
« Sarah va jouer Salomé !! »1, tels sont les mots enthousiastes du poète Oscar Wilde qui destine sa version originale de Salomé à la grande comédienne du moment, Sarah Bernhardt. En 1891, Wilde écrit une de ses œuvres les plus controversées, qui déclenche de multiples scandales. Il transforme l’histoire originelle des Évangiles en ajoutant un amour passion, du sang, un strip‐tease. Avec Wilde, Salomé devient encore plus fatale que fatale. Avec Sarah Bernhardt, Salomé s’enracine dans le corps d’une star. Toutefois, l’actrice reste couronnée du stigmate ou de l’auréole de la « belle Juive ». La Salomé de Wilde va devenir une icône, qui inspirera tous les artistes du XXe siècle. De fantasme, elle va s’incarner dans la réalité de l’actrice, de la danseuse, de la star de cinéma. Deux « belles Juives » qui fusionnent en un corps : Salomé devient Sarah Bernhardt ou Sarah Bernhardt se confond avec Salomé.
Dans les années 1890, Salomé connaît un succès sans pareil. Elle est le sujet principal de toutes les peintures symbolistes, des sculptures académiques et des affiches au style Art Nouveau. Elle fascine les artistes car elle incarne l’Autre, le fantasme de l’interdit qu’ils fétichisent. La littérature n’échappe pas à cet effet de mode. En 1877, Gustave Flaubert écrit Hérodias, où il fusionne en un personnage mère et fille pour faire de Salomé une meurtrière. Mais c’est quatorze ans plus tard, que la littérature sur Salomé vit un tournant.
Wilde : un tournant théâtral
La tragédie de Wilde propose une tout autre histoire. Loin de la jeune fille soumise des Évangiles, Salomé devient l’icône des femmes fatales. Dans cette version de l’histoire, elle tombe follement amoureuse du prophète Jean‐Baptiste. À maintes reprises, elle lui fait des avances, mais il refuse. Dans l’histoire, le rôle de Jean‐Baptiste est de condamner l’union incestueuse de sa mère et de son beau‐père ou oncle, Hérode. Contrainte par son désir impétueux, Salomé demande à Hérode, en l’échange d’une danse, la tête du prophète. La scène finale de l’acte montre Salomé qui assouvit son désir macabre en embrassant la tête de Jean‐Baptiste ensanglantée. Une scène macabre, proche du film d’horreur que tous les artistes vont exploiter en peinture, et surtout au théâtre et à l’opéra.
Un environnement judéo-oriental stéréotypé
Oscar Wilde s’inspire des stéréotypes judéo‐orientaux. Il plante sa Salomé dans un décor se composant de multiples références à un Orient rêvé. Wilde marque les personnages au fer d’objets qui définissent leurs origines. Dans le scénario, il est écrit que Salomé doit porter une robe jaune, la couleur que les Juifs portaient dans les ghettos européens au Moyen Âge pour les différencier des autres. De même, dans la pièce, les Juifs sont tout le temps en train de se disputer et de hurler. Cela renvoie aux vieux clichés des Juifs qui, dans les yeshivot, débattent houleusement sur l’Ancien Testament. Tous ces éléments de décor enracinent Salomé dans l’un des plus gros stéréotypes antisémites de l’époque : celui de la « belle Juive », qui domine les arts de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Et qui mieux que Sarah Bernhardt, une comédienne juive qui envoûte les spectateurs dans des rôles de femmes puissantes ?
Sarah Bernhardt est née à Paris en 1844 sous le nom d’Henriette-Rosine Bernard. Sa mère est une courtisane juive néerlandaise, et son père demeure inconnu. Baptisée et élevée en partie dans un couvent, elle passe par le Conservatoire de Paris avant de débuter à la Comédie Française en 1862. Elle devient la plus grande tragédienne de son temps, adulée sur cinq continents. Ses rôles de prédilection : des femmes marginales, meurtrières, et fatales. Elle prend publiquement position pour Zola pendant l’affaire Dreyfus, au prix d’une rupture avec son propre fils antidreyfusard. Elle meurt à Paris en 1923, après avoir traversé la guerre et l’amputation de sa jambe sans jamais quitter la scène.
