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Sur grand écran à Hollywood : Salomé en vedette, vamp et icône subversive

Depuis Sarah Bernhardt, Salomé n’est plus être de papier mais star. Elle s’incarne aussi bien dans le corps des comédiennes, des danseuses modernes que des danseuses de cabaret. Son succès s’amplifie dans l’entre-deux guerres où elle se retrouve sous les projecteurs aussi bien en Europe, qu’aux États‐​Unis. Véritable icône populaire, elle apparaît sur les emballages de bonbons comme sur les affiches de théâtre. Si bien qu’elle devient une des premières figures bibliques portées sur grand écran ! Cet article croise les rôles et les destins de Theda Bara et Alla Nazimova, les deux premières femmes à avoir joué Salomé sur grand écran. Deux femmes juives, aux rôles bien différent : la première, vedette d’Hollywood et archétype de la vamp, la seconde, réalisatrice bisexuelle à l’œuvre censurée.

Publié le 14 août 2026

9 min de lecture

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Lire les autres épisodes de la série ‟Salomé : princesse juive et fantasme de l'interdit”

Affiche du film Salomé, de J. Gordon Edwards – Domaine public, via Wikimedia Commons

La révolution du cinéma

Le grand bouleversement du début du XXe siècle est l’apparition du cinéma. À l’aube des années vingt, le médium clôt sa période d’expérimentations pour laisser place au film muet. Tout le monde est saisi par cette nouveauté qui donne accès à l’image animée et va au‐​delà du plan fixe et du hors champ suscité par le tableau. Désormais, le réalisateur peut écrire l’histoire de Salomé grâce à une suite d’images sur une durée de plus d’une heure. Le spectateur demeure au centre de l’œuvre. Il n’est même pas contraint de connaître l’histoire biblique, le réalisateur la leur conte en image. 

Dans ce contexte, Salomé devient une vedette du grand écran. Les producteurs connaissent le succès du personnage à l’époque. Ils souhaitent donc s’en emparer à Hollywood pour fabriquer un triomphe. Plus qu’une diva à l’écran, Salomé devient une star, une image populaire de la femme fatale. Si, entre la diva et le public, il existe une distance sacrée, cette frontière semble se consumer avec l’apparition de la star de cinéma. Elle paraît par essence plus proche du public, plus abordable. 

Le film hollywoodien de J. Gordon Edwards [1]

Le 6 octobre 1918, les spectateurs découvrent Salomé sur grand écran. Et quel succès ! Tout le monde aux États‐​Unis se déplace pour voir Salomé. Ce film muet réalisé par un grand producteur de la Fox repose sur une production monumentale et un très beau casting d’acteurs connus à l’époque. D’abord, Theda Bara en Salomé, mais aussi Alan Roscoe en George Raymond Nye, trois très grandes figures du cinéma muet. 

J. Gordon Edwards réalise une adaptation cinématographique de la pièce de Wilde. L’amour passionnel, le désir non réciproque et le personnage de femme fatale semble être la recette parfaite pour Hollywood. Pour ajouter un peu de piment, il transforme Jean‐​Baptiste en prophète rebelle, qui injurie Hérodiade, la mère de Salomé. 

Le film de 1918 semble séduire le public et correspond plus à l’horizon d’attente du public. Il a même été diffusé dans d’autres pays européens. Les multiples archives, les séquences photographiées du film, les affiches dans diverses langues en témoignent. Notons qu’il existe une affiche du film en français, avec Theda Bara en son centre dans un costume oriental. Sur celle‐​ci est précisé en lettres majuscules calligraphiées : « Theda Bara dans Salomé ». L’actrice met en lumière Salomé. En 1918, Theda Bara est au sommet de sa gloire, son cachet dépasse celui de beaucoup d’hommes, elle touche 4.000 dollars par semaine, et n’a rien à envier à la popularité de Charlie Chaplin. 

