n’est pas une reconnaissance mystérieuse. Peut‐​être que c’est simplement cette sensation rare de rencontrer quelqu’un devant qui l’on peut enfin cesser de se traduire en tant que Juif.

À force d’écouter les autres, j’ai l’impression que les textes avaient peut‐​être compris quelque chose que nous peinons à déchiffrer : une rencontre n’est jamais seulement une rencontre. Elle a besoin d’un peu de mystère, d’un endroit où les chemins peuvent se croiser et, parfois, de cette étrange familiarité qui donne l’impression de reconnaître quelqu’un avant même de connaître son prénom.