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L’été des nouveaux marranes ?

La litanie d’incidents anti‐​israéliens et antisémites à l’été 2026 pourrait représenter un tournant dans la légitimité même de l’identité israélienne et la sécurité des Juifs du monde entier, observe Sébastien Lévi

Publié le 21 août 2026

5 min de lecture

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Captures d’écran des vidéos d’incidents antisémites récents dans le Vaucluse, en Thaïlande et en Isère, publiées sur X.

Une déferlante de haine

Le boycott injustifiable d’artistes juifs solidaires d’Israël sans nécessairement soutenir son gouvernement, avait été évoqué dans ces colonnes. Les Juifs ou les Israéliens anonymes ne sont pas à l’abri d’un nouveau type de boycott, qui concerne leur identité même.

Les incidents sont trop nombreux pour être tous répertoriés : un Burger King en Pennsylvanie, un zoo en Thaïlande, une bagarre dans un aéroport aux Philippines après qu’un Israélien a été traité de « tueur de bébés », des manifestations en Grèceune attaque d’adolescents juifs dans  le Monténégrol’attaque de deux femmes israéliennes en Thaïlandedes Juifs pris pour cibles à Barcelonedans une buvette en Isère ou dans un supermarché à Avignon

L’ampleur du phénomène, qui interroge la condition juive et israélienne dans le monde, ne peut échapper à personne, et il ne passe pas une seule journée sans qu’un nouvel incident soit répertorié. Il est d’ailleurs possible que la médiatisation (souhaitable) de ces incidents conduise à un effet de copie et d’entraînement, le phénomène “copycat” observé au sujet des attentats jihadistes ou des tueries de masse aux États‐​Unis, contribuant potentiellement autant au développement que la banalisation de cet antisémitisme.

Une mise à l’épreuve permanente

Pour beaucoup de familles israéliennes en villégiature à l’étranger, la question de parler hébreu, de dire le pays d’où on vient se pose déjà, indépendamment des opinions politiques des uns et des autres, qui ne devraient de toute façon jouer aucun rôle.

Lorsque la présentation d’un passeport israélien pour un enregistrement dans un hôtel devient une épreuve pendant laquelle on retient son souffle, cela n’a rien à voir avec la critique raisonnée et raisonnable d’une politique mais tout à avoir avec un véritable processus d’intimidation et d’exclusion sociale. Quand un massage est refusé à une cliente à cause de sa nationalité israélienne parce que la masseuse se dit « Free Palestine », il s’agit d’une discrimination chimiquement pure, prélude à une exclusion de l’humanité partagée. Quand la propre fille de l’auteur de ces lignes hésite à dire, à New York en 2026, que sa mère est israélienne, c’est une forme de marranisme insidieux à bas bruit qui se fait jour progressivement.

Depuis la seconde intifada, on a vu en France le port de la casquette se généraliser aux alentours des synagogues et des mezouzot être retirées. Depuis le 7 octobre 2023, outre les mêmes phénomènes à l’œuvre, c’est sur les applications comme Uber que se joue le grand camouflage des noms de famille « marques » en France et ailleurs. Hier, il fallait se faire petit pour s’intégrer et devenir pleinement français ou anglais. Aujourd’hui la même injonction à la discrétion devient un enjeu de sécurité personnelle physique, et non plus uniquement d’intégration sociale et politique.

Cette « intranquillité » a toujours accompagné les Juifs dans leur histoire. Elle revient en force dans le contexte actuel de critique radicale d’Israël qui tend à la démonisation du pays et qui n’a plus rien à voir avec les interrogations ou les critiques, même dures, envers l’État hébreu.

Une démonisation « juste », au nom du bien

La violence observée est parfois physique mais elle est parfois symbolique et plus pernicieuse : quand un propriétaire demande les opinions politiques de ses locataires juifs avant de leur louer une maison ou que la même mésaventure arrive à une élève rabbin française (et auteure pour Tenoua) qui voulait faire du bateau en Grèce, on est dans un cas unique de présomption de culpabilité et une nouvelle forme de maccarthysme bien‐​pensant, jamais mis à l’œuvre sur d’autres conflits.

La démonisation d’Israël permet cette exclusion en toute bonne conscience des Israéliens d’abord, et des Juifs ensuite comme en Savoie, à visage découvert et même assumé. L’absence de complexe et même une forme de volonté d’assumer cet antisémitisme décomplexé au nom du bien est en effet la grande nouveauté de cet été 2026. Certains comme le propriétaire logement affirment même le regretter mais n’avoir d’autre choix que de le faire.