Theda Bara : la première vamp

Dans l’entre-deux-guerres, Theda Bara est une véritable star du cinéma muet. Elle incarne la première vamp au cinéma. Dérivé du mot vampire, la vamp est une forme de femme fatale presque sauvage qui, grâce à son pouvoir de séduction, vampirise les hommes qu’elle rencontre et cause leur perte, voire leur mort. Elle épuise ses victimes à la manière lente des effets de la morsure du vampire dans le corps humain. En ce sens, la star devient vampire. Par ailleurs, les publicités autour du film de Salomé s’articulent autour de l’adage « l’aimer, c’est mourir ». C’est la femme fatale que les réalisateurs veulent populariser. 

Et Salomé : un vampire ?

« La figure biblique de Salomé, qui peut être considérée comme une synthèse de la femme fatale, mène inévitablement à rencontrer le thème du vampire » [2].

La vampirisation de Salomé ou Hérodiade remonte aux Pères de l’Église. Selon eux, elles sont toutes deux des panthères qui mangent la chair et le sang du prophète. Le banquet d’Hérode se transforme en festin cannibale. Le personnage de Salomé est intrinsèquement lié à l’histoire du vampire. Premièrement, le couple Eros et Thanatos – les dieux de la mort et de la vie – définissent les deux entités. Par exemple, lors des scènes amoureuses, l’amour se confond avec la mort. La décollation devient alors la prolongation d’une morsure d’un vampire. En effet, les morsures dans le cou se rapprochent beaucoup d’un baiser sur une tête décapitée. De plus, les histoires de Salomé et du vampire s’entremêlent. La volupté, l’amour, le sang sont des thèmes cruciaux dans les destins des deux personnages. En ce sens, la Salomé hystérique et hypersexualisée par les scientifiques se juxtapose au vampire. La nature des femmes contraintes aux menstruations renvoie à la figure presque animale du vampire. Guidée par ses pulsions, Salomé incarne la fusion entre la buveuse de sang et la croqueuse d’hommes. 

Enfin, le vampire, Salomé et Theda Bara ont un point commun important, leur parentalité avec le stéréotype du Juif errant, condamné à l’exil perpétuel. De son vrai nom Théodosia Burr Goodman, son père est un Juif polonais et sa mère est une Juive suisse. Le contexte politique leur a imposé la diaspora. Finalement, le rôle de Salomé a beaucoup de points communs avec l’actrice elle‐​même. Ce corps‐​spectacle hypersexualisé fait écho à l’actrice elle‐​même qui restera toute sa vie une vamp

Premier sex-symbol du cinéma

Theda Bara dans Carmen, 1915

Theda Bara n’a jamais réussi à se défaire du rôle que les hommes avaient modélisé pour elle. Il est vrai que le but des réalisateurs hollywoodiens était moins de mettre en valeur Salomé que de puiser dans la littérature des personnages de femmes fatales pour élargir le répertoire de Theda Bara. Après Juliette et son succès dans Cléopâtre, elle faisait une parfaite Salomé, incarnant en tout point son rôle de femme fatale. Theda Bara deviendra la diva vampire. 

Comme beaucoup d’actrices hollywoodiennes, elle est un corps‐​spectacle, non plus au service de son rôle, mais plutôt du réalisateur qui la dirige. Dans sa carrière, les rôles où elle a joui d’un grand succès ont été des réalisations de J. Gordon Edwards, qui l’a dirigée à la baguette. S’il n’a pas construit ce rôle de vamp pour elle, il l’a largement entretenu. Nombre de fois, elle a essayé de sortir du rôle de la vamp, mais elle n’a essuyé que des échecs. Bien loin du mythe, sa famille la décrivait comme une femme gentille et douce. Son histoire préfigure celle des actrices hollywoodiennes des années cinquante, contrôlée par la grande machine d’Hollywood. La figure de la vamp a son destin entremêlé à celui de Salomé et inversement. Theda Bara sacralise Salomé en tant que vedette sur grand écran. Elle renforce sa popularité dans l’entre-deux-guerres en tant que modèle de femme fatale. Si le film est un succès, il ne reste que des fragments du film. Il aurait brûlé lors d’un incendie dans les studios de la Fox. 