Bien qu’elle soit baptisée, elle ne va cesser d’être stigmatisée en tant que juive. Et plutôt que de fuir cet entre‐deux, elle va en faire une identité forte. En 1871, lorsqu’elle est accusée d’être une artiste allemande, elle répond avec fierté : « Je suis une fille de la grande race juive ». Durant sa carrière, elle va devenir la plus grande représentante du mythe de la « belle Juive ». Et son histoire avec Salomé selon Wilde, va asseoir ce statut.
« La femme la plus célèbre de France »2
Lorsque Wilde propose à Sarah Bernhardt d’incarner sa Salomé, elle a presque 50 ans. À l’apogée de sa carrière, la tragédienne collectionne les rôles de femmes au destin spectaculaire : Phèdre, Jeanne d’Arc. Par ailleurs, au moment même où Wilde compose sa pièce à Paris, Bernhardt incarne sur scène une Cléopâtre sensuelle. Sans le savoir encore, les deux travaillent déjà sur la même figure, celle de la femme fatale. Salomé s’inscrit donc naturellement dans cette suite. Plusieurs témoignages d’époque racontent que la tragédienne serait tombée amoureuse du personnage de Salomé. Une rencontre loin d’être anodine, entre deux têtes d’affiches : un fantasme et une réalité. Ainsi, Sarah Bernhardt va populariser l’être de papier.
Et la « belle Juive » pris réalité
Salomé et Sarah Bernhardt possèdent de multiples points communs, mais le plus central reste l’étiquette que les artistes projettent sur les deux : celle de la « belle Juive ». Belle parce que juive et /ou orientale, car fantasme intemporel de l’Autre.
C’est bien là, la malice du stéréotype : la beauté dans la « belle Juive » n’est jamais un compliment neutre. C’est un piège à deux étages : celui d’une beauté énigmatique et donc suspecte. Son altérité devient un prétexte à l’érotisme et développe le fantasme d’une femme dangereusement séduisante, d’une meurtrière. Résultat : les conséquences sont terribles pour les femmes considérées comme juives et orientales qui finissent par être stigmatisées par une beauté soi‐disant dangereuse. Elles n’existent que par le désir vertigineux qu’elles provoquent. Sarah Bernhardt coche, point par point, ce cahier des charges, et le dépasse car elle n’est pas un simple personnage de roman.
Si Salomé, être de papier demeure modulable par beaucoup d’artistes, Sarah Bernhardt choisit d’assumer ce rôle et d’en faire son image médiatique. Elle porte son identité fièrement et déjoue l’étiquette de « belle Juive » en l’incarnant. Elle aime donner corps à des rôles d’héroïnes meurtrières, travesties, des rôles marginaux. Malgré sa grande carrière, les journalistes et les artistes la ramènent toujours à ses origines. Fièrement, elle répond par des rôles comme celui de Salomé, et profite du stéréotype pour séduire le public.
De Sarah à Salomé : la naissance d’une star
Au final, ce chapitre de l’histoire de Salomé raconte une relation triangulaire : Wilde écrit pour la grande Sarah Bernhardt qui, elle‐même, transforme Salomé en star, et cette star assure une renommée au poète. Ce triangle a permis de populariser la jeune fille de la Bible en la présentant à tous les publics. La version de Wilde imite la relation diva‐public qu’exerce Sarah Bernhardt sur ses spectateurs. Salomé symbolise le public face à la comédienne. Elle désire profondément Jean‐Baptiste, le regarde, le poursuit, mais il ne cesse de la repousser. Cette relation de fan face à une célébrité raconte un désir d’accès et de réciprocité qui ne reçoit jamais de réponse symétrique. La star est hors d’atteinte ! Cette double mise en abyme finit par faire basculer Salomé hors de la fiction : non plus un personnage qu’on regarde, mais une figure qu’on désire comme on désire une vraie diva.
Pourtant, Sarah Bernhardt ne jouera jamais Salomé. La pièce est interdite trois semaines après le début des répétitions et, quand elle finit par être créée à Paris en 1896, c’est sans elle. Il n’existe, à ce jour, aucune image d’elle dans ce rôle, comme si la légende n’avait besoin, pour s’accomplir, que d’avoir été écrite, jamais d’avoir été vue. Sans l’avoir jouée sur scène, elle va sortir Salomé de la fiction en lui donnant un visage. Et grâce à elle, toute une génération d’artistes juives va chanter, danser et jouer Salomé au théâtre, à l’opéra et au cinéma. Désormais, Salomé est une star, couronnée par la diva des divas, Sarah Bernhardt.