Alors que les images inacceptables de violences des colons extrémistes en Cisjordanie viennent percuter celles de la haine quotidienne contre les Juifs et les Israéliens, certains en profitent pour justifier les unes par les autres, comme les actes antisémites en Europe se voient souvent commentés par une question comme « et Gaza ? » Le piège se referme ainsi sur les Juifs, tous les Juifs, sommés de condamner des violences ou des actes dont ils ne sont en rien responsables et qui en tout état de cause rendent leur propre malheur relatif voire indécents dans certains cercles… 

Pour le régime iranien, Israël est le « petit Satan » et les USA sont le « grand Satan ». Pour les antisionistes « progressistes » de gauche et « nationalistes » de droite, les Juifs sont des petits diables et les Israéliens de grands diables, complices dans un cas, perpétrateurs dans l’autre, d’un « génocide ».

Cette démonisation au nom du bien n’est pas une critique dure, exagérée ou même injuste de la politique israélienne. Elle en est plutôt l’instrument involontaire de sa perpétuation, en rendant cette critique, pourtant parfaitement justifiable et justifiée au vu de la politique menée par l’actuel gouvernement israélien, difficile voire impossible dans le contexte actuel.

Le piège de l’union sacrée et de l’assignation politico‐identitaire

La critique de la politique d’un gouvernement n’a rien à voir avec la démonisation de tout un pays. Quand l’une est légitime et permet le dialogue, l’autre isole, enferme et radicalise. Cette démonisation risque ainsi de renforcer un sentiment d’isolement et de citadelle assiégée pour les Juifs ou Israéliens du monde entier. 

Nul ne saurait être tenu de dénoncer la politique du gouvernement israélien pour être accepté dans la société et y vivre paisiblement. Mais pour ceux qui souhaitent revendiquer leur identité israélienne ou leur judéité solidaire d’Israel tout en critiquant la politique de son gouvernement, la situation actuelle est tres compliquée.

Ces attaques incessantes sur l’existence même d’Israël, sa criminalisation et celle de ses citoyens ou de ses soutiens sont en effet un cadeau indirect à Nétanyahou et sa vision d’Israël comme une Sparte autosuffisante qui pourrait tourner le dos au monde entier. En ce sens, la situation actuelle illustre une nouvelle fois l’alliance objective entre l’extrême droite israélienne, pour qui toute critique de la politique israélienne est de l’antisémitisme et donc illégitime, et les antisionistes radicaux qui jugent l’existence de ce pays illégitime, qu’aucun changement de politique ne saurait sauver. Ben Gvir leur offre à cet égard le visage bienvenu à leurs yeux d’un Israël odieux. 

Nétanyahou a offert une légitimité politique à Ben Gvir et à l’extrême-droite raciste une légitimité qu’aucun de ses prédécesseurs, y compris de droite, n’avait fait. Il se fiche de la dégradation de l’image d’Israël et des attaques incessantes contre les Juifs et les Israéliens, et on peut même penser qu’il s’en réjouit. Ces dernières « kasherisent » en fait paradoxalement la politique israélienne en neutralisant les critiques et en renforçant le discours de la « haine irréductible envers les Juifs » qui rendrait absurde la critique d’une politique, et obligerait plutôt à une union sacrée derrière le gouvernement israélien. Or cette union sacrée est un piège, celui d’assigner les Juifs dans une identité politique prédéterminée par leurs ennemis et par un gouvernement israélien extrémiste et cynique.

Pour les Juifs solidaires d’Israël mais critiques de son gouvernement, il s’agit alors d’une double peine, d’un double marranisme, celui de cacher son identité aux antisionistes et ses opinions politiques à ses coreligionnaires pour éviter d’être qualifié de traitre ou d’idiot utile des antisionistes et des antisémites.

Rabin disait qu’il fallait lutter contre le terrorisme comme si le processus de paix n’existait pas, et défendre le processus de paix comme si le terrorisme n’existait pas. Le mot d’ordre après cet été pour éviter la condition de marrane pourrait être, pour ceux en tous les cas qui sont sur cette ligne politique, d’assumer la critique du gouvernement d’Israël comme s’il n’y avait pas les extrémistes antisionistes et de lutter contre les antisionistes comme si la politique du gouvernement israélien n’était pas condamnable. Le fait de garder de la nuance dans ce tel déferlement de haine relève de la gageure, mais il est aujourd’hui le seul chemin pour conserver une liberté et une dignité mises à l’épreuve aux quatre coins de la planète contre les Juifs et les Israéliens.