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Les artistes juifs ou israéliens devront‐​ils abjurer leur soutien à Israël pour pouvoir se produire ?
Publié le 6 août 2026

4 min de lecture

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Barbara Butch par Atelier‐​Sham‐​Too, CC BY‐​SA 4.0

L’interruption violente du concert de la DJ Barbara Butch s’inscrit dans la volonté affirmée d’une partie du camp progressiste de rendre illégitime toute identification ou tout attachement à un pays, Israël, et à une idée, le sionisme, parant ainsi le harcèlement d’artistes juifs des vertus humanistes.

Figure féministe, lesbienne et défenseuse des droits LGBTQ+, « body positive », Barbara Butch devrait être une égérie naturelle du mouvement progressiste. Selon certains pourtant (et pas toute la mouvance progressiste), elle en est de facto exclue pour le « crime » de solidarité avec Israël, même si elle est critique de la politique de son gouvernement. Sa signature de soutien, retirée pourtant depuis des semaines, à la loi Yadan, loi critiquable comme toute loi mais absolument pas indigne ou extrémiste, n’était qu’un prétexte commode pour justifier cette attaque contre elle.

En fait, le féminisme LGBTQ+ et le progressisme de Barbara Butch sont des circonstances aggravantes pour les antisionistes radicaux. Leur volonté de criminaliser le sionisme et l’attachement à Israël explique cette haine envers ces impétrants qui osent associer sionisme et progressisme, alors que, selon eux, ces deux notions sont antinomiques et les sionistes libéraux, les passagers clandestins du progressisme, à débarquer de toute urgence. Pour ces antisionistes « progressistes », Ben Gvir, Smotrich ou les colons violents sont des visages infiniment plus commodes et pratiques du sionisme que des Israéliens libéraux ou des artistes progressistes, juifs ou non, qui soutiennent Israël et critiquent parfois durement la politique de son gouvernement. Ces sionistes libéraux complexifient en effet la question que les antisionistes radicaux veulent réduire à une question du bien contre le mal. Lorsque l’artiste attaquée est de surcroit féministe et lesbienne, elle devient la cible à abattre. En exposant son sionisme, elle s’exclut de fait du camp humaniste et progressiste. 

Dans cette même logique, la pride à Tel Aviv n’est pas vue par ces cercles comme une manifestation festive pro‐​LGBTQ+ dans une des villes les plus gay-friendly du monde. Elle fait plutôt partie d’une « manœuvre » visant à rendre aimable le sionisme honni, à faire du « pinkwashing », sur le modèle du « greenwashing » des entreprises mettant en avant des petits gestes pour l’environnement pour cacher leur mauvais bilan carbone.

Les sionistes libéraux ou juste « LGBTQ+-friendly » sont donc des ennemis à abattre, à purger, dans une logique stalinienne, qui leur offre aussi la possibilité d’abjurer leur sionisme pour leur permettre de rester au sein de la famille. Les sionistes libéraux sont aujourd’hui vus par une certaine doxa progressiste comme les « jaunes » du progressisme, sur le modèle des briseurs de grève, contre un progressisme blanc et immaculé.

En ce sens, les appels au boycott (Joann Sfar), les menaces conduisant à l’annulation d’un concert (Amir) ou les interruptions violentes (Barbara Butch) sont des signaux politiques tout à fait identifiés. Ils visent à disqualifier toute solidarité, affection ou identification à Israël, l’objet politique honni, et l’idéologie qui le sous‐​tend, le sionisme, présenté comme intrinsèquement anti‐​progressiste, ou à les forcer à ne pas l’admettre publiquement, dans une logique de marranisme politique.

La même logique existe aux États‐​Unis. Elle explique qu’un candidat qui vient de remporter la primaire démocrate dans le Michigan pour le Sénat a insinué fortement qu’il était fondamentalement impossible d’être sioniste et d’appartenir au camp progressiste. Ce candidat, Abdul el Sayed, est proche des positions de DSA (Democratic Socialists of America, le parti du maire de New York, Zohran Mamdani), et soutenu par ce mouvement qui porte la bataille antisioniste aux États‐​Unis comme le fait LFI en France.

Si Mamdani se garde de professer des propos aussi antisémites que Mélenchon, sa rhétorique contre Israël va bien au‐​delà de la critique, même dure et parfaitement légitime, de la politique de ce pays. Elle vise à le délégitimer, de manière répétée, pour un gain politique. Or Mamdani n’est pas ou plus un cas isolé, et son influence au sein du Parti Démocrate grandit. Deux candidates DSA élues à la primaire démocrate à New York ont fait de la remise en cause de la légitimité d’Israël un aspect important de leur plateforme politique, comme une candidate dans le Colorado. Ce positionnement est à la fois le reflet et un accélérateur de l’impopularité croissante d'Israël au sein de la population américaine, en particulier chez les jeunes et chez les Démocrates, mais pas exclusivement.

Cette mise en accusation du sionisme explique notamment un décalage marquant au sein même de la communauté juive américaine. Un sondage récent a ainsi montré que, si 88% défendaient l’idée d’un État juif et démocratique, 37% seulement se disaient sionistes. À la manière de Monsieur Jourdain, certains sionistes ont intégré sans le savoir l’idée que le sionisme serait une idéologie négative voire raciste, 50 ans après la résolution infamante de l’ONU, annulée en 1991, qui l’affirmait. Cette perte de légitimité du sionisme est aujourd’hui un problème majeur que les millions de dollars que le gouvernement israélien prévoit de dépenser sur les réseaux sociaux aux États‐​Unis auront du mal à contrer.

Comme l’a pourtant dit le grand écrivain israélien, sioniste et humaniste Amos Oz, le sionisme est un nom de famille, pas une identité politique déterminée, et il est d’ailleurs partagé par une grande majorité des Juifs dans le monde. C’est pourtant ce que professent des antisionistes comme Mamdani ou l’avocat Jean-Pierre Mignard, ce dernier parlant de manière aussi absurde que révélatrice d’ « ultra‐​sionisme », autour d’un concept auquel se rattachent autant la gauche démocratique et libérale que l’extrême droite messianique et raciste en Israël…

En 2024, un club de jazz de New York qui devait accueillir un concert avec des musiciens israéliens s’est vu accoler une affiche « Zionists cannot play jazz », selon l’idée que des oppresseurs ne pourraient pas jouer une musique liée à la discrimination des Noirs américains. Ce résumé saisissant dit bien le moment de « sortie de l’humanité commune » du sionisme, de l’État d’Israël et de tous ceux qui le soutiennent, même quand ils critiquent le gouvernement, dans une logique englobante et d’exclusion et dont l’attaque subie par Barbara Butch aura été la dernière manifestation. Entre Paris et New York en passant par Grenoble, la logique d’exclusion des sionistes a démarré avec les artistes. Il est peu probable qu’elle s’y arrête.