Alla Nazimova : une version expérimentale

Prendre un personnage classique de femme fatale, c’est garantir le succès du film, puisque tout repose ou reposait sur l’érotisation du regard. Et pourtant, Salomé au cinéma n’a pas rencontré que du succès. En 1923, la sulfureuse Alla Nazimova et son acolyte réalisateur Charles Bryant proposent une nouvelle version de Salomé. Une des premières versions originales et audacieuses de Salomé ! Ce film de 72 minutes a été réalisé par Charles Bryant et Alla Nazimova, bien que cette dernière n’ait pas été créditée. À l’époque, l’actrice est une véritable star hollywoodienne. Elle finance et produit tout le film. 

Affiche du film Salomé (1923), avec Alla Nazimova dans le rôle de Salomé – Here, domaine public, via Wikimedia Commons

Salomé est un film expérimental – un des seuls à Hollywood à l’époque – combinant l’esthétique Art Nouveau, l’expressionnisme et l’avant-garde russe. Ils créaient une Salomé dans la lignée de Moreau, Baudelaire et Wilde. En effet, l’histoire présente un personnage de femme fatale, belle et dangereuse, prête à tout pour obtenir ce qu’elle désire. Personnage éponyme, l’actrice joue une femme capricieuse, froide et distante, ne pensant qu’à elle et à sa satisfaction personnelle. À l’instar de la pièce de Wilde, Salomé danse devant Hérode en échange de la mort de la tête coupée de Jean‐​Baptiste. Elle souhaite la posséder par dépit, par vengeance, car le prophète a rejeté son amour par trois fois. Ainsi, elle lui donne alors un baiser sur sa tête décapitée. Après la scène finale, en plan titre est affichée une de ses répliques : « Le mystère de l’amour est plus grand que la mort ». Charles Bryant et Alla Nazimova présentent une Salomé monstrueuse, capricieuse à la beauté froide et distante. 

Esthétique Art Nouveau et iconographie de la femme-fleur

Si le film parait très expérimental, Alla Nazimova joue sur l’esthétique noir et blanc. Elle s’inspire des œuvres d’Aubrey Beardsley qui a illustré la tragédie de Wilde. Elle les fait reproduire pour ses costumes et les décors qui l’entourent. Beardsley dessine des lignes arabesques et des aplats noirs et blancs. Ses œuvres sont encrées, gravées ou lithographiées avec de multiples décors floraux. Cela exacerbe le côté décadent de la figure biblique. De fait, des plans du film sont directement inspirés par l’esthétique décadente de Beardsley. La fameuse Robe Paon, gravée à l’encre de chine en 1896 par l’artiste, est portée par l’actrice lors de la scène de la danse des sept voiles. Dans un décor floral, Alla Nazimova porte majestueusement une longue robe au motif royal du paon. Sa longue traîne noire dessine l’actrice en diva.

Photographie d’un plan du film Salomé, Alla Nazimova est dans la robe Paon créé par Aubrey Beardsley © Alla Nazimova Society

Échec : un film trop avant-gardiste ?

Si ce film est une véritable prouesse esthétique pour l’époque, il ne connaît pas le succès tant attendu par les réalisateurs. C’est un véritable échec. Moins que le scénario, c’est l’actrice principale qui ne séduit pas. Alla Nazimova prône l’émancipation féminine. Bisexuelle et pionnière des mouvements lesbiens, elle préfère jouer les femmes réalistes d’Ibsen que celle de Shakespeare. Certains la surnomment la nouvelle Sarah Bernhardt. Salomé devient non pas un simple jouet, mais l’incarnation d’une diva sous ses traits, avec une personnalité affirmée qui transcende sa corporalité.

Salomé s’émancipe ?

Les réalisateurs détournent alors l’esthétique Art Nouveau afin de donner corps à une Salomé différente. Ici, elle embrasse l’image de la femme moderne et émancipée, prête à tout pour obtenir ce qu’elle désire. Pour la première fois au cinéma, Salomé reprend le dessus sur le regard masculin et s’expose dans toute sa complexité. Audacieuse, féminine, courageuse, déterminée, Alla Nazimova propose une Salomé avant‐​gardiste à l’image de l’actrice. Toutefois, le film reste pour la star hollywoodienne un véritable échec. Elle place toute sa fortune dans les décors et les costumes et se ruine. Après le film, elle va faire une tentative de suicide. Le destin tragique du film est doublé par une postérité presque inexistante. Ce film bouleverse tout de même les représentations de Salomé et constitue une prouesse cinématographique. Non seulement Alla Nazimova fait renaître l’âme de Salomé, mais elle propose de réunir tous ses visages artistiques en une œuvre.

Carte promotionnelle du film Salomé : la danse des sept voiles effectuée par Alla Nazimova – Nazimova Productions, domaine public, via Wikimedia Commons

Le cinéma propulse Salomé dans les milieux populaires. Reine du divertissement, et déesse des arts, son succès est tel qu’elle inspire tous les médiums, et donne naissance à des danses et des films plus expérimentaux. Aucune autre femme de la Bible ne connaît un succès tel ! Mais comment l’expliquer ? Peut‐​être parce qu’elle est devenue cette image de l’Autre, cette poupée judéo‐​orientale. Cette femme de l’interdit qui, parce qu’elle transgresse, danse, séduit et tue, peut incarner les désirs les plus vils des hommes. Bien qu’elle essaye d’en sortir, Theda Bara n’arrivera jamais à s’émanciper de cette étiquette de femme fatale marquée au fer rouge par Hollywood. Mais parce qu’elle est cette femme de l’interdit, elle ouvre aussi la voie à des femmes avant‐​gardistes, qui choisissent d’expérimenter au prix de la censure. Ida Rubinstein, comme Alla Nazimova essaient d’extirper Salomé du regard masculin, en jouant avec. Au‐​delà de la cage étroite du regard masculin, Salomé raconte des destinées de femmes qui ont eu beaucoup de succès en leur temps et qui méritent de sortir de l’ombre. 

Si Salomé est convertie par Flavius Josèphe en princesse juive, elle sera la plus grande représentante de l’image de la « belle Juive ». Ce stéréotype qui l’enferme dans l’altérité lui offre l’auréole du succès. Beaucoup de femmes juives ont peuplé le chemin de Salomé : des comédiennes, des danseuses. Elles ont participé à son succès, comme elle les a starifiées. 

Avec la Seconde Guerre mondiale, Salomé disparaît un temps. Puis elle renaît à Hollywood, sous le modèle de la vampdessinée par Theda Bara. Bien qu’elle continue à être exploitée par le regard masculin, Salomé s’émancipe de plus en plus. À tel point, qu’elle devient un outil de revendication féministe. En effet, en 1968, les féministes du Women’Lib, entièrement nues, apportent une tête de veau sur un plateau au directeur de la revue Playboy. Elles refusent le statut d’objet sexuel. À partir de cette date, le regard est détourné, Salomé symbolise désormais les minorités. Elle permet aux femmes de se réapproprier leur corps, et va jusqu’à représenter l’identité noire en Afrique centrale. Finalement, son statut d’Autre a permis de déconstruire des images stéréotypées. De la belle Juive stigmatisée et enfermée, elle devient la femme de la Bible qui ouvre la voie à l’expression des minorités. Un beau retournement de destin !


[1] J. Gordon Edwards (1867−1925) est un réalisateur, producteur et scénariste canadien. Il a dirigé tous les films à grand budget de la Fox.Toutefois, la plupart de ses films sont considérés comme perdus.
[2] Mireille Dottin‐​Orsini, « Fin de siècle : portrait de femme fatale en vampire ». Littératures 26, no 1, 1992, p. 41‑57